CHRONIQUES D’UNE VACHÈRE : LE VIEUX TRACTEUR

Photo presque pas contractuelle

Photo presque contractuelle

Dans cette ferme, personne ne me donne jamais d’ordre. On me dit plutôt “si tu veux bien”. Ça marche, parce que je veux toujours bien. Aujourd’hui, par exemple, le patron m’a dit :
“Si tu veux bien, mets les piquets dans le tracteur vert et va poser une clôture dans la parcelle de Coat-truc.”

Déjà, je ne sais pas où est la parcelle de Coat-truc. On m’a fait un plan, restait à espérer que je ne clôturerai pas la parcelle d’un voisin. Mais ça, ça n’est rien en comparaison du tracteur vert.
Comment vous expliquer le tracteur vert ? L’engin est plus vieux que moi, le vert, il faut le chercher sous la rouille. S’il y a bien les vestiges d’un marche-pied, il n’y a plus vraiment de quoi poser le pied. Du coup, je dois faire de l’escalade pour arriver à la cabine. Pour y entrer, il faut se contorsionner et passer par dessus la pédale d’embrayage qui est très haute. Les freins ne sont plus jumelés. Il faut savoir que sur les tracteurs, il y a une pédale pour freiner à droite et une autre pour freiner à gauche, donc quand on n’a pas besoin de cette fonctionnalité, on attache les deux pédales ensemble. Là, ça n’est pas possible, et si on ne veut pas virer à bâbord en n’appuyant que sur une pédale, il faut trouver le moyen d’appuyer sur les deux en même temps. Sauf que je j’ai pas les pieds assez larges pour ça. Les différents leviers ? De la tringlerie. Mais genre, vraiment. Si vous n’arrivez pas à passer une vitesse, le plus simple, c’est de mettre un grand coup de pied dans le levier. Si si. Ça fait un peu crrrrrrr mais ça passe.


« Et le frein à main ?
– Oh, y’a longtemps qu’il n’y en a plus !
– Mais comment je fais dans un terrain en pente alors ?
– Ben ça dépend : si le tracteur avance, tu descends le godet, et s’il recule, tu descends la dessileuse. »


Et pour faire tout ça, il faut manipuler la tringlerie. A coups de pied.

Finalement, le patron m’a rejointe en voiture dans la pâture, et j’ai bien clôturé la bonne. Il m’a laissée me démerder avec son tracteur mérovingien, et de tout évidence, il s’est bien amusé. Et à vrai dire : moi aussi.

CHRONIQUES D’UNE VACHÈRE – LE REBOUTEUX

 

Une génisse marche sur trois pattes. Elle tient debout, mais elle en chie. Respiration trop rapide, tremblements : aucun doute possible, elle souffre. J’observe, je palpe, mais je ne trouve rien de particulier : il n’y a pas d’hématome, pas de blessure, a priori pas d’os cassé, rien d’enflé, pas d’abcès. Je repalpe, et clairement, il y a un truc qui ne va pas au niveau de la hanche. Mais je ne suis pas véto, je ne peux pas aller plus loin dans le diagnostique.

Comme elle peut quand même marcher, je la remonte de la pâture à l’étable, j’en cause au patron et je lui demande si j’appelle le véto.


” Le véto ? Non, dans ces cas là, il va dire qu’il faut l’euthanasier, les vétos c’est bien pour les organes, mais ça ne vaut rien pour les os. Appelle le rebouteux.
– Le rebouteux ?
– Le rebouteux.”


OK. Bon. Je regarde la liste des numéros d’urgence, et le rebouteux y apparaît bien avant le véto, et non, ça n’est pas rangé par ordre alphabétique.


Le rebouteux arrive. Un gentil monsieur, aussi doux que costaud. Il observe, il palpe et il est formel : la génisse s’est déboîtée la patte au niveau de la hanche. Il faut la coucher sans lui faire mal. Et je vous garantis que coucher une vache, c’est pas facile, mais on y arrive quand même.


Le rebouteux demande à ce qu’on file un anesthésiant léger à la vache. J’en suis quitte pour ma première intra-veineuse et, chance du débutant sans doute (et aussi choix d’une veine à l’épaisseur d’un tuyau d’arrosage) j’y arrive du premier coup.
La vache se détend d’un coup. Le rebouteux lui attrape la patte, la déplace, il y a comme un “crac”. Une heure après, la bête est debout, et elle mange. Elle a gagné six semaines de repos, mais elle vivra, et sans doute même sans boiter.


J’ai dû me mordre la langue très fort pour ne pas hurler quand le rebouteux m’a dit qu’il fallait lui filer des ampoules sublinguales. D’abord parce que si vous croyez que c’est facile de casser une ampoule sous la langue d’une vache sans qu’elle avale des morceaux de verre, j’aimerais vous y voir, mais surtout parce que c’est de l’homéopathie, et qu’à un moment, il faut arrêter les conneries. Je respire un grand coup et je négocie les anti-inflammatoires. Je comprends vite que l’homéopathie, c’est le truc de la fille, mais le père préfère les vrais médicaments, et heureusement, c’est avec le père que je me trouve.
C’est parti pour dix jours d’ampoules et de piqûres.


Et si vous vous demandiez, ça c’est moins d’une heure de l’activité de la journée.


Je vous ai déjà dit comme j’aime mon boulot ?

JE VOIS DES PETITS VEAUX PARTOUT

Quand les animalistes veulent vous faire croire que les éleveurs sont des brutes, il y a toujours le même “argument’ qui revient : on sépare les veaux de leurs mères dès la naissance et c’est horrible.

 

Je ne reviendrai pas sur les limites de l’anthropomorphisme, je crois en avoir déjà parlé cent fois. Mais je constate que s’il y a effectivement des élevages où on sépare le veau de la vache dès sa première heure de vie, ça n’est vraiment pas une constante partout. J’ai vu de tout, en réalité : des veaux séparés au bout d’une heure, un, deux ou trois jours, des veaux nourris au lait en poudre, des veaux nourris au biberon ou au seau, des veaux placés en nourrice …

En réalité, chaque éleveur fait en fonction de sa personnalité, de ses observations et de ses infrastructures.

Avec une nouvelle ferme, je découvre encore une nouvelle façon de faire.

Les mâles, qui sont vendus vers un mois, sont laissés avec le troupeau. En théorie, c’est leur mère qui les nourrit, en pratique, si certains tètent exclusivement leur mère, d’autres passent d’un pis à l’autre. Il arrive aussi qu’une mère ne s’occupe pas du tout de son veau : il y en a un comme ça en ce moment, donc je le nourris au biberon avec le lait de sa mère, du coup cette andouille me prend pour sa mère, me suit partout, essaie tantôt de me téter le pantalon, tantôt les manches, et ce matin il a même profité que j’étais penchée en avant pour carrément me choper un sein. Heureusement que la cotte est épaisse. P’tit con. Le gros avantage de ce fonctionnement, c’est que ça met d’excellente humeur le matin de voir des petits veaux courir partout dans l’étable. L’inconvénient, c’est que quand il faut les chopper le jour où l’acheteur vient les chercher, ça vire vite au générique de Benny Hill.

Pour les femelles, la règle fondamentale est : ça dépend. Si tout se passe normalement, les velles restent trois jours avec leur mère. Mais ça peut être moins si la vache ne s’en occupe pas, ça peut aussi être rallongé jusqu’à une semaine si le veau est faiblard, si le vêlage a été difficile, si on n’a pas le cœur à les séparer de suite… Il n’y a pas de règle écrite.

L’autre argument des animalistes, c’est que c’est très très mal de voler le lait des vaches deux fois par jour alors que le lait, c’est pour les veaux. Bon, déjà les veaux sont nourris au lait jusqu’au sevrage. Ensuite, depuis dix jours, on ne trait plus qu’une fois par jour, le matin. Bien sûr, la plupart des éleveurs hurlent que les vaches vont souffrir voire être malades. En réalité, elles ne montrent aucun signe d’inconfort, et les résultats du labo disent qu’elles n’ont aucun problème particulier. La ration alimentaire a été rééquilibrée en fonction, la production quotidienne a chuté d’environ 30% : tout le monde s’adapte et vit fort bien ce changement. En fait, au bout de trois jours, les vaches ont compris qu’il était inutile de se présenter à la salle de traite le soir.
Croyez-en mon expérience qui commence à s’étoffer : ceux qui vous disent que “dans les élevages – on fait comme ci ou comme ça” vous racontent forcément des carabistouilles. Il n’y a vraiment pas de dogmes figés sur les façons de faire. “Ça dépend” reste la seule réponse valable.

CHEVAUX MUTILÉS : RÉUNION PUBLIQUE

Le 15 septembre 2020, la Gendarmerie Nationale tenait une réunion publique dans la commune de Louargat (22) afin d’informer les éleveurs de chevaux de la situation réelle concernant la vague de mutilations d’équidés à laquelle nous assistons depuis plusieurs mois. Voici le compte-rendu de cette réunion.

” Bon. Mesdames et Messieurs, je sais que vous avez envie d’entendre autre chose, mais je ne suis pas là pour faire de la démagogie, alors on ne va pas se mentir : au niveau de l’enquête, on n’a rien. Absolument rien. Pas d’indice, pas de piste, juste rien, et c’est pour ça qu’on a besoin de vous.”

C’est comme ça que l’adjudant-chef de la gendarmerie a ouvert la réunion publique au sujet de l’affaire des chevaux mutilés. Et je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi franc et abrupt.

Je vais vous résumer autant que possible les deux heures de la réunion, parce qu’il y a des points fondamentaux. Étaient présents des élus, mais surtout l’adjudant-chef et la vétérinaire qui procède aux analyses ici.

Commençons par le pire – au-delà des mutilations, le plus grave à mes yeux : la presse ment. Mais à un point qui à mon sens rend les journaux complices de ceux qui créent la psychose. Les deux chevaux qui ont été déclarés mutilés autour de chez moi ne l’ont jamais été, alors que la presse l’a écrit et publié. Le propriétaire d’une des bêtes était dans la salle pour en témoigner : sa vieille jument est morte d’un arrêt cardiaque et, certes, un renard est passé par là et a grignoté un bout d’oreille. La vétérinaire est formelle et le propriétaire n’a pas plus de doute sur ce point que la gendarmerie. Soyons clair : on ne doit pas croire ce que la presse relate. Le propriétaire, la vétérinaire et la gendarmerie ont demandé la publication de démentis : aucun des journaux concernés (Ouest-France, le Télégramme et le Trégor) n’a accepté de le faire. Et la presse n’a pas non plus daigné se déplacer pour cette réunion publique.

Cela ne remet pas en cause l’existence de cas avérés, mais tous ne le sont pas. La gendarmerie a reçu des ordres très clairs : c’est un sujet prioritaire et chaque appel pour un cheval blessé ou tué est immédiatement pris en charge comme une scène de crime avec brigade scientifique et tout le bazar. Les vétos sont formés sur le tas à intervenir – quand le cheval vit encore – sans souiller ladite scène de crime. Quoique ça ne soit pas la terminologie officielle, l’adjudant-chef a lâché le mot : c’est du terrorisme et c’est traité comme tel.

“Psychose” est sans nul doute le mot qui a été le plus prononcé pendant cette réunion et les conséquences sont tangibles. Les gendarmes ont reçu l’ordre de ne plus s’approcher des chevaux sans mettre le gyrophare depuis que l’un deux, la semaine dernière, s’est retrouvé le nez contre le canon d’un éleveur (qui a été réprimandé mais pas inquiété). J’ai été surprise de voir un gendarme bien plus désespéré qu’en colère au sujet des gens qui patrouillent armés. Il a peur. Il a bien expliqué – et franchement, tout mon respect pour la pédagogie – que quand on dort peu, mal, qu’on est en état de psychose, on démultiplie les risques de faire une erreur et de tirer sur un innocent. Et en outre, ça l’emmerderait franchement qu’un coupable soit abattu : ça lui ferait perdre le seul indice dont il pourrait disposer.

Les gendarmes sortent tous les soirs pour surveiller les chevaux – alors qu’ici, habituellement, ils ne sortent que deux à trois soirs par semaine hors appels d’urgence. Ils ne sont pas naïfs : ils savent pertinemment qu’ils ont une chance quasi-nulle de tomber sur un flagrant délit. Ils espèrent que le présentiel limitera la casse, et ils ne désespèrent pas de pouvoir collecter des informations.

Concernant les drones, actuellement, au niveau national, absolument aucun cas n’a permis de mettre en évidence une présence de drone suivie d’une attaque. Là encore, la presse fait de la merde. Ça ne veut pas dire que les méchants n’utilisent pas de drone, mais pour l’instant, il n’y a aucune preuve. Ce qui est vrai, et j’ai pu le vérifier lors de cette réunion, c’est que l’immense majorité des gens n’a pas la moindre idée de ce à quoi ressemble un drone et ignore complètement que ça fait du bruit. L’adjudant-chef est un peu fatigué de devoir expliquer que les trucs qui se déplacent très haut et silencieusement dans le ciel sont des satellites. Néanmoins, la gendarmerie invite à continuer à signaler toute présence de drone près des chevaux : quand on n’a pas d’indice, on prend tout ce qu’on trouve au cas où. Enfin, il est fort probable que des crétins s’amusent à alimenter la psychose en jouant avec leurs drones parce que malgré tout, il n’y en a jamais eu autant de signalés, hors satellites.

Autre souci : si les premières mutilations étaient toutes identiques et d’une précision chirurgicale, la gendarmerie constate une hausse des attaques qui ne suivent plus du tout le même protocole. Autrement dit, en langage de série policière, en plus des maboules qui coupent les oreilles, il y a maintenant un nombre non négligeable de “copycats”, d’imitateurs en bon français.
Voilà pour ce que la gendarmerie avait à nous dire. Mais elle a aussi des choses à nous demander.
Si on pense avoir aperçu quelque chose de louche, il ne faut pas le poster sur les réseaux sociaux, mais écrire tous les détails de ce qu’on a vu et leur transmettre les informations. Ils sont très embêtés dans leur enquête par les réseaux sociaux. Je cite “s’il existe encore un 4X4 blanc qui n’a pas été contrôlé en France, c’est qu’il était en panne” : il y a eu tant de signalement de ce genre de véhicules qu’ils les contrôlent tous et perdent du temps. En plus, il est fort probable que les méchants aussi scrutent les réseaux et si un véhicule est repéré, il finira brûlé, ou sous une bâche, en tout cas, il disparaîtra et les gendarmes n’auront plus aucune chance de le chopper. Les gendarmes aimeraient donc que nous gardions les yeux ouverts, que nous leur transmettions autant d’informations qu’on peut en trouver – sans jouer à emmerder ses voisins pour le plaisir – et qu’on se garde de tirer sur tout ce qui bouge, parce qu’ils préféreraient passer les menottes à quelqu’un d’autre.
La gendarmerie reste à la disposition des élus qui voudraient organiser des réunions publiques à ce sujet. Et au moindre doute pour vos chevaux, appelez-les : “on préfère se lever dix fois pour rien qu’une fois pour un cheval mort”.
Voilà : je n’ai pas coutume de relayer la parole de la gendarmerie, mais cette réunion était salutaire et ces informations me semblent indispensables. N’hésitez pas à relayer, il me semble fondamental que le plus grand nombre y ait accès.
Prenez soin de vos bêtes, mais ne vous oubliez pas.

ENVOYÉE SPÉCIALE : LES RÉALITÉS D’UN ÉLEVAGE PORCIN

À la Botte de Paille, ça faisait un petit moment qu’on râlait : on a dans nos pages des tas de vaches et de chèvres, quelques volailles ici et là, mais aucun cochon. Et c’est d’autant plus embêtant que la viande de porc reste la plus consommée en France avec 36,5% de parts de marché (1). On a pesté tellement fort qu’un éleveur a fini par nous entendre et par nous proposer de visiter son élevage. Il n’a pas fallu nous le proposer deux fois : nous avons immédiatement dépêché une équipe complète d’une envoyée spéciale pour aller en apprendre plus sur l’origine des côtelettes, du jambon, des rôtis et autres jarrets. Voici le récit de cette journée.

Nous avons tous entendu des choses plus ou moins horribles sur ce type d’élevages, tant et si bien que c’est avec un peu d’appréhension mais beaucoup de curiosité que j’ai accepté l’invitation. Allais-je pouvoir continuer à consommer du jambon après avoir vu la façon dont on élève les cochons ? Est-il vrai que l’odeur est insupportable ? Pourrai-je supporter la vue des mères allaitantes encagées ? Le seul moyen de le savoir restait de me rendre sur place, d’observer, d’écouter et de poser des questions.

Après deux heures de route, j’arrivai donc dans la cour d’une jolie maison entourée de vieux bâtiments : une ferme à l’ancienne, à quelques dizaines de kilomètres de Rennes. Première surprise : il n’y avait aucune odeur particulière qui flottait dans l’air. Les bâtiments d’élevage se trouvaient-ils sur un autre site ? Avant de le savoir, il fallait se plier – de bonne grâce – à la tradition bretonne : rien ne peut commencer tant qu’on n’a pas bu un café et mangé une sucrerie. Nous commençâmes donc par faire connaissance autour d’un jus. L’éleveur – qui souhaite conserver son anonymat – a quarante ans. Il s’est installé à la suite de ses parents, même si ça n’était pas son projet initial. Après un lycée agricole puis un BTS, il ne souhaitait pas forcément reprendre l’élevage familial, mais à la suite d’un stage effectué dans un autre élevage porcin, il a découvert des méthodes de travail différentes de celles qu’il avait connues jusqu’alors et a vu le métier sous un autre angle. Les possibilités d’amélioration étaient énormes, et ça constituait un défi qu’il avait envie de relever. Et voilà comment on se lance pour une vie dans une production exigeante.

Le café terminé et les présentations faites, il était temps de passer aux choses sérieuses, et avant tout, il fallait s’équiper. On ne plaisante pas avec les règles sanitaires en élevage porcin, il est hors de question d’y pénétrer avec des bottes souillées et une cotte de travail qui a déjà traîné ailleurs, même lavée. J’enfilais donc des bottes et une cotte appartenant à cet élevage avant de commencer la visite.

Les bâtiments d’élevage sont situés juste derrière la maison. J’avais donc la réponse à ma première question : non, l’élevage porcin n’empuantit pas forcément l’air à des centaines de mètres à la ronde. C’est un élevage de deux-cents – cent quatre-vingt-dix si on veut être précis – truies. Ça peut paraître beaucoup, pourtant il n’est pas du tout rare de trouver des élevages de six cents à mille truies. Actuellement, cet élevage est en deux parties : la première se trouve dans les anciens bâtiments datant des années soixante-dix et non encore rénovés, la seconde dans un bâtiment neuf. La visite commença donc par la partie la plus ancienne du bâtiment lui même divisé en deux parties. Dans la première : les truies gestantes, dans la seconde, les truies prêtes à être inséminées.

En théorie, les truies gestantes sont cinq par case. Mais les truies n’aiment pas trop la théorie, et en pratique, il arrive qu’elles ne s’entendent pas du tout entre elles et dans ce cas, il faut subdiviser le petit groupe. On trouve ainsi des cases avec deux truies, d’autres avec trois. On reconnaît vite celles qui se sont bagarrées : les griffures sur le dos ne laissent aucun doute. Le fameux caractère de cochon n’a donc rien d’une légende. Ces cases sont sur un caillebotis en béton, de sorte que les urines et excréments soient immédiatement évacués dans des cuves situées dessous. Bon … Ça aussi, c’est en théorie : en pratique, il arrive que les truies fassent leurs besoins dans la partie normalement destinée au repos, sans caillebotis, et il faut alors nettoyer. Pour autant, on ne peut pas dire que le lieu soit sale. De toute évidence, et malgré l’âge des bâtiments, l’entretien est fait régulièrement et les bêtes ne se couchent pas du tout dans leurs déjections. Les cases sont suffisamment grandes pour que les animaux puissent se mouvoir, même dans le cas où cinq individus s’y trouvent. Intriguées par la présence d’un humain qu’elles ne connaissent pas, plusieurs se lèvent pour venir renifler tout ça. Et alors même que je côtoie quotidiennement des vaches, qui sont tout de même de grosses bêtes, je n’en suis pas moins impressionnée par la taille et le poids de ces truies.

Ces cases en petits groupes constituent leur lieu de vie de l’échographie confirmant qu’elles sont gestantes jusqu’à la mise bas, ou du moins jusqu’à quelques jours avant la mise bas. La durée de gestation étant chez ces animaux de trois mois, trois semaines et trois jours.

Nous passons ensuite dans une autre salle où des truies sont installées dans des cages individuelles en attente d’insémination ou de saillie. Sevrées en même temps pour ce qui est des cochettes – c’est à dire les truies qui n’ont pas encore eu leur première portée, taries en même temps pour celles qui ont déjà mis bas, toutes les truies d’une même bande ont leurs chaleurs en même temps, ou en tout cas dans un laps de temps très court, de quelques jours. Une bande, c’est ainsi qu’on désigne un groupe qui, donc, mettra bas en même temps. Elle est constituée de truies de différents âges de manière à obtenir une moyenne, tant dans le système immunitaire – les vieilles truies en ont un plus costaud que les plus jeunes – que dans la taille des porcelets à naître – les cochettes ont en général des porcelets plus petits.

Si les chaleurs ne viennent pas naturellement, on peut utiliser une hormone introduite dans la nourriture des truies, hormone qu’il ne faut pas confondre avec des hormones de croissance, interdites en France. Il s’agit d’une hormone qui déclenche les chaleurs, permet une meilleure ovulation et une meilleure rétention de l’ovule fécondé. C’est une utilisation ponctuelle qui n’a aucune autre conséquence sur leur santé. C’est une stimulation ovarienne comme il peut en être pratiqué chez les femmes qui rencontrent des difficultés à tomber enceinte.

Elles sont donc toutes inséminées à peu près en même temps. Il arrive que l’insémination ne fonctionne pas du premier coup, et dans ce cas-là on fait appel aux bons et loyaux services des verrats, qui se trouvent au fond de la pièce dont nous parlons ici. Si comme moi vous n’avez jamais vu un verrat, croyez moi : ça fait un choc ! C’est énorme ! Grand, long, large et poilu ! Le plus vieux des deux verrats aurait dû partir depuis longtemps, mais l’éleveur et lui sont trop copains si bien que le premier n’arrive pas à se résoudre à se séparer du second. Le verrat est une des bêtes les plus impressionnantes que j’ai pu voir de si près, taureaux mis à part. Et ça n’est pas seulement balaise : en plus, c’est très vif ! Mais souriant. Si si, je vous assure. Quand l’éleveur a avancé la main pour lui gratter le dos, j’ai bien vu que ce gros verrat souriait.


Les verrats sont aussi utilisés pour détecter les chaleurs : on les sort alors de leur case, ils longent les cages individuelles des femelles et signalent celles qui ont leurs chaleurs. Il semblerait que de moins en moins d’élevages aient recours aux services de verrats. Il faut dire qu’une insémination est plus simple à réaliser qu’un déplacement de bête énorme et pas toujours commode. Et ce d’autant que l’insémination des truies est beaucoup plus simple à faire que celle des bovins : nul besoin d’une longue formation ou d’un professionnel spécialisé, l’éleveur peut se débrouiller tout seul.

À ce stade, je suis surprise par l’odeur : oui, ça sent le cochon, ce qui est assez logique dans un élevage de cochons. Mais ça n’a toujours rien d’insupportable : ça sent différemment d’une étable, mais pas plus fort. L’éleveur me prévient que ça sentira plus fort un peu plus loin dans la visite.

Nous passons dans le bâtiment neuf. Un long, large couloir très propre longe toutes les salles. On peut regarder ce qu’il se passe dans chaque salle par une fenêtre, mais pour bien voir, nous pénétrons dans chacune d’elles.

La première est la maternité. Première surprise : c’est très lumineux. De larges fenêtres font pénétrer une lumière naturelle. Il fait aussi assez chaud, 26°C, et les porcelets peuvent aussi se réchauffer sous des lampes à infra-rouge. Le sol est en caillebotis, en plastique coloré cette fois, mais des espaces lisses sont à la disposition des petits. Ces espaces sont couverts d’une fine couche de kaolin souvent renouvelée afin d’absorber toute humidité éventuelle, les petits doivent rester au sec.

Ici, on ne fait pas de bruit ni de gestes brusques. Les porcelets les plus âgés du lieu ont trois jours, les plus jeunes n’ont que quelques minutes. D’ailleurs, il y en a un qui est encore tout mouillé, qui cherche la tétine, ne la trouve pas, tente de téter la queue de son frère, qui n’est pas très d’accord, et l’éleveur finit par l’attraper tout doucement pour le positionner au bon endroit. Un peu plus tard, il s’endormira encore accroché à la mamelle.


Est-ce qu’il est vrai que les truies sont encagées le temps de mettre bas et de la période d’allaitement ? Oui. Avant de le voir de mes yeux, l’idée me choquait terriblement. En outre, j’avais du mal à croire que les mères puissent écraser leurs petits. Seulement, me voilà dans cette maternité. J’observe les mères qui peuvent tout à fait se mettre debout dans leurs cages et bouger un minimum, je les vois se coucher brutalement, sans faire attention, du tout, à leurs petits et soudain, je comprends beaucoup mieux l’intérêt des cages. En réalité, même avec ces cages, il arrive qu’elles écrasent un ou plusieurs de leurs petits. Vous serez peut-être surpris par cette absence d’instinct maternel. Peut-être est-il utile de rappeler ici que des cochons roses de plus de deux-cents kilos ne sont pas des animaux « naturels ». Du tout. Domestiqués il y a plus de sept mille ans en Asie, les cochons ont été sélectionnés, croisés, re-sélectionnés et re-croisés depuis tout ce temps, pour aboutir à ces porcs charcutiers énormes qui, s’ils restent génétiquement proches du sanglier, seraient bien en peine de survivre dans la nature. Techniquement, on pourrait ne pas utiliser ces cages et admettre un (gros) pourcentage de perte. À cette idée, l’éleveur fait la grimace : de toute évidence, ramasser les cadavres de nouveaux-nés fait partie de l’aspect du métier qu’il n’aime pas du tout. Et au-delà de cette sensibilité personnelle, il y a une question économique bien réelle : les consommateurs veulent de la viande de porc peu chère. Il y aura forcément quelqu’un pour objecter que « oui mais moi je consomme local, bio et cher ». Ça existe, mais ça n’a rien de représentatif. Comme le montre la communication de la grande distribution essentiellement basée sur les prix bas, ce qu’exige la majorité des consommateurs, ce sont des prix bas. On peut supprimer ces cages, ramasser des cadavres de porcelets, mais alors il faudra doubler le prix de la viande. Beaucoup n’aimeront pas le lire, c’est pourtant un principe de réalité. Mais revenons à nos porcelets.

Chaque truie a entre dix et dix-sept petits. Dans les toutes premières heures de leur naissance, il peut arriver que l’éleveur répartisse les petits des truies qui en ont beaucoup dans les cases des truies qui en ont peu afin que chacun ait accès à une tétine sans avoir à se bagarrer. Ces adoptions ne posent pas le moindre problème si elles sont effectuées rapidement. Lors du sevrage, des lots seront constitués : les costauds avec les costauds, les maigrichons avec les maigrichons. Ainsi, la concurrence pour l’accès à la nourriture est bien moindre et les maigrichons se développeront bien mieux. Et tant pis si à la fin ils restent un peu moins gros que les autres.

Phénomène très surprenant : quand une truie pousse des petits cris qui incitent ses porcelets à téter , tous les porcelets de la pièce se mettent à téter eux aussi. À ce moment là règne un silence relatif dans la pièce, et on entend soudain, de l’autre côté de la cloison, un gros bazar de cris et de cavalcades. Je demande qui fait ce boucan : les porcelets plus âgés que nous allons aller voir. Il s’agit en quelque sorte de la cour de l’école maternelle.

Dans cette pièce, les petits ne sont pas encore sevrés, sont toujours avec leurs mères, et ils sont en pleine forme. Comme n’importe quels petits de n’importe quelle espèce, ils jouent, poussent des cris, sautent partout, font des dérapages plus ou moins contrôlés, puis retournent téter avant de dormir. Ils commencent à être grands et ne tarderont pas à passer dans la pièce suivante.

Les porcelets sont ici sevrés à vingt-huit jours. Il n’y a pas de règle obligatoire : certains éleveurs le font à vingt-et-un jour, d’autres beaucoup plus tard. Nous arrivons donc dans une pièce où les porcelets ont environ un mois, et la différence de taille avec les nouveaux-nés est juste hallucinante : ces bêtes-là grandissent vraiment très vite ! Dans chaque case, on place en moyenne deux fratries. On essaie de séparer le moins possible les fratries pour éviter le stress et les bagarres, exception faite des maigrichons, donc, comme vu plus haut. Les porcelets ont largement la place de faire l’andouille, ce qui est normal pour des cochons, et ils ne s’en privent pas. Ils courent, se sautent dessus, jouent à la bagarre. Mais la présence d’un humain inconnu fige tout ce petit monde aussi loin que possible de l’endroit où je me trouve. Les porcelets semblent plongés dans un profond dilemme : très curieux, ils veulent venir renifler de près l’inconnue. Très trouillards, ils s’enfuient au moindre geste. Seuls les plus courageux s’approcheront assez de ma main pour la sentir, mais ils s’enfuient dès que je remue les doigts.

Toutes les pièces suivantes sont identiques, mais plus on avance, plus les porcelets deviennent des cochons, et dans la dernière pièce du couloir, il y a donc les porcs charcutiers : des cochons énormes et beaucoup plus calmes que la jeune génération. Ceux là semblaient pleinement occupés à faire la sieste quand je suis passée. Ou à faire du lard, pour être tout à fait précise.

Tout au bout du long couloir, nous accédons à l’étape finale : le quai d’embarquement. La veille de leur départ – ne resteront que les cochettes gardées pour la reproduction – les porcs charcutiers seront, eux, déplacés dans cette pièce jusqu’à l’arrivée du camion qui les mènera à l’abattoir avant de devenir notre jambon, nos côtelettes et autres jarrets.

La visite est terminée, et je n’ai toujours pas trouvé où un élevage de cochons est censé sentir mauvais à la limite du supportable. Le système d’aération neuf, très efficace et très économe en énergie permet peut-être de limiter les désagréments olfactifs. Tout ce que je puis dire de l’odeur, c’est que ça sent le cochon. J’ai eu bien plus de difficulté à respirer dans un élevage de poulets. Après plusieurs heures passées sur place, je n’ai pas eu besoin de me laver les cheveux que je n’avais pourtant pas couverts, ils sentaient toujours le shampooing de la veille.

Alors que nous continuions à discuter de points techniques, avec l’éleveur, devant les bâtiments, un brouhaha a commencé à se faire entendre. Le mécontentement montait. Ma présence a retardé l’heure du nourrissage, la révolte grondait. Ou plutôt grognait. Nous nous sommes donc rendus dans le bureau d’où on lance la machine à soupe qui prépare automatiquement et distribue les rations, un mélange d’eau et de céréales, puis nous sommes allés nourrir les verrats à la main. Avant de pénétrer dans la pièce, l’éleveur m’a tendu un casque anti-bruits. Je me suis dit que c’était très gentil de penser à mes oreilles, mais tout de même, c’était sans doute un peu exagéré.
Non. Non, ça n’était pas du tout exagéré ! Le temps que la ration arrive dans les auges, les truies hurlaient vraiment très fort, des cris très aigus et difficiles à supporter sans casque. J’ai pensé que quelqu’un qui passerait par là sans savoir penserait forcément que ces animaux étaient en train de souffrir, voire d’être torturés. Alors que c’était seulement l’heure de la gamelle, et le calme est revenu dès que la distribution de nourriture a commencé. Voilà comment on peut faire mentir des images ou des sons.

Vous vous étonnerez d’ailleurs sans doute de l’absence de photos dans cet article. Il ne s’agit pas d’un oubli mais d’un choix. Si nous pouvons ici contextualiser toute chose vue, l’expliquer, et même possiblement répondre aux questions dans les commentaires, nous ne pouvons pas avoir la maîtrise de l’éventuelle diffusion des images vidées de leur contexte donc de leur sens. Peu de gens ont la chance que j’ai eu de pouvoir visiter un élevage en bénéficiant de toutes les explications de l’éleveur qui permettent de bien comprendre le sens de ce qu’on voit. Beaucoup de gens sont fort éloignés des réalités de l’élevage et pourraient être prompts à mésinterpréter une image. Nous avons donc fait le choix, avec l’éleveur, de vous relater aussi précisément que possible ce que j’ai pu voir – à savoir ici tout, absolument tout dans cet élevage – sans en faire d’images non parce que l’éleveur a quelque chose à cacher, mais bien parce qu’une image copiée en ligne puis diffusée sans texte peut engendrer des incompréhensions dommageables.

En conclusion

Ai-je été choquée par ce que j’ai vu ? Non. Même si rien n’est jamais parfait, même si l’on pourrait souhaiter parfois plus d’espace pour les animaux, les éleveurs doivent en permanence tenir compte de réalités économiques sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Ils ne fixent pas le prix de leur production. A l’heure où j’écris ces lignes, les éleveurs sont payés à hauteur de 1,5€/kg tandis que le consommateur paie ses côtelettes à peine plus de 10€/kg. Le bâtiment neuf qui respecte parfaitement les règles obligatoires en matière d’espace disponible par cochon – en réalité l’éleveur a fait le choix d’être un peu au-delà de ces normes, même si ça n’apporte rien en terme de rentabilité – a constitué un investissement de 600 000 €. La production de nourriture n’est pas un service public. Ce sont des entreprises privées qui doivent permettre de nourrir le plus grand nombre, qui doivent réaliser des investissements, rémunérer un ou plusieurs salariés selon la taille de l’élevage – un seul dans le cas dont on parle – et permettre à l’éleveur de vivre décemment. Nous avons largement abordé la question du bien-être animal lors de cette visite : ça n’a rien d’un sujet tabou dans un élevage. Il en ressort que l’éleveur est tout à fait conscient de tout ce qui permettrait d’améliorer les choses, mais il se heurte systématiquement à la même limite qui l’empêche d’aller dans le sens qu’il souhaiterait : le prix payé aux producteurs. Soucieux de la santé de ses animaux, il l’est. Il est impossible d’avoir le moindre doute sur ce point après cette longue visite. Pour des raisons économiques, oui, bien sûr, mais il serait insultant de limiter son engagement à ce seul sujet. En pleine période de canicule, cet éleveur a passé des nuits entières à ne pas dormir et à rester auprès de ses cochons : ces animaux souffrent de la chaleur, et cette souffrance lui était insupportable. Même s’il ne pouvait pas faire grand-chose, il a passé les horaires de nourrissage aux heures les plus fraîches pour que les cochons économisent un peu de leur énergie, il est aussi resté près de ses animaux par pure compassion. Et si rien n’est jamais parfait, il y a des engagements qui se respectent.

Bien sûr, il s’agit d’une seule visite, d’un seul élevage. Il est difficile de mesurer sa représentativité sans en voir d’autres. Néanmoins, si cet élevage est dans la norme de production en France, je n’ai alors absolument aucun problème à manger du jambon, mais je veillerai toujours à ne pas choisir le moins cher. Car là se trouve mon pouvoir d’aider les éleveurs à tendre vers toujours mieux pour eux-mêmes et pour les cochons. Et chacun de nous a ce même pouvoir.

Remerciements

Nous remercions chaleureusement l’éleveur qui nous a proposé cette visite. Dans le contexte actuel, il faut un courage certain pour accepter une telle transparence sans pouvoir être sûr de la façon dont elle sera perçue et retranscrite.

Nous remercions aussi nos lecteurs qui ont eu le courage de lire ce très long texte jusqu’au bout. Nous espérons que cette description vous permettra de mieux comprendre les réalités et les enjeux des élevages de porcs.

Si vous avez apprécié cette lecture, si elle vous a permis de mieux comprendre d’où vient votre nourriture, n’hésitez pas à partager cet article, à le diffuser le plus largement possible. Et si vous avez des questions, nous restons disponibles dans la section des commentaires.

1. http://www.web-agri.fr/observatoire_marches/article/paradoxe-de-la-viande-les-francais-en-achetent-moins-mais-en-consomment-plus-1929-163911.html

Crédit photo : Laurent Larraillet et Laurent Bertrand,FranceAgriTwittos

Dr TOUDOU, VÉTÉRINAIRE CONTEUR D’ÉTABLES

Dr Toudou est vétérinaire. Mais pas n’importe quel vétérinaire : vétérinaire de “la rurale”. On l’appelle quand une vache est malade ou quand un vêlage se passe mal. Alors forcément, Dr Toudou connaît bien les éleveurs de son secteur. Il passe du temps avec eux, il voit leurs moments de joie et leurs soucis, leur engagement, mais surtout : leur humanité. Et on a beaucoup de chance car il raconte tout ça très bien sur son twitter.

Son compte est accessible en cliquant sur l’image ci-dessus sans avoir besoin d’être abonné à ce réseau social, et nous ne pouvons que vous conseiller de lire ses publications, et en particulier ses portraits, humains, tendres souvent, piquants parfois.

AGRICULTEURS POLLUEURS

Oui, c’est vrai, personne ne peut rationnellement le nier : l’agriculture pollue. Les tracteurs fonctionnent au diesel, et rien que pour ça, l’agriculture pollue. Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a rien dit.

L’agriculture pollue comme le fait l’ensemble des activités humaines. Mais contrairement à bien d’autres activités humaines, l’agriculture répond à un besoin primaire et fondamental : manger. Le tourisme pollue sans n’avoir rien de fondamental par ailleurs. La téléphonie pollue alors qu’aucun humain ne mourrait s’il ne pouvait pas acheter un nouveau téléphone chaque année. La fabrication et le transport de bien des gadgets parfaitement inutiles polluent seulement pour être inutiles. L’industrie du textile pollue encore plus, car non contente d’être gourmande en pétrole et en eau, la culture du coton utilise bien plus de glyphosate que ne le fait la production de céréales. Pourtant, les garde-robes débordent de vêtements jetables, non pas tant parce qu’ils sont usés mais parce qu’ils ne sont plus à la mode. L’industrie cosmétique est une calamité écologique. Qui s’en soucie ?

Respirer pollue l’atmosphère. Chaque humain, rien qu’en respirant, rejette chaque année 300 kg de CO2. Nous sommes presque huit milliards. Ensemble, nous exhalons donc 2,4×10¹² kg de CO2. C’est plus que ce que la France envoie chaque année dans l’atmosphère. Il serait pourtant tout à fait saugrenu de demander aux gens de cesser de respirer pour ne pas polluer.

L’agriculture pollue. Mais doit-on alors cesser de manger ?

On nous répondra sans doute par “manger vegan”. Nous reviendrons ultérieurement et plus amplement sur le bilan carbone de ce mode de consommation.

URGENT : VACHES CHERCHENT VÉTÉRINAIRES


L’Atlas démographique 2020 de la profession vétérinaire vient de paraître. Il révèle une baisse très nette et préoccupante du nombre de vétérinaires pour animaux de rente.”
Ce qu’on appelle les animaux de rente, ce sont les animaux qui ont quelque chose à voir avec notre alimentation : vaches, cochons … Et bientôt, il n’y aura plus de vétérinaires pour les soigner. L’élevage ne peut pas exister sans vétérinaires.

Seulement, nous avons mis le doigt dans un engrenage vicieux. Les hurlements animalistes, quoique minoritaires, sont particulièrement bruyants, et ça ne rend pas les métiers de l’élevage très attractifs. Mais ça, c’est sans doute la marge du problème.

Les éleveurs gagnent très mal leur vie, si bien qu’ils hésitent à appeler le vétérinaire qui bien sûr ne travaille pas gratuitement. Et quand finalement, ils s’y résolvent, il est malheureusement souvent trop tard, et le véto n’a plus que le choix de l’euthanasie. Il existe des vétérinaires qui cessent de pratiquer “la rurale” par ras-le-bol de ne procéder quasiment qu’à des euthanasies.

Et puis, il y a le métier de vétérinaire de la rurale lui-même : physiquement, c’est très dur. Une vache n’est pas exactement manipulable comme un chihuahua. C’est salissant. Ça nécessite de passer beaucoup de temps sur la route car on ne mène pas une vache au cabinet. Or le pétrole coûte de plus en plus cher. Et comme les interventions peuvent être longues, forcément, un vétérinaire de la rurale ne peut pas enchaîner les consultations – et encaisser les factures – à la chaîne.

Tout ça mis bout à bout donne cette réalité : s’il y a toujours des jeunes motivés à soigner les chiens à mémères dans des cabinets de ville à trente balles tous les quarts d’heure de consultation, ceux qui sont prêts à enfiler les bottes pour aller pratiquer des césariennes sur les vaches à trente bornes du cabinet se font beaucoup plus rares.
Tout est en place pour que l’élevage disparaisse. Les animalistes doivent apprécier. Les animaux qui seront élevés au bout du monde avec des normes bien moins strictes que chez nous, moins. Le climat qui verra des paquebots transporter notre nourriture non plus. Quant aux prairies, grandes stockeuses de carbone, elles disparaîtront sans doute aussi au profit de centres commerciaux et de lotissements.
Quand un domino tombe, tous les autres suivent …

UN POUR TOUS ET TOUS POUSSINS

Je suis allée donner un coup de main pour décharger, peser et compter 24 600 poussins bio.
C’est tout à fait faisable à une ou deux personnes, mais dans ce cas là, ça dure plus longtemps, donc le chauffeur rentre plus tard chez lui, et ça, l’éleveur ne veut pas en entendre parler. Il préfère demander de l’aide aux copains, ainsi c’est bouclé en une heure et le chauffeur évite de faire une journée de 15 heures. Méchant éleveur égoïste.

Quand on dit “poussins bio”, il est fort probable que dans l’imaginaire de beaucoup, on a des mignons petits poussins couvés par des poules dans un petit poulailler avec espace extérieur et peut-être même le chant des grillons en fond sonore. Redescendons sur terre si vous le voulez bien : la filière bio a très exactement la même organisation que la filière dite conventionnelle.
Bio ou pas, l’organisation est fragmentée, monstrueusement énergivore tellement c’est n’importe quoi et les élevages sont aussi gros qu’en conventionnel. D’ailleurs, dans l’élevage dont on parle ici, l’éleveur alterne les productions labellisées « bio » et « label rouge ». Dans le cas qui nous occupe, les poussins sont de futures pondeuses, et la filière est organisée comme suit :
– Dans un premier élevage de reproduction, il y a des poules et des coqs. Les œufs fécondés sont ramassés mécaniquement puis transportés dans un couvoir qui peut tout à fait se situer à l’autre bout du pays.
– Dans le couvoir, les œufs sont donc “couvés”, c’est à dire maintenus à une température et à une hygrométrie idéales jusqu’à éclosion des poussins. Sans poule.
– Dans la journée qui suit leur éclosion, les poussins sont sexés (personne n’a su m’expliquer comment on fait sur de si petites bêtes). Les mâles sont éliminés, les femelles installées – toujours mécaniquement – dans des caisses, les caisses sont chargées dans un camion chauffé et ventilé, et les poussins sont livrés dans l’élevage où ils resteront pendant 120 jours. Cet élevage peut être à un autre bout de la France.
– Après ces 120 jours, les poulettes sont en âge de pondre, elles sont envoyées encore dans un autre élevage, potentiellement aussi éloigné que les autres structures, et c’est seulement là que le cahier des charges “bio” prévoit un accès à l’extérieur. Elles pondront pendant environ un an, puis, elles seront envoyées dans un abattoir, pas forcément le plus proche, pour finir en nuggets et autres plats cuisinés, bio, donc.

Et je peux vous garantir que ces transports intempestifs de bestioles, ça énerve beaucoup Monsieur l’éleveur chez qui je me trouvais, mais il ne peut rien y faire : les éleveurs, en volailles, sont essentiellement des sous-traitants et n’ont pas la main sur l’organisation de la filière.

Il s’agit donc là d’un élevage qui reçoit les poussins et qui les garde 120 jours. Il fallait donc décharger 246 caisses de 100 poussins. Rien de bien technique : on prend les caisses par trois et on les aligne dans le poulailler. Quand toutes les caisses sont à l’intérieur, on ferme la porte. Le plus difficile, c’est que le bâtiment est chauffé à plus de 30°C et qu’après avoir déplacé les premières caisses, on transpire vite autant que dans un sauna. Oui les élevages sont chauffés, au gaz. Pas bio.

À ce stade, il faut encore vérifier que le compte est bon. Évidemment, on ne compte pas plus de vingt mille poussins un par un. On choisit dix caisses au hasard et on compte le nombre de poussins qui s’y trouvent. Ça varie de 98 à 102 et on a en effet une moyenne de 100 poussins par caisse. On pèse aussi ces dix caisses pour connaître le poids moyen des poussins : 37 g. On peut enfin libérer les poussins. Et c’est là que ça devient compliqué : quoi de plus difficile à voir qu’une petite boule de duvet jaune de 37 g sur la paille ? Il faut avancer à tout petits pas en faisant très attention de ne pas marcher sur ces petites bêtes qui ont déjà bien la pêche et qui courent partout. Et surtout : il faut se taire. Dès qu’ils entendent parler, les poussins se dirigent tous ou presque vers la source du bruit, et ça n’aide absolument pas à se déplacer. Quand tous les poussins sont libres de déambuler, on monte les rangs de pipettes d’eau à la hauteur adéquate et on lance les distributeurs de nourriture.

Notez que sur les 24600 poussins livrés, il n’y a eu à déplorer que deux morts. Soit un taux de décès de 0,008 %. Ce qui est très faible. Honnêtement, je m’attendais à beaucoup plus après les trois heures et demie de transport.
Notez également qu’une petite mignonne bestiole de 37 g, ça ne piaille pas bien fort, mais que 24600 mignonnes petites bestioles, ça fait un vacarme très aigu qui fait rudement mal aux oreilles.

Voilà. C’était un travail rapide et instructif qui s’est terminé comme toute chose en Bretagne : autour d’une table avec du pain, du vin, du pâté, des crêpes, de la brioche, du café et les potins du village.

DE LA PLANTATION DES TRACTEURS

L’autre jour, un voisin a planté son tracteur dans la gadoue. Et planté profond. Impossible de le sortir de là. Il a donc dû appeler un collègue à la rescousse. Mais impossible de sortir le premier tracteur avec le second, il en fallait un troisième, un autre voisin fut donc appelé à la rescousse. Mais rien n’y a fait. Un quatrième voisin passant par là et voyant ce rassemblement improvisé, s’est arrêté saluer la compagnie. Constatant la profondeur de plantation du tracteur, il décida d’aller chercher un télescopique car chacun sait qu’un télescopique sort de toutes les situations imaginables. Peu de temps après le début de l’opération, le tracteur planté déjanta.

La compagnie décida donc, non sans bonne humeur après ce rassemblement de voisins, d’abandonner le combat et de reprendre les manœuvres quand le terrain aurait un peu séché.

Je n’ai pas les détails de la dernière intervention, mais dès le lendemain, je vis passer sur la route à l’horizon le fameux tracteur, muni de toutes ses roues mais certes fort boueux.
(photo non contractuelle)

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