URGENT : VACHES CHERCHENT VÉTÉRINAIRES


L’Atlas démographique 2020 de la profession vétérinaire vient de paraître. Il révèle une baisse très nette et préoccupante du nombre de vétérinaires pour animaux de rente.”
Ce qu’on appelle les animaux de rente, ce sont les animaux qui ont quelque chose à voir avec notre alimentation : vaches, cochons … Et bientôt, il n’y aura plus de vétérinaires pour les soigner. L’élevage ne peut pas exister sans vétérinaires.

Seulement, nous avons mis le doigt dans un engrenage vicieux. Les hurlements animalistes, quoique minoritaires, sont particulièrement bruyants, et ça ne rend pas les métiers de l’élevage très attractifs. Mais ça, c’est sans doute la marge du problème.

Les éleveurs gagnent très mal leur vie, si bien qu’ils hésitent à appeler le vétérinaire qui bien sûr ne travaille pas gratuitement. Et quand finalement, ils s’y résolvent, il est malheureusement souvent trop tard, et le véto n’a plus que le choix de l’euthanasie. Il existe des vétérinaires qui cessent de pratiquer “la rurale” par ras-le-bol de ne procéder quasiment qu’à des euthanasies.

Et puis, il y a le métier de vétérinaire de la rurale lui-même : physiquement, c’est très dur. Une vache n’est pas exactement manipulable comme un chihuahua. C’est salissant. Ça nécessite de passer beaucoup de temps sur la route car on ne mène pas une vache au cabinet. Or le pétrole coûte de plus en plus cher. Et comme les interventions peuvent être longues, forcément, un vétérinaire de la rurale ne peut pas enchaîner les consultations – et encaisser les factures – à la chaîne.

Tout ça mis bout à bout donne cette réalité : s’il y a toujours des jeunes motivés à soigner les chiens à mémères dans des cabinets de ville à trente balles tous les quarts d’heure de consultation, ceux qui sont prêts à enfiler les bottes pour aller pratiquer des césariennes sur les vaches à trente bornes du cabinet se font beaucoup plus rares.
Tout est en place pour que l’élevage disparaisse. Les animalistes doivent apprécier. Les animaux qui seront élevés au bout du monde avec des normes bien moins strictes que chez nous, moins. Le climat qui verra des paquebots transporter notre nourriture non plus. Quant aux prairies, grandes stockeuses de carbone, elles disparaîtront sans doute aussi au profit de centres commerciaux et de lotissements.
Quand un domino tombe, tous les autres suivent …

UN POUR TOUS ET TOUS POUSSINS

Je suis allée donner un coup de main pour décharger, peser et compter 24 600 poussins bio.
C’est tout à fait faisable à une ou deux personnes, mais dans ce cas là, ça dure plus longtemps, donc le chauffeur rentre plus tard chez lui, et ça, l’éleveur ne veut pas en entendre parler. Il préfère demander de l’aide aux copains, ainsi c’est bouclé en une heure et le chauffeur évite de faire une journée de 15 heures. Méchant éleveur égoïste.

Quand on dit “poussins bio”, il est fort probable que dans l’imaginaire de beaucoup, on a des mignons petits poussins couvés par des poules dans un petit poulailler avec espace extérieur et peut-être même le chant des grillons en fond sonore. Redescendons sur terre si vous le voulez bien : la filière bio a très exactement la même organisation que la filière dite conventionnelle.
Bio ou pas, l’organisation est fragmentée, monstrueusement énergivore tellement c’est n’importe quoi et les élevages sont aussi gros qu’en conventionnel. D’ailleurs, dans l’élevage dont on parle ici, l’éleveur alterne les productions labellisées « bio » et « label rouge ». Dans le cas qui nous occupe, les poussins sont de futures pondeuses, et la filière est organisée comme suit :
– Dans un premier élevage de reproduction, il y a des poules et des coqs. Les œufs fécondés sont ramassés mécaniquement puis transportés dans un couvoir qui peut tout à fait se situer à l’autre bout du pays.
– Dans le couvoir, les œufs sont donc “couvés”, c’est à dire maintenus à une température et à une hygrométrie idéales jusqu’à éclosion des poussins. Sans poule.
– Dans la journée qui suit leur éclosion, les poussins sont sexés (personne n’a su m’expliquer comment on fait sur de si petites bêtes). Les mâles sont éliminés, les femelles installées – toujours mécaniquement – dans des caisses, les caisses sont chargées dans un camion chauffé et ventilé, et les poussins sont livrés dans l’élevage où ils resteront pendant 120 jours. Cet élevage peut être à un autre bout de la France.
– Après ces 120 jours, les poulettes sont en âge de pondre, elles sont envoyées encore dans un autre élevage, potentiellement aussi éloigné que les autres structures, et c’est seulement là que le cahier des charges “bio” prévoit un accès à l’extérieur. Elles pondront pendant environ un an, puis, elles seront envoyées dans un abattoir, pas forcément le plus proche, pour finir en nuggets et autres plats cuisinés, bio, donc.

Et je peux vous garantir que ces transports intempestifs de bestioles, ça énerve beaucoup Monsieur l’éleveur chez qui je me trouvais, mais il ne peut rien y faire : les éleveurs, en volailles, sont essentiellement des sous-traitants et n’ont pas la main sur l’organisation de la filière.

Il s’agit donc là d’un élevage qui reçoit les poussins et qui les garde 120 jours. Il fallait donc décharger 246 caisses de 100 poussins. Rien de bien technique : on prend les caisses par trois et on les aligne dans le poulailler. Quand toutes les caisses sont à l’intérieur, on ferme la porte. Le plus difficile, c’est que le bâtiment est chauffé à plus de 30°C et qu’après avoir déplacé les premières caisses, on transpire vite autant que dans un sauna. Oui les élevages sont chauffés, au gaz. Pas bio.

À ce stade, il faut encore vérifier que le compte est bon. Évidemment, on ne compte pas plus de vingt mille poussins un par un. On choisit dix caisses au hasard et on compte le nombre de poussins qui s’y trouvent. Ça varie de 98 à 102 et on a en effet une moyenne de 100 poussins par caisse. On pèse aussi ces dix caisses pour connaître le poids moyen des poussins : 37 g. On peut enfin libérer les poussins. Et c’est là que ça devient compliqué : quoi de plus difficile à voir qu’une petite boule de duvet jaune de 37 g sur la paille ? Il faut avancer à tout petits pas en faisant très attention de ne pas marcher sur ces petites bêtes qui ont déjà bien la pêche et qui courent partout. Et surtout : il faut se taire. Dès qu’ils entendent parler, les poussins se dirigent tous ou presque vers la source du bruit, et ça n’aide absolument pas à se déplacer. Quand tous les poussins sont libres de déambuler, on monte les rangs de pipettes d’eau à la hauteur adéquate et on lance les distributeurs de nourriture.

Notez que sur les 24600 poussins livrés, il n’y a eu à déplorer que deux morts. Soit un taux de décès de 0,008 %. Ce qui est très faible. Honnêtement, je m’attendais à beaucoup plus après les trois heures et demie de transport.
Notez également qu’une petite mignonne bestiole de 37 g, ça ne piaille pas bien fort, mais que 24600 mignonnes petites bestioles, ça fait un vacarme très aigu qui fait rudement mal aux oreilles.

Voilà. C’était un travail rapide et instructif qui s’est terminé comme toute chose en Bretagne : autour d’une table avec du pain, du vin, du pâté, des crêpes, de la brioche, du café et les potins du village.

DE LA PLANTATION DES TRACTEURS

L’autre jour, un voisin a planté son tracteur dans la gadoue. Et planté profond. Impossible de le sortir de là. Il a donc dû appeler un collègue à la rescousse. Mais impossible de sortir le premier tracteur avec le second, il en fallait un troisième, un autre voisin fut donc appelé à la rescousse. Mais rien n’y a fait. Un quatrième voisin passant par là et voyant ce rassemblement improvisé, s’est arrêté saluer la compagnie. Constatant la profondeur de plantation du tracteur, il décida d’aller chercher un télescopique car chacun sait qu’un télescopique sort de toutes les situations imaginables. Peu de temps après le début de l’opération, le tracteur planté déjanta.

La compagnie décida donc, non sans bonne humeur après ce rassemblement de voisins, d’abandonner le combat et de reprendre les manœuvres quand le terrain aurait un peu séché.

Je n’ai pas les détails de la dernière intervention, mais dès le lendemain, je vis passer sur la route à l’horizon le fameux tracteur, muni de toutes ses roues mais certes fort boueux.
(photo non contractuelle)

I’M A POOR LONESOME COW-GIRL


Je l’ai soigneusement nettoyé, et puis j’ai raccroché le vieux tablier bleu à sa patère, dans la laiterie, derrière le tank à lait, entre le tablier du patron et celui de la patronne, verts, ceux-là. Je n’ai jamais pu me résoudre à utiliser l’un des leurs. Ils n’auraient rien dit, j’en suis sûre, mais je ne sais pas … Chacun sa place …
J’ai pris une grosse inspiration. J’essaie de ne pas pleurer. Je suis allée m’occuper des veaux pendant que le bac de lavage de la machine à traire se remplissait. Je libère les cornadis, remplis les seaux de granules pour le lendemain matin, mets de l’eau à celui qui sera bientôt sevré et rejoindra une case collective, et du foin dans le râtelier des plus grands. Un câlin à chacun. Le veau de Mangue n’a que deux jours, il ressemble à un petit faon dalmatien. Celui d’Illico a un jour de plus. C’est un très gros veau, un croisé blanc-bleu-belge qui ressemble à une grosse peluche.
Respire.
Je retourne dans la salle de traite. Le lavage part. Voilà. J’ai fini. J’ai fini la traite de ce soir, la dernière ici après presque quatre ans. Les patrons prennent une retraite bien méritée. Les repreneurs sont jeunes et n’ont pas besoin de moi. Un autre troupeau m’attend, ailleurs. Mais il faut dire adieu à celui-là. Mon premier troupeau. J’en ai vu d’autres, mais aucun aussi longtemps, aussi régulièrement. Respire.
Rien, absolument rien ne me prédestinait à devenir vachère sur le tard. Née en ville, ancienne végétarienne avec des idées très arrêtées sur l’élevage, des boulots, j’en ai fait plein. Des boulots abscons. Des boulots passionnants. J’ai répondu au téléphone, vendu et écrit des livres, accompagné des humains abîmés, ramassé des patates, nettoyé des écuries… Jamais je n’ai eu autant de mal avec un dernier jour. J’ai atterri là à cause de – grâce à – mon patron qui ne l’était pas encore. C’est mon voisin. Je le regardais bosser. J’entendais ses vaches pousser des cris quand son tracteur approchait. Je voyais ses vaches se précipiter vers lui quand il longeait une pâture. Ça ne collait pas avec mes idées arrêtées sur l’élevage. Alors j’ai voulu savoir. Je lui ai demandé si je pouvais venir assister à une traite, il a accepté et m’a appris les bases. J’ai adoré, y suis retournée plusieurs fois, puis j’ai trouvé une formation pour en apprendre plus, et la vie faisant parfois des blagues, il s’est trouvé qu’il a eu besoin de main d’œuvre à peine avais-je fini la formation. J’ai signé chez lui il y a presque quatre ans et pendant presque quatre ans, il a continué à m’apprendre des tas de choses. A chaque fois que j’avais l’illusion d’avoir tout compris, il se passait quelque chose pour qu’il m’en apprenne encore.
Maintenant, c’est fini. Respire.
Je ne peux pas partir sans aller voir mes copines une dernière fois. Je vais faire le tour de l’étable. Mangue vient me voir tout de suite. Mangue, le chef du gang des copines – Marquise, Melba (la plus belle !) et dans une moindre mesure, Mascotte. Un câlin à chacune. Attirées par cet attroupement saugrenu, d’autres rappliquent. Miranda, Miami. Je les ai toutes vues veaux. Respire.
Je devrais être partie depuis longtemps. Je ne peux pas. Je veux dire au revoir à tout le monde. Jamila, que j’ai vue très malade, un sale virus dans l’intestin. Le véto prédisait le pire : soixante-quinze pourcents de mortalité. Elle a eu deux veaux depuis, et elle va très bien, avec son sale caractère. Les longues à traire : Génération et Laitière. Les nourrices, Java et Fasila, Fasila la baveuse. llico qui me rendait dingue à appuyer sur l’interrupteur du jet à haute pression avec la langue et qui m’a bien attristée quand elle a arrêté de le faire. La reine des trouillardes qui fuit devant son ombre : Mazurka. Les plus vieilles : Felicita, la seule qui un jour m’a tapée et a failli me casser le bras, je ne saurai jamais pourquoi, et Fanny. Javanaise la chatouilleuse au nez rose. Nouveauté, dite Grosse Tête, la vache la plus lente de l’univers et Malpolie qui ne dit jamais bonjour, mais qui aujourd’hui veut bien me renifler. Et la bouseuse patentée : Harissa. Elles sont toutes là à se demander ce que je fiche là. Et voilà Nacre. Nacre, la vache la plus amicale qu’on puisse rencontrer. Forcément, ça ne sert plus à rien que je respire, c’est fichu : je pleure, maintenant. Nacre me met des grands coups de langue râpeuse sur la joue tandis que Nature a posé sa tête contre ma cuisse pour mieux se faire gratter le chignon.
Je sais bien qu’il faut que je parte ! Mais encore un instant. J’ai encore besoin de rester parmi elles. J’ai besoin de penser à celles qui ne sont pas dans le troupeau parce qu’elles sont taries. Gaïa la vache qui tousse quand elle n’est pas contente. Javalight qui a besoin de faire un tour de piste pour bouser avant d’aller sur le quai de traite. Fiesta, la vieille et grosse Fiesta au cou de laquelle un jour je m’agrippais pour ne pas me faire piétiner et qui n’en remua pas une oreille. Et puis, je pense aussi à celles qui sont parties. La grosse et immense Flûte qui à la fin de sa vie devint si agressive avec les autres vaches qu’il fallut s’en débarrasser parce qu’elle cassa la patte d’une jeune vache. Flambie, la première vache que je découvris morte sans qu’on sache bien pourquoi et qui m’obligea bien malgré elle à devoir admettre que quiconque choisit de travailler avec le vivant choisit aussi d’affronter la mort. Douchka, ma bonne vieille et douce Douchka ! Californie au long pis, Jabadao qui me faisait vivre l’enfer et que pourtant je pleurais le jour où il fallut l’euthanasier.
Nacre est toujours là à essayer de me manger les cheveux. Les vaches commencent toutes à s’énerver, ma présence parmi elles à cette heure est trop incongrue. Je ne peux pas rester là toute la nuit, il faut bien que je parte. Je m’y résous à contrecoeur.
La météo a décidé de coller au moment, la radio aussi. Un brouillard a recouvert les pâtures alentours, l’autoradio crache un vieux blues un peu sale.
C’est terrible de devoir quitter des copines qu’on a vu pour certaines naître, grandir et vêler. J’en rencontrerai d’autres, mais il faudra du temps pour retisser tous ces liens. Maintenant j’en suis certaine : si l’humanité, dans l’antiquité, a fait des vaches des divinités, ça n’est pas seulement parce qu’elles nous nourrissent, c’est aussi parce que leur capacité à nous sentir, à sentir nos émotions, va bien au-delà de la capacité d’empathie des humains. J’ignore comment elles font, mais elles nous équilibrent. Je dois quitter mes copines, mais je ne pourrai plus jamais vivre loin des vaches.
Je rentre chez moi bien triste. Ce soir, I’m a poor lonesome cow-girl.

DE BELLES POULES DANS UN BEL ÉLEVAGE

Les éleveurs de poules, y’en a vraiment des super-chouettes.

Mes vieilles poules étant parties en maison de retraite, le coq n’était pas très content, il fallait donc en trouver de nouvelles. Et il se trouve que dans le village d’à côté, un producteur d’œufs bio, plutôt que d’envoyer toutes ses pondeuses en nuggets à l’âge d’un an comme le font tous les éleveurs de pondeuses, préfère les revendre à pas cher à des particuliers. Si une poule d’un an ne pond pas assez régulièrement pour un professionnel, elle pond bien assez pour un poulailler domestique.
Le procédé arrange tout le monde : ces pondeuses coûtent quasiment trois fois moins cher qu’une jeune poule, l’éleveur récupère plus d’argent qu’en les envoyant à l’abattoir et la poule peut continuer à vivre sa vie de poule.

J’ai déjà vu quelques poulaillers professionnels, aucun comme celui-là. Déjà, il n’y a que mille bêtes, et ça n’est vraiment pas beaucoup. Ensuite, elles ont accès à l’extérieur toute l’année. Et surtout, elles ont un parcours boisé, et la poule étant un animal trouillard, elle adore pouvoir se planquer dans les bois à l’abri des buses. Cet éleveur valorise ainsi un terrain dont personne ne voulait et ses poules ne peuvent pas rêver meilleur parcours. Il a tout construit lui-même : des bâtiments légers et mobiles, sur le principe des yourtes pour certaines et sur celui des “tractors” des Américains*, ce qui évite d’épuiser les terres et facilite le travail de nettoyage. Et surtout, il a ainsi pu s’installer sans emprunt. Pour le dire clairement et sans tact, il n’a pas les couilles dans l’étau bancaire et il vit donc décemment de son travail sans avoir besoin de s’agrandir toujours plus.
Il vend toute sa production – 5000 œufs par semaine – sous sa propre marque aux Biocoop de la région, il est correctement rémunéré et ses œufs y sont vendus moins chers que du bio de supermarché. Là encore : tout le monde est gagnant. Il ne fait pas de vente directe parce qu’il n’a pas le temps, qu’il n’en a pas besoin et qu’il n’a pas envie que des gens débarquent chez lui n’importe quand, interrompant son travail.

Je voulais juste deux poules. Il m’a demandé si ça m’embêtait d’en prendre des “moches”, c’est à dire des poules plus déplumées que les autres, parce que personne n’en veut et qu’il est obligé de les tuer. Les plumes, ça repousse, ça ne me gène pas, donc oui, je veux bien prendre des “moches”. Du coup, il m’en a filé trois pour le même prix. Et elles ne sont pas moches du tout. En élevage industriel, oui, les poules sont très déplumées. Là, il leur manque juste quelques plumes, vraiment rien de grave.
Preuve qu’elles ne sont pas si moches, à peine les ai-je lâchées dans mon poulailler que le coq a … ben fait son coq : une petite danse de séduction.
Cette rapide visite m’a semblé fort rassurante : il est donc encore possible de produire de la qualité, dans le respect des bêtes, en envoyant chier les banques, sans assommer les consommateurs et d’en vivre correctement. Il n’y a pour ça que deux conditions indispensables : que des distributeurs jouent le jeu et que les consommateurs suivent. Pour le reste, de jeunes éleveurs prêts à se remuer l’arrière-train, il y en a.

* Si vous vous demandez ce qu’est un “tractor”, le plus simple, c’est de faire des recherches sur la ferme de Joel Salatin.

LES Y’A QU’À FAUT QU’ON DES CIRCUITS COURTS


Lorsqu’on évoque les difficultés des éleveurs à vendre leurs bêtes à viande, un cri s’élève de toute part – en tout cas du côté de ceux qui connaissent peu, mal, ou pas du tout l’élevage : « Ils n’ont qu’à vendre leurs bêtes en circuit court », et en général, les crieurs entendent par là « en vente directe ». Je suis au regret de vous le dire brutalement : c’est une grosse bêtise. Mais il ne suffit pas de le dire, il faut aussi l’expliquer.

Tout d’abord, les lieux d’élevage ne sont pas, vous l’aurez remarqué, au cœur des villes, contrairement à l’immense majorité des consommateurs. Un habitant du cœur de Paris ne va pas se rendre en Normandie ou en Bourgogne pour acheter un colis de viande. Et c’est pire encore pour un habitant de Marseille : pour des raisons climatiques évidentes, la Provence n’est pas une région qui produit de la viande de bœuf. Il faut donc qu’il existe des réseaux de distribution dans les villes et dans les régions non productrices. Si tous les éleveurs passaient à la vente directe, ou même aux circuits courts dans le sens le plus large, nombre de zones ne seraient plus du tout approvisionnées.

Ensuite, nombre d’éleveurs sont déjà passés à ces types de distribution. Et pour quelques-uns, qui seront de plus en plus nombreux, c’est l’échec assuré. En effet, puisque les élevages sont sur des zones où le nombre de consommateurs reste limité, le marché du circuit court commence à être saturé. Ceux qui se sont lancés depuis longtemps ont eu le temps de développer leur réseau d’acheteurs, ceux qui arrivent maintenant peinent à le faire, ou n’y arrivent qu’en asséchant un réseau déjà existant. Quand il y a trop d’offres dans des zones où la demande est restreinte, ça ne peut pas fonctionner.

Un autre souci est bien connu par beaucoup d’artisans, surtout à l’approche des fêtes de fin d’année : si les réseaux sociaux pullulent de gens qui appellent à acheter leurs cadeaux chez des artisans, la réalité, c’est que l’immense majorité des consommateurs achètent des bricoles en plastique produites au bout du monde tandis que les artisans peinent souvent à écouler leur production. Il en va de même pour les producteurs de viande : le décalage entre le discours et la réalité est énorme, et parmi ceux qui les incitent à passer à la vente directe, rares sont les clients qui prendront réellement la peine de se rendre dans une ferme quand il est si simple d’acheter de la viande en barquette au supermarché.

Enfin, pour la plupart des éleveurs, passer à la vente directe est absolument impossible pour deux raisons majeures. Tout d’abord, ils n’ont pas le temps. Quand on travaille déjà douze heures par jour trois cents soixante-cinq jours par an, où voulez vous trouver le temps de développer un nouvel atelier ? Parce que la vente directe, ça prend du temps : il faut tenir une boutique, réaliser et faire circuler la publicité susceptible de faire venir des clients, il faut éventuellement se former pour ce nouveau métier, et il n’y a pas de place dans leur emploi du temps pour ça. Ensuite, la réalité économique ne laisse pas forcément de possibilité pour ça non plus. Il faut aménager une boutique, payer l’abattoir, payer un boucher … On ne peut pas juste poser des tréteaux dans la cour de la ferme. Il faut une chambre froide, des vitrines réfrigérées, du matériel pour emballer … Rien de tout cela n’est gratuit, or les taux d’endettement des éleveurs sont souvent élevés. Où trouveraient-ils l’argent pour ces nouveaux investissements à risque ?

Il existe d’autres raisons encore qui rende difficile la vente directe, elles seront traitées dans un autre article.

Bien sûr, si on a près de chez soi un éleveur qui pratique la vente directe, il serait fort dommage de ne pas le soutenir en se fournissant directement chez lui. Mais penser que toute la production peut s’écouler de la sorte est au mieux naïf. Dans tous les cas, les circuits courts ne sont pas et ne seront jamais la solution à tous les problèmes rencontrés par les éleveurs, qu’on parle des prix honteux auxquels des grossistes achètent leurs bêtes – quand ils les achètent – ou des marges abusives des distributeurs. La vente directe est une micro-solution à des problèmes énormes, il est fort dommage qu’un microcosme pense qu’il puisse s’agir d’une panacée.

PLAIDOYER POUR UN VERRE DE LAIT

J’ai mis longtemps à comprendre le désamour somme toute assez récent des Français pour le lait. Il faut dire que si je trais les vaches, je ne consomme néanmoins jamais de lait. Du fromage, de la crème, des yaourts, ou éventuellement du lait comme ingrédient, mais du lait tout seul, jamais. J’adore ça, mais comme pour beaucoup de gens, mon système digestif aime moins que moi.

C’est en retraçant mon histoire avec le lait que j’ai fini par comprendre.

Quand j’étais petite, il y avait encore dans les espaces urbains des enclaves rurales. Quelques petites fermes subsistaient et on voyait encore s’arrêter la camionnette du producteur qui venait proposer à la vente, directement devant la maison, du lait qu’on emportait avec un bidon, du fromage blanc qu’on plaçait dans un saladier, des yaourts et des petits-suisses, des œufs en vrac et du beurre coupé dans la motte. Le lait était cru et il fallait le faire bouillir, si bien qu’aujourd’hui encore, l’odeur du lait chaud me renvoie immédiatement dans la cuisine familiale, grimpée sur une chaise pour veiller à ce que ce lait ne s’échappe pas de la casserole. Et puis un jour, la camionnette a cessé de venir et on s’est mis à le consommer en briques. Plus tard, j’ai cessé d’en boire, et c’est après bien des années que j’ai redécouvert le lait.

Mon actuel voisin étant producteur de lait, j’ai trouvé idiot d’acheter des briques qui feraient des déchets alors que je pouvais simplement aller remplir des bouteilles chez lui. C’est d’ailleurs à force d’aller remplir des bouteilles à l’heure de la traite que j’ai fini par y bosser, mais c’est une autre histoire. Et avec ce lait tout droit sorti du pis des vaches, j’ai fait ce que je faisais d’habitude avec le lait, mais ça n’était pas du tout la même chose : les yaourts étaient gras, le far breton avait une onctuosité incroyable, la béchamel prenait une autre dimension. Je retrouvais l’odeur et le goût du lait qu’on achetait à la camionnette, et je réalisais que tout ce que j’avais appelé « lait » jusqu’alors n’en était qu’une bien fade copie. Et c’est tout le drame.

Ma génération, en tout cas pour les urbains, est la dernière à avoir eu un contact avec le lait ailleurs et autrement qu’au rayon d’un supermarché. Elle est aussi la dernière à savoir ce qu’est vraiment le goût du lait. Il me revient cette anecdote qui m’a été narrée par un éleveur. Lors d’un salon départemental d’agriculture, dans une ville pourtant fort peu éloignée de la campagne, il était en charge d’expliquer la traite à des groupes scolaires de jeunes enfants. Tenant absolument à ce que les enfants voient tout, il les soulevait un à un pour qu’ils puissent regarder l’intérieur de la cuve réfrigérée où on stocke le lait, quand un des enfants lui demanda :
« Mais elles sont où, les briques ? »
Ça ne l’a pas seulement décontenancé, je crois bien que ça l’a traumatisé.

C’est très révélateur du rapport du monde actuel avec les aliments en général. Beaucoup de gens ne savent plus du tout comment on les produit, et ils ne savent même plus quel goût ça a. Et sur ces points, le cas du lait est édifiant. Certains seraient surpris du nombre de gens qui ignorent qu’une vache doit avoir un veau pour faire du lait. Aussi étrange que ça puisse sembler, ça ne tombe plus sous le sens. Quand on ne sait pas comment les choses sont faites, on les fantasme et malheureusement, souvent, on imagine le pire. Quand en plus le résultat, pour le consommateur, est cette flotte qu’on présente sous le nom de « lait », il vient assez logiquement à l’esprit que l’élevage de vaches laitières n’en vaut peut-être pas la peine.

Il suffit souvent de leur faire boire un verre de lait tiède à la sortie du pis pour que les gens réalisent que finalement, le lait est bien un produit intéressant. Mais il est impossible d’emmener chacun prendre un verre de lait à la ferme. La seule autre solution envisageable serait que les industriels fassent un énorme effort sur ce qu’ils proposent sous le nom de « lait ». J’ignore quel est le processus de transformation de la matière première, je sais seulement que le lait est entièrement dégraissé puis re-graissé pour être vendu comme demi-écrémé ou entier – entier est ici clairement un mensonge – afin d’uniformiser le produit final. Le résultat est tellement uniformisé qu’il ne ressemble plus à rien. Et il est normal de ne pas aimer un produit qui ne ressemble à rien.

La plupart des consommateurs n’ayant aucun point de comparaison possible, ils ne pourront pas demander une amélioration des qualités gustatives du lait : seuls les éleveurs peuvent exiger qu’on cesse de dénaturer de la sorte leur production. Et ils seraient les premiers bénéficiaires d’une telle mesure : quiconque redécouvre vraiment le lait se met instantanément à en consommer beaucoup plus.

BIEN DANS LEURS SABOTS

Après quatre ans à traîner mes bottes de ferme en ferme, je pensais avoir globalement fait le tour des façons de procéder possibles, mais l’élevage bovin reste un univers toujours plein de surprises et voilà que j’en découvre un nouveau où on fait l’inverse de ce qui se pratique communément sur bien des points. J’ai apprécié mes différentes expériences, mais celle-ci a une saveur particulière, je ne résiste pas à vous présenter ici toutes les raisons pour lesquelles cet élevage en particulier est vite devenu mon préféré.

C’est une grande ferme parce qu’elle a deux activités : vaches allaitantes – vaches à viande, si vous préférez – et vaches laitières. Mais il n’y a qu’une grosse quarantaine de laitières. Je n’interviens pas du tout sur la partie allaitantes de cet élevage, je ne pourrais donc pas vous en dire grand-chose si ce n’est que les Limousines sont très jolies et les veaux pas du tout sauvages. Presque pas assez, d’ailleurs. L’autre jour, je me suis retrouvée nez à museau avec un taurillon qui baguenaudait hors de sa pâture. Bien sûr, j’ai immédiatement appelé le patron pour lui signaler l’affaire, il m’a répondu :
« Ah oui, je vois lequel. Non, mais c’est normal : il commence à être grand, il en a marre de sa mère, alors de temps en temps il va se promener et ensuite il retourne dans les pattes de sa mère, laisse-le, je verrai ça plus tard. »
Soyons clair : c’est ce que j’appelle une réponse non-conforme. Normalement, ça ne marche pas comme ça. Mais mon job ne consiste pas à décider de ce qui est bien ou pas, c’est de faire ce qu’on me demande. J’ai donc laissé le taurillon tranquille, et, de fait, il est retourné à sa place peu de temps après.

Côté élevage laitier, j’ai pu voir beaucoup plus largement comment ça fonctionne et je suis allée de surprise en surprise. Dans la grande majorité des élevages, les choses sont toujours à peu près organisées de la même façon : quand une vache vêle, on emmène le veau aussi vite que possible dans la nursery et la vache rejoint tout de suite le troupeau des laitières pour passer à la traite. Le veau reçoit son lait dans un seau – il faut donc lui apprendre à baisser la tête – et il est sevré vers deux mois. Il commence à avoir du foin et à être en groupe après avoir été sevré. Entendons-nous bien : je ne porte aucun jugement de valeur sur cette façon de fonctionner, tout s’explique, et rien de tout ça ne relève dans l’absolu de la maltraitance. Mais dans cet élevage-là, on ne fait pas du tout comme ça. D’abord, le veau reste 24 heures avec sa mère. Si le vêlage a été difficile, ce délai sera rallongé : la vache est mise quelques jours au repos et quitte à être au repos, on lui laisse son veau, puis on y va progressivement : la vache ne passera d’abord à la traite que le matin, après quoi elle retourne avec son veau. Ça n’est qu’au bout d’une semaine qu’ils seront séparés pour prendre un rythme normal de deux traites par jour. Dans tous les cas, même quand une vache est séparée de son veau, le veau est placé à un endroit où elle peut tout à fait venir le voir, le renifler, le lécher et l’allaiter pendant une semaine. Ensuite le veau passe dans une case individuelle de la nursery, mais le bâtiment est organisé de telle sorte que les vaches gardent un contact visuel avec les veaux jusqu’à leur sevrage complet qui n’intervient qu’entre quatre et six mois, selon les individus.

On m’avait toujours dit que procéder de la sorte créait des séparations plus difficiles et que les veaux sevrés tardivement avaient du mal à perdre le réflexe de téter, et qu’il est compliqué de leur apprendre à baisser la tête pour boire au seau. Je ne peux que constater que si les choses sont faites correctement, c’est absolument faux. Au début, les vaches restent près de la nursery et donc de leurs veaux, mais très vite, elles s’en désintéressent tout à fait et retournent d’elles-mêmes à leur vie de vache en troupeau. Quant aux veaux sevrés tard, je n’en ai vu aucun téter ses comparses. Certes, ils sont sevrés plus vieux et sont nourris au biberon puis au seau à tétine pendant un mois. Mais une fois ce premier mois écoulé, ils ont déjà accès à du foin. Ceux qui élèvent des veaux élevés sous la mère en pâture le savent : les veaux commencent à brouter bien avant d’être sevrés, effectivement, souvent vers un mois. Le foin a un avantage certain : c’est un aliment sec qui donne soif. On leur donne donc en même temps de l’eau tiède, et ils comprennent vite tout seuls qu’il faut baisser le nez pour boire. Dès lors, il n’y a rien de particulier à leur expliquer quand on leur apporte un seau de lait sans tétine.

En fait tout est d’abord pensé non pour le confort de l’éleveur mais bien pour celui des bêtes. Et par effet rebond, c’est aussi beaucoup plus confortable pour les humains.

Le troupeau est vif sans être effrayé. Les vaches ne montrent aucun signe de stress. Elles sont assez distantes avec les humains sans en avoir peur. Les veaux sont d’une simplicité déconcertante à déplacer. On peut isoler une vache du troupeau avec la même extrême simplicité. La production est bonne et de qualité.

Les bâtiments ne sont pas particulièrement récents, rien n’est robotisé et pourtant, c’est bien là que j’ai rencontré le plus grand confort de travail. L’éleveur, quant à lui, n’a rien d’un illuminé. C’est un agriculteur tout ce qu’il y a de plus conventionnel et qui a simplement organisé les choses en fonction de ce qui lui paraissait le mieux pour tout le monde. Il montre une attention soutenue pour ses bêtes et de tout cet ensemble de petites choses, ce qui en ressort est une impression de douceur. Ça fait plaisir pour les vaches, et ça rend le travail extrêmement agréable.

(crédit photo : FranceAgriTwittos)

PESTICIDES, ERGOT DE SEIGLE ET ANTI-RIDES

Nous allons aujourd’hui nous éloigner un chouïa des pures questions d’élevages pour aborder un sujet à la mode qui fâche : parlons pesticides.

Mettons-nous tout de suite d’accord sur la définition : les mots sont importants.
Pesticide « se dit de produits chimiques destinés à la protection des cultures et des récoltes contre les parasites, champignons, mauvaises herbes, insectes. » Le terme fondamental, ici, c’est « protection ». Les engrais, par exemple, qu’ils soient naturels – comme le fumier, par exemple – ou chimiques ne sont pas des pesticides : ils ne servent pas à protéger les cultures mais à les nourrir. Les pesticides sont de plusieurs natures : insecticides, fongicides, désherbants … Chaque plante cultivée recevra des pesticides différents en fonction des maladies ou insectes pouvant réduire voire détruire sa production. Par exemple, le blé est sensible à une maladie qu’on appelle la rouille. C’est un champignon qui ne détruit pas complètement la plante mais réduit fortement son rendement.

On pourrait ne pas mettre de fongicide, mais dans ce cas, on aura moins de blé. Donc pour ne pas manquer de blé si on ne traite pas, il faudra en semer beaucoup plus, ce qui nécessitera plus de terres – qui ne sont pas extensibles – et plus de travail au tracteur – qui balance des gaz à effet de serre dans l’atmosphère comme tous les véhicules motorisés. Il y a d’autres cas plus embêtants. Prenons celui du seigle, par exemple. Le seigle est l’hôte d’un champignon qu’on appelle l’ergot de seigle, et la plupart des gens n’ont absolument pas envie d’en avaler : il contient de l’acide lysergique, plus connu sous l’acronyme de LSD. Si l’ergot de seigle se contentait de provoquer des hallucinations, ça serait un moindre mal, mais ce vicieux champignon provoque également ce qu’on appelle le feu de Saint Antoine : toutes les extrémités du corps se gangrènent. Les plus chanceux finissent démembrés, les autres meurent (à moins que ça ne soit l’inverse). J’ai regardé des photos des conséquences de ce mal et j’ai décidé unilatéralement que je n’allais pas vous les imposer, c’est vraiment très vilain. C’était un mal très courant au Moyen-Âge, mais il a continué à sévir jusque dans la première partie du XXe siècle. Nous en sommes maintenant débarrassés, d’une part parce qu’on traite le seigle et d’autre part parce qu’on surveille la production de très près et qu’on fait tout pour écarter le seigle ergoté des productions non-traitées.
Je ne vais pas multiplier les exemples plante par plante et maladie par maladie. C’est extrêmement intéressant, mais je ne suis pas certaine que vous avez la journée devant vous pour ça. Vous avez compris le principe des fongicides : ils ne sont pas là pour embêter les riverains mais pour éviter des conséquences regrettables sur les cultures.

Parmi les pesticides, on trouve aussi le très décrié glyphosate. C’est un désherbant. On l’utilise surtout pour cultiver le maïs car le maïs a une faiblesse : il supporte extrêmement mal la concurrence. Dès qu’une autre plante lui fait de l’ombre, il crève ou ralentit notoirement sa croissance, et forcément, c’est embêtant. N’attendez pas de moi que je tranche nettement la question « pour ou contre l’interdiction du glyphosate dans les cultures ». Je ne sais pas, pour plusieurs raisons : d’abord parce que les études sur sa toxicité sont très nombreuses et beaucoup moins claires qu’on nous le rapporte communément. Ensuite parce que j’ai conscience que sans glyphosate, il faut plus de travail mécanique, que ça en passe donc par plus de passages en tracteurs et que le climat n’aime pas qu’on utilise encore plus les tracteurs. Enfin parce que je sais que là où on supprime le glyphosate, on a tendance à vouloir le remplacer par le métam-sodium et qu’en terme de toxicité, le glyphosate est un rigolo en comparaison.

On reproche aux pesticides d’être des toxiques, et c’est tout à fait vrai, c’est même le principe. Quand on est malade, on prend un médicament qui est un toxique pour cette maladie, et il présente toujours des effets secondaires potentiels pour nous. Mais on le prend quand même parce que si on regarde les bénéfices par rapport aux risques, les bénéfices l’emportent. On m’objectera que les effets secondaires des pesticides pour la santé humaine sont plus embêtants que les bénéfices pour les plantes. Je n’en suis pas certaine du tout. Est-ce qu’une famine est plus tolérable que les conséquences supposées des pesticides ?

Ah ! Je vois que vous tiquez sur le terme « supposées ». Le souci, c’est qu’on ne peut que supposer. Est-ce le glyphosate des agriculteurs qui pose des problèmes, ou celui très largement utilisé par la SNCF ou, pendant longtemps, par les particuliers et les collectivités locales ? Les épandeurs des agriculteurs sont soumis à un contrôle technique afin d’être certain qu’ils ne balancent pas n’importe quoi à tous les vents. Est-ce le cas pour les épandeurs utilisés par la SNCF ? Je n’en suis pas du tout certaine. Toutes familles de pesticides confondues, on leur reproche en général d’être cancérogènes, mutagènes et d’être des perturbateurs endocriniens, et c’est sans doute vrai. Ce dont on ne peut pas être certain, c’est que les substances retrouvées dans l’organisme de tel ou tel proviennent bien de l’agriculture car on retrouve nombre de ces substances dans nos maisons. L’UFC-Que Choisir a analysé 171 références de shampoings, crèmes hydratantes, après-rasage, dentifrices et autres cosmétiques : un tiers contient des substances indésirables, dont des perturbateurs endocriniens. 60 Millions de Consommateurs a regardé de près divers produits ménagers couramment utilisés : on y trouve des tas de perturbateurs endocriniens, des substances cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques avérées, présumées ou suspectées. A cela on peut encore ajouter tous les produits qu’exsudent les matériaux qu’on trouve dans la plupart des maisons : colles, vernis, peintures… ainsi que les insecticides sous diverses formes : en spray, en diffuseur électrique, en autocollants posés sur les vitres et même en tortillon. Tout ça n’a rien d’anodin. Et à tous ces produits, il faut encore ajouter bon nombre d’huiles essentielles. En 2018, l’huile essentielle d’estragon a été interdite en Europe à cause de son fort pouvoir mutagène. L’huile essentielle d’arbre à thé, très utilisée dans les préparations domestiques de produits ménagers ainsi que celles de lavande, très courantes, sont des perturbateurs endocriniens. L’huile de Neem, longtemps utilisée en agriculture biologique – et encore utilisées par les jardiniers amateurs – est absolument terrible : non seulement elle agit en perturbateur endocrinien, mais en plus c’est un insecticides redoutable qui ne fait pas de distinction et zigouille aussi les pollinisateurs, abeilles et bourdons compris.

C’est une réalité : qu’on le veuille on non, nous sommes tous en contact avec des substances aux terribles conséquences pour notre santé et celle de la faune et de la flore. L’agriculture porte, c’est indéniable, sa part de responsabilité. Néanmoins, l’agriculture fait actuellement office de bouc émissaire à qui on voudrait faire porter, seule, la responsabilité pour tous les produits qu’on respire ou qu’on ingurgite. L’agriculture nous nourrit et on lui tape dessus. L’industrie cosmétique n’est pas d’une grande utilité vitale, et personne ne lui dit rien. Il serait judicieux que chacun prenne le temps de réfléchir à ce qui est fondamental et à ce qui est futile. Et si personne ici ne remet en cause la nécessité absolue d’effectuer bien des changements dans nos modes de production et de consommation, est-il bien judicieux de commencer par taper sur ce qui est fondamental ?

Crédit photos : FranceAgriTwittos

MISE AU POINT

D’habitude, quand L214 publie une nouvelle vidéo, il est extrêmement facile d’en dégonfler la gravité par une simple analyse des images. Par exemple, faire des gros plans sur des cadavres d’animaux avec une musique qui fait pleurer, c’est très vendeur pour eux, mais dans la réalité, eh bien oui, ça arrive que des animaux meurent et ça n’est pas forcément le signe que l’éleveur n’a pas correctement fait son travail. Tout ce qui est vivant meurt à un moment ou à un autre sans que pour autant la responsabilité de quiconque soit forcément en cause.

J’aimerais pouvoir faire le même travail d’analyse sur leur dernière vidéo, mais sauf à faire preuve d’une mauvaise foi corporatiste, c’est impossible. Cette publication, pour ceux qui ne l’ont pas visionnée, montre des employés d’un élevage d’engraissement terriblement brutaux avec des veaux, des veaux isolés dans des cases sales et minuscules, à même le béton, et des veaux euthanasiés pour la seule raison qu’ils sont trop petits et donc avec une trop faible rentabilité envisageable. Et tout ça est absolument indéfendable.

On peut certes remonter aux causes pour comprendre comment on en arrive à abattre des veaux en bonne santé. Jusqu’en 2015, les producteurs de lait étaient tenus par des quotas de production imposés par l’Europe. Ces quotas permettaient d’éviter la surproduction. Mais depuis le 1er avril 2015, il n’y a plus de quota imposé. Dès lors, nombre de producteurs de lait ont fait le choix d’agrandir leur cheptel pour produire plus, et ça a été le début d’une catastrophe prévisible. La production augmentant dans toute l’Europe, le prix du lait a chuté. Comme on faisait naître plus de veaux, mécaniquement, plus de veaux mâles se sont retrouvés sur le marché de la viande et ont à leur tour impactés le prix de la viande. Les engraisseurs ont alors eu l’embarras du choix et ils ont fait celui de garder les veaux les plus rentables et d’abattre les plus chétifs. Un petit veau ne mange pas forcément moins qu’un plus gros, il coûte donc aussi cher à engraisser tout en rapportant moins à la fin.

On peut comprendre comment nous en sommes arrivés là, mais ça n’excuse pas pour autant tout ce que ça engendre. On peut refuser la mièvrerie habituelle des animalistes sans forcément sombrer dans l’excès inverse qui consisterait à tout accepter au nom de la défense des éleveurs. Il est probable que des veaux dont je me suis occupée se soient retrouvés dans un élevage d’engraissement aussi dégueulasse (je pèse mes mots) que ce que montre la dernière publication de L214, et j’en suis profondément attristée et furieuse.

Certains éleveurs ont fait le choix d’engraisser eux-mêmes leurs mâles dans des conditions respectables et c’est heureux. D’autres, par manque de temps, d’espace ou d’envie vendent leurs mâles à des engraisseurs. Ça n’est pas un mauvais choix dans l’absolu : l’élevage laitier est extrêmement contraignant et il est tout à fait compréhensible qu’ils ne souhaitent pas se rajouter du travail. Mais s’ils acceptent ou justifient que leurs bêtes soient ainsi traitées, s’ils ne sont pas les premiers à monter au créneau pour dénoncer ces traitements abjects réservés aux veaux, ils ne gagneront pas en crédibilité et encore moins en soutien. L’agribashing systématique est stupide, je suis certaine qu’il y a nombre d’engraisseurs respectables,  mais tolérer et/ou justifier l’intolérable revient à tendre le bâton pour se faire battre.

J’ose espérer que les éleveurs concernés par cet élevage d’engraissement abject sauront prendre les mesures qui s’imposent pour que cela cesse. Si ces pratiques ne sont pas fermement et publiquement condamnées par les professionnels, ils s’en font les complices et leurs discours perdront toute crédibilité vis-à-vis du grand public. Quand les choses s’améliorent, il faut le dire ; quand il y a des dérives, il faut les dénoncer.

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