IL Y A DU PUS DANS LES COLONNES DE CAUSETTE

Causette est un magazine censément féministe, en tout cas fortement parisianiste comme nous allons le voir. On y trouve des tas d’articles sur des tas de sujets écrits par des tas de journalistes, mais de toute évidence, par des journalistes qui se contentent de recopier gaiement, en dessins, les publications de suceurs de navets qui n’ont eux-mêmes jamais fichu les pieds dans une étable. Et voilà comment un magazine, que d’aucuns considéreront comme sérieux, se retrouve à imprimer des carabistouilles épouvantables. Nous allons donc nous permettre ici de faire leur travail et de vous relater comment se passent les choses sur le terrain, c’est-à-dire loin de l’imagination féconde des journalistes Parisiennes. Tous les dessins sont issus du magazine Causette publié en juin 2017.

Vous pardonnerez la longueur de cet article : malheureusement, si une bêtise tient facilement en deux coups de crayon et une phrase, les métiers de l’élevage sont techniques et il faut bien plus d’espace pour les expliquer.

« Une femelle est inséminée parfois dès l’âge de 15 mois »

Pour commencer, quelle vache ? Parce que des vaches, il y en a de tas de races différentes, et toutes ne se développent pas de la même façon. Prenons la Jersiaise, par exemple : au-delà de deux ans, si elle n’a jamais eu de veau, elle a tendance à devenir stérile. Quand je suis allée chercher ma Jersiaise, l’éleveur a bien insisté sur ce point : « Ne venez pas râler si vous tardez trop à la faire inséminer, je vous aurais prévenue ! ». Il en va différemment pour d’autres races, mais toutes ont un point commun : plus le vêlage est tardif, plus les conditions de vêlage sont difficiles. En effet, plus une génisse vieillit sans avoir de veau, plus elle fait du gras, et plus elle fait du gras, plus le vêlage sera à risque. Le veau peut avoir du mal à sortir et mourir, et la vache peut en mourir à son tour. Faut-il, pour faire plaisir aux magazines parisiens, inséminer les vaches plus tard et prendre le risque de la voir mourir au vêlage ?

Cela dit, j’aimerais beaucoup savoir d’où tombe ce chiffre péremptoire de « 15 mois ». Car , vous le découvrirez au fil des articles proposés ici, la réponse la plus courante à toutes les questions qu’on puisse se poser sur l’élevage est : « Ça dépend. » L’âge de la première insémination n’y coupe pas. Ma vache a été inséminée à 20 mois, mais je suis une particulière, pas une éleveuse. 15 mois correspond en réalité à l’âge minimal recommandé, la puberté chez la vache surgissant entre 7 et 15 mois. Mais si vous demandez aux éleveurs, certains vous diront 16 mois, d’autres 18 … Peut-être est-ce l’anthropomorphisme qui leur fait imaginer que 15 mois chez la vache est l’équivalent de 15 mois chez l’humain, allez savoir …

« Les traites ne s’interrompent que le 9e et dernier mois de la gestation »

Là, vraiment, du fond du cœur : mouarf. Oui : mouarf.

Personne ne fait ça. C’est un non-sens absolu. Si une vache passe toute son énergie dans le lait, au final elle vêlera d’un petit veau rabougri et faiblard. Voire mort. Et ne serait-ce que sur un plan économique, ça ne serait l’intérêt de personne. Quand la date du vêlage approche et/ou que sa production de lait commence à chuter, la vache gestante part en congé pré-maternité. Combien de temps avant ? Ça dépend – je vous avais prévenu ! Prenez Fiesta, par exemple : la seule vache du troupeau qui n’est pas ma copine. Normalement, dans l’élevage où je bosse, les vaches partent en congé deux mois avant le vêlage. Mais comme sa production de lait chutait et qu’en plus elle est pénible, avec son sale caractère, elle est partie en vacances hier, soit deux mois et demi avant la date prévue du vêlage, sachant qu’il n’est pas rare du tout qu’une vache dépasse le terme de une à deux semaines. Fiesta a donc rejoint ses copines dans la pâture-maternité où elle pourra brouter et ruminer à l’ombre jusqu’au vêlage qui s’effectuera au même endroit.

« Au bout de cinq ans, elles partent à l’abattoir »

L’aînée du troupeau auprès duquel je travaille s’appelle Californie. Elle a huit ans et n’a rien d’une exception. Il n’est nullement prévu de l’envoyer à l’abattoir cette année, ni l’année prochaine. J’ai travaillé dans un autre élevage où l’aînée – qu’elle me pardonne, j’ai oublié son nom – avait douze ans. Cinq ans, c’est l’âge de Fiesta, et il n’est pas du tout prévu que son veau à venir soit le dernier pour elle. Ci-dessous, je vous présente Rosée. Rosée est née en 2000 tout pile, elle a dix-sept ans. Elle est toujours bien vivante, elle vit en Auvergne. Rosée devait être menée à l’abattoir, mais elle a fauté. Elle a cassé des clôtures pour rejoindre le taureau de sa ferme, et malgré son grand âge, elle a mis au monde un petit veau tout noir et en pleine forme. C’est la meneuse de son troupeau, elle est têtue comme on l’est tous en devenant vieux et ses éleveurs ne veulent plus la mener à l’abattoir. En dix-sept ans, ils se sont trop attachés à elle, elle ira donc dans une pâture-maison de retraite. Mais pour cette année, elle donne encore du lait.

Mais où diantre les Parisiens de presse vont-ils chercher leurs chiffres ?

« Nourri avec un aliment artificiel »

Accrochez-vous, j’ai un scoop qui a complètement échappé à la presse. Attention, ça va vous faire un choc ! Dans les élevages, on nourrit les veaux … avec du lait ! Incroyable, non ? Il y a des exceptions : certains éleveurs confrontés à des problèmes de diarrhées chroniques ont opté pour du lait en poudre, plus facile à digérer. Il faut savoir qu’une diarrhée peut tuer un veau. Et que le lait en poudre n’en est pas moins du lait de vache. La première semaine, le veau est même nourri exclusivement avec le lait de sa mère car le colostrum est très important pour sa santé et son développement futur. Il arrive qu’on le complète avec le colostrum congelé d’une autre vache plus âgée, donc fournissant beaucoup plus d’anticorps. Sinon, ma vache a eu son premier veau il y a deux mois, Nestor, et Nestor ne sait pas ce qu’est un un seau ou un biberon : il tête sa mère. Mais il sera en effet abattu à 6 mois : il n’y a pas circuit plus court que de ma pâture à mon congélateur.

« Aux antibiotiques qui passent dans le lait avec le pus »

Nous en arrivons-là à mon assertion préférée, car elle est encore plus stupide que les autres, si c’est possible.

En France, les contrôles sur le lait sont extrêmement stricts, n’importe quel éleveur vous l’expliquera, à condition que vous lui posiez la question. Voilà comment se passe, concrètement, la récolte du lait : tous les deux jours, le laitier vient avec son gros camion. Il branche un gros tuyau entre le tank à lait – un gros réservoir réfrigérant – et son camion, et vide l’un dans l’autre en quelques minutes. Il prélève aussi, à part, un petit échantillon, puis va dans une autre ferme et renouvelle l’opération. Quand son camion est plein, il rentre à la coopérative, où un test est effectué sur toute la cuve de lait. Si on y trouve la moindre trace d’antibiotique, le lait est jeté, et chaque échantillon est analysé. L’éleveur qui a laissé passé des antibiotiques paiera alors pour tout le camion de lait jeté, et s’il récidive, il sera exclu de sa coopérative, et n’en trouvera pas d’autre. Il sera alors ruiné. Outre l’aspect purement sanitaire qu’implique la présence d’antibiotique dans un produit alimentaire, il est aussi impossible de faire du fromage avec du lait en contenant. Lors de la traite, si une vache est sous traitement, on installe une dérivation sur la machine à traire afin de recueillir le lait dans un bidon à part, et on le jette. Toujours, dans toutes les fermes de France. Il ne peut pas y avoir d’antibiotique dans le lait. Désolée pour les « journalistes », le coup des antibiotiques dans le lait est une ânerie du dernier degré, quoique les ânes n’y sont pour rien.

Enfin, parlons mammite. La mammite est effectivement une infection de la mamelle, l’équivalent de la mastite chez la femelle de l’humain, et malheureusement, oui, ça arrive et ça produit du pus. D’ailleurs, vous noterez qu’une femme peut développer une mastite alors même que personne ne la trait. Chez les mammifères à deux ou à quatre pattes, les causes sont les mêmes : des bactéries remontent le trayon, créent une infection qui à son tour donnera du pus. En un an de traite dans une même ferme d’une grosse quarantaine de vaches, j’ai vu deux cas de mammites. On fait vraiment tout ce qu’on peut pour les éviter : on lave, on nettoie, on frotte, on sèche, on racle, mais parfois, ça arrive quand même. Alors on tire le lait à part, exactement comme pour une vache sous antibiotique, on le jette, on injecte un antibiotique dans le quartier malade et on jettera encore le lait pendant une semaine. Dans la plupart des cas, la vache guérit très vite et on n’en parle plus.

La seule explication rationnelle à ce que raconte Causette, c’est que comme beaucoup de gens, ils ont regardé une vidéo où on voyait les conséquence d’une mammite et en ont conclu que c’était la norme. C’est comme si un extra-terrestre regardait une photo de Stephen Hawking et en déduisait que tous les humains sont en chaise roulante et causent grâce à un ordinateur.

Il y avait beaucoup d’autres bêtises, dans l’article illustré de Causette, mais, en outre, n’étant pas nutritionniste, je ne me permettrai pas d’intervenir dans un domaine qui n’est pas le mien. Par contre, je passe bien plus de temps dans les élevages que mon contrat de travail ne le prévoit : le temps indispensable pour observer et apprendre. Il y a des choses qu’on ne peut pas apprendre dans les livres, ni en ligne. Causette fait le choix de relayer de la propagande qui s’appuie sur l’ignorance (ou la mauvaise foi) de ceux qui la produisent : je vous laisse tirer vos propres conclusions sur le contenu global de ce magazine.

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COMMENT ON FAIT LES BÉBÉS ?

  1. Pour les tournées du camion de lait, en Haute-Savoie, en secteur AOP (reblochon, etc) le lait est ramassé toutes les nuits, soit une fois par 24h.

  2. Tcham

    Je crois que voilà un site qui va tourner parmi mes amis… Depuis que je suis en école véto et que je répète à qui veut l’entendre que je veux faire de la rurale, j’en entends des vertes et des pas mûres (“et toi qui es vétérinaire, que penses tu de…?”)…
    Ils verront bien que je ne leur raconte pas que des bêtises…
    Très bonne initiative 🙂

  3. alabama

    Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
    Causette demeure un journal à lire. Croire en sa qualité ne dispense pas d’un oeil et d’un regard critique, comme pour tout media. Merci pour cette éclairage. J’espère que vous l’avez fait parvenir à la rédaction .Si ce n’est pour leur offrir un droit de réponse, au mois pour leur donner accès à une juste information.

    • Tagrawla Ineqqiqi

      Nous le leur avons fait parvenir, sans obtenir de réponse. Malheureusement, le même phénomène avait déjà été observé avec le Monde il y a quelques mois : des contre-vérités sur l’élevage sont déversées à longueur de pages, mais aucun discours contradictoire n’est admis, d’où la création de la Botte de Paille.

  4. alabama

    Correction: cet éclairage
    Merci

    • “Demeure un journal à lire” ?
      Désolée, je m’obstine peut-être bêtement, mais entre l’apologie de la pédophilie (il y a quelques années), la putophobie plus récemment, ou juste dans le numéro de juin (d’où proviennent les images extraites dans cet article) où ce journal prétendument “féministe” écrit “des femmes se font violer” “se font décapiter”, pardon mais… c’est un torchon…

  5. alabama

    #la vachère: Libre à vous, biensur, de ne plus le lire. Pourtant les critiques que vous formulez laissent à penser le contraire ?Personnellement, je fais le tri, comme partout d’ailleurs. Cela dit j’accorde comme vous, de l’importance à la forme que revet le discours.
    #Tragrawla: C’est dommage. J’ai plusieurs fois contacté causette pour des critiques ou des suggestions via messenger de leur Facebook . J’ai été chanceuse, ils m’ont répondu dans l’heure à chaque fois. Ce blog est utile quoiqu’il arrive, tant bien meme la presse se montrerai plus ouverte.

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