LA MÈRE DE TOUS LES VEAUX

Ah ! L’instinct maternel ! Qu’on parle de vaches ou de bêtes à deux pattes, que n’entend-on pas sur le sujet ! Les vaches seraient, selon certains, le symbole absolu de cet instinct réel ou supposé. Elles pleureraient des jours durant quand on les sépare de leur veau. Anthropomorphisme ou réalité ? Eh bien comme d’habitude : ça dépend.

Chez l’humain, il y a des mères-poules et des mères qui abandonnent leurs enfants. Il y a des femmes qui aiment tous les enfants, d’autres qui mettent les leurs dans un congélateur. C’est très différents chez les vaches, car elles n’ont pas de congélateur. Mais pour le reste, il y a des individus vaches comme il y a des individus femmes : face à la maternité, elles réagissent toutes différemment. Mais la championne incontestée de la maternité inconditionnelle, c’est Illico.

Cette semaine, alors que j’allais chercher le troupeau pour le mener à la traite, j’aperçus de loin un petit veau. C’est Lolita la génisse qui avait vêlé d’un petit mâle que nous nommerons Nabokov. J’ouvris la pâture pour que les bestioles descendent prendre le goûter, et Lolita, abandonnant son veau, se rua vers l’étable avec ses congénères. Le goûter, c’est sacré. Visiblement plus que la maternité dans son cas. Ça m’arrangeait : c’est toujours plus simple de déplacer un veau sans avoir sa mère dans les pattes. Mais ça, c’était sans compter sur Illico. Car Illico n’est pas seulement la vache facétieuse du troupeau, celle qui trouve hautement spirituel de mettre un coup de langue sur l’interrupteur du jet à haute pression dans la salle de traite, surtout l’hiver quand personne ne souhaite être rafraîchi ! Illico est aussi et surtout Tata Illico, la mère de tous les veaux. Chaque petit nouveau venu, elle l’adopte immédiatement. Quitte à chasser la mère réelle si nécessaire. Inutile d’essayer de lui expliquer que ça n’est pas le sien, pour preuve : elle n’a pas vêlé. Elle vous répondra : « Qu’est-ce que ça peut te faire ? C’est MON veau ! » Et elle lui tendra la mamelle pour que le nouveau-né se repaisse avant de le suivre partout où il va.

Et ça n’arrange personne, et surtout pas la santé du nouveau-né. En effet, nous veillons, dans les élevage, à ce que les petits veaux bénéficient du colostrum de leur mère : s’ils ne prennent pas la première tétée au pis, on prélèvera le colostrum un peu plus tard pour le leur faire boire. Mais quand ils ont reçu leur premier lait de Illico, ils n’ont pas eu de colostrum, certes, mais en plus ils n’ont plus faim quand on le leur présente. Et ça n’est pas le seul inconvénient. Oh, certes, Nabokov a suivi Illico jusqu’à l’étable. Seulement, une fois là, il fallait que je mène Nabokov à la nursery et Illico avec les autres vaches. Mais Illico n’était pas d’accord. Adoptant systématiquement tous les veaux, celui-ci n’échappait pas à la règle, et ce ne fut pas une mince affaire que de séparer ces deux-là. En fait, je n’ai pas eu le choix : j’ai dû le porter. J’évite toujours de faire ça, surtout avec un petit mâle déjà bien costaud : mon dos a tendance à protester. Mais Illico, la vache qui n’a pas vêlé, m’aurait volontiers piétinée plutôt que de me laisser emporter Nabokov. Et pendant ce temps-là, Lolita croûtait son maïs comme si de rien n’était. Quelques minutes et deux vertèbres plus tard, j’avais réussi à mener Nabokov à la nursery.

Illico, têtue mais pas stupide, se précipita à la porte toujours ouverte entre la nursery et l’étable. En fait, une barrière sépare les deux lieux, mais les vaches peuvent y passer la tête pour surveiller qu’on s’occupe correctement de leurs petits, et c’est très exactement ce qu’a fait Illico : elle est restée un long moment à observer si Nabokov était bien installé. Ensuite, elle a rejoint les autres : son instinct maternel n’exclut nullement sa gourmandise.

Après la traite, gavé soit par sa génitrice Lolita soit par sa mère adoptive Illico, soit par les deux, Nabokov n’a rien voulu manger. Il s’est juste endormi. Lolita est retournée dans la pâture sans un regard en arrière et Illico est venue pousser un meuglement à la porte de la nursery avant de retourner dehors. Je suis navrée pour les romantiques et les idées reçues, mais personne n’a pleuré. Ce qui n’empêchera nullement Illico de piquer le prochain veau à naître à sa mère biologique.

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  1. isabelle barreau

    tout à fait , même en troupeau allaitant ou l’instinct maternel est souvent exacerbé, parfois , souvent génisse, elle ignore leur veau tout mouillé et se sauve même”mais qu’est-ce que c’est ce truc , pas à moi! non mais” il faut 15 jours de persuasion de notre part pour qu’elle le laisse téter sans coup de pied traitre !

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