Hier, Garance était toute bizarre.

Garance est une des plus grandes vaches du troupeau, avec Gaïa. Elle fait pas loin d’un mètre soixante au garrot, et elle doit peser tranquillou ses six cents kilos. C’est vraiment une grosse vache, et ça n’a rien d’une injure. Elle est plutôt calme et volontaire, toujours parmi les premières en tout : pour rentrer à l’étable, pour entrer en salle de traite ou pour retourner dans la pâture. Et comme ses congénères, elle est plutôt distante avec les humains. Il y a des races, des troupeaux et des individus plus ou moins pot de colle, mais dans cette ferme, les vaches aiment surtout qu’on leur fiche la paix. Cependant, hier, Garance avait une autre façon de voir les choses.

En sortant de la pâture, elle est restée un bon moment à me regarder avant d’éternuer et de descendre à l’étable. J’ai, comme d’habitude, préparé la salle de traite pendant que les vaches prenaient leur goûter, mais quand je suis allée ouvrir le parc d’attente, Garance m’attendait la tête posée sur la barrière. Je lui ai gratté le museau et elle a poussé un gros soupir. J’ai eu bien de la peine à pousser la grille sur laquelle elle s’appuyait – six cents kilos, vous dis-je ! – puis, passée de l’autre côté, je lui ai caressé l’encolure. Là, elle a baissé sa grosse tête, l’a posée tout doucement contre ma cuisse et est restée sans bouger. Alors j’ai continué à la gratter : derrière les oreilles, ça avait l’air pas mal, mais le mieux, c’était sous le menton. Ça a duré un moment : elle ne voulait plus bouger ! Je l’ai poussée, elle a quand même bien voulu avancer, et je suis allée chercher les autres. Garance est passée la première à la traite, a reniflé partout au moment de sortir, a pris son temps pour le faire mais est sortie quand même. J’ai poursuivi la traite, mais au moment de racler la bouse dans le parc d’attente, qui vois-je, la tête posée sur la barrière ? Ma Garance, qui attendait pour un nouveau câlin ! Certes, je n’avais pas que ça à faire. Mais franchement, comment résister à cette grosse tête quémandant des grattouilles ?

Il a quand même fallu que je finisse de nettoyer, que j’ouvre l’étable pour que les vaches les plus volontaires retournent à la pâture et que j’aille m’occuper des veaux. Un peu d’eau ici, un peu de foin là, je vérifie que tout le monde va bien et avant de sortir, je fais un câlin à chacun. Enfin… À chacun parmi les volontaires, parce qu’il y a des veaux qui ne veulent pas entendre parler de câlin. Et quand j’arrive devant la porte de l’étable, pour aller pousser les gourmandes toujours occupées aux cornadis, je trouve… Garance qui m’attendait ! Je passe le fil qui nous sépare, me plante devant elle les mains sur les hanches en lui demandant ce qu’elle veut encore et Garance… pose doucement sa tête sur ma cuisse. Et c’est reparti pour une troisième séance de je te gratte le derrière des oreilles et le fanon. J’ai eu bien de la peine à la faire remonter à la pâture, et quand je me suis éloignée, elle a poussé un long meuglement triste. Mais je ne pouvais quand même pas passer toute la nuit avec le troupeau !

Tout ça me semblait quand même fort étrange. Elle ne fait jamais ça, d’habitude. J’ai bien vérifié, elle n’avait absolument pas ses chaleurs. Alors quoi ? Mystère !

Sur la route du retour, j’ai croisé le patron. On s’est arrêté pour papoter quelques minutes, et je lui ai décrit l’étrange comportement de Garance.

« Ah ben oui, s’est-il écrié. Ça, c’est parce que ma petite fille n’est pas venue depuis presque un mois ! »

À vrai dire, je ne voyais pas bien le rapport. Mais il a poursuivi :

« Garance, c’est sa vache. Elle l’a vue naître et depuis qu’elle est toute petite, elle va la voir et reste avec elle, la gratte, se couche contre elle, et ça peut durer longtemps ! Alors là, Garance doit s’ennuyer, et elle cherche quelqu’un pour remplacer la petite ! »

Ce soir, j’expliquerai à Garance que c’est les vacances scolaires et que la petite fille ne devrait pas tarder à arriver.