Une génisse marche sur trois pattes. Elle tient debout, mais elle en chie. Respiration trop rapide, tremblements : aucun doute possible, elle souffre. J’observe, je palpe, mais je ne trouve rien de particulier : il n’y a pas d’hématome, pas de blessure, a priori pas d’os cassé, rien d’enflé, pas d’abcès. Je repalpe, et clairement, il y a un truc qui ne va pas au niveau de la hanche. Mais je ne suis pas véto, je ne peux pas aller plus loin dans le diagnostique.

Comme elle peut quand même marcher, je la remonte de la pâture à l’étable, j’en cause au patron et je lui demande si j’appelle le véto.


” Le véto ? Non, dans ces cas là, il va dire qu’il faut l’euthanasier, les vétos c’est bien pour les organes, mais ça ne vaut rien pour les os. Appelle le rebouteux.
– Le rebouteux ?
– Le rebouteux.”


OK. Bon. Je regarde la liste des numéros d’urgence, et le rebouteux y apparaît bien avant le véto, et non, ça n’est pas rangé par ordre alphabétique.


Le rebouteux arrive. Un gentil monsieur, aussi doux que costaud. Il observe, il palpe et il est formel : la génisse s’est déboîtée la patte au niveau de la hanche. Il faut la coucher sans lui faire mal. Et je vous garantis que coucher une vache, c’est pas facile, mais on y arrive quand même.


Le rebouteux demande à ce qu’on file un anesthésiant léger à la vache. J’en suis quitte pour ma première intra-veineuse et, chance du débutant sans doute (et aussi choix d’une veine à l’épaisseur d’un tuyau d’arrosage) j’y arrive du premier coup.
La vache se détend d’un coup. Le rebouteux lui attrape la patte, la déplace, il y a comme un “crac”. Une heure après, la bête est debout, et elle mange. Elle a gagné six semaines de repos, mais elle vivra, et sans doute même sans boiter.


J’ai dû me mordre la langue très fort pour ne pas hurler quand le rebouteux m’a dit qu’il fallait lui filer des ampoules sublinguales. D’abord parce que si vous croyez que c’est facile de casser une ampoule sous la langue d’une vache sans qu’elle avale des morceaux de verre, j’aimerais vous y voir, mais surtout parce que c’est de l’homéopathie, et qu’à un moment, il faut arrêter les conneries. Je respire un grand coup et je négocie les anti-inflammatoires. Je comprends vite que l’homéopathie, c’est le truc de la fille, mais le père préfère les vrais médicaments, et heureusement, c’est avec le père que je me trouve.
C’est parti pour dix jours d’ampoules et de piqûres.


Et si vous vous demandiez, ça c’est moins d’une heure de l’activité de la journée.


Je vous ai déjà dit comme j’aime mon boulot ?