Catégorie : Volailles

UN POUR TOUS ET TOUS POUSSINS

Je suis allée donner un coup de main pour décharger, peser et compter 24 600 poussins bio.
C’est tout à fait faisable à une ou deux personnes, mais dans ce cas là, ça dure plus longtemps, donc le chauffeur rentre plus tard chez lui, et ça, l’éleveur ne veut pas en entendre parler. Il préfère demander de l’aide aux copains, ainsi c’est bouclé en une heure et le chauffeur évite de faire une journée de 15 heures. Méchant éleveur égoïste.

Quand on dit “poussins bio”, il est fort probable que dans l’imaginaire de beaucoup, on a des mignons petits poussins couvés par des poules dans un petit poulailler avec espace extérieur et peut-être même le chant des grillons en fond sonore. Redescendons sur terre si vous le voulez bien : la filière bio a très exactement la même organisation que la filière dite conventionnelle.
Bio ou pas, l’organisation est fragmentée, monstrueusement énergivore tellement c’est n’importe quoi et les élevages sont aussi gros qu’en conventionnel. D’ailleurs, dans l’élevage dont on parle ici, l’éleveur alterne les productions labellisées « bio » et « label rouge ». Dans le cas qui nous occupe, les poussins sont de futures pondeuses, et la filière est organisée comme suit :
– Dans un premier élevage de reproduction, il y a des poules et des coqs. Les œufs fécondés sont ramassés mécaniquement puis transportés dans un couvoir qui peut tout à fait se situer à l’autre bout du pays.
– Dans le couvoir, les œufs sont donc “couvés”, c’est à dire maintenus à une température et à une hygrométrie idéales jusqu’à éclosion des poussins. Sans poule.
– Dans la journée qui suit leur éclosion, les poussins sont sexés (personne n’a su m’expliquer comment on fait sur de si petites bêtes). Les mâles sont éliminés, les femelles installées – toujours mécaniquement – dans des caisses, les caisses sont chargées dans un camion chauffé et ventilé, et les poussins sont livrés dans l’élevage où ils resteront pendant 120 jours. Cet élevage peut être à un autre bout de la France.
– Après ces 120 jours, les poulettes sont en âge de pondre, elles sont envoyées encore dans un autre élevage, potentiellement aussi éloigné que les autres structures, et c’est seulement là que le cahier des charges “bio” prévoit un accès à l’extérieur. Elles pondront pendant environ un an, puis, elles seront envoyées dans un abattoir, pas forcément le plus proche, pour finir en nuggets et autres plats cuisinés, bio, donc.

Et je peux vous garantir que ces transports intempestifs de bestioles, ça énerve beaucoup Monsieur l’éleveur chez qui je me trouvais, mais il ne peut rien y faire : les éleveurs, en volailles, sont essentiellement des sous-traitants et n’ont pas la main sur l’organisation de la filière.

Il s’agit donc là d’un élevage qui reçoit les poussins et qui les garde 120 jours. Il fallait donc décharger 246 caisses de 100 poussins. Rien de bien technique : on prend les caisses par trois et on les aligne dans le poulailler. Quand toutes les caisses sont à l’intérieur, on ferme la porte. Le plus difficile, c’est que le bâtiment est chauffé à plus de 30°C et qu’après avoir déplacé les premières caisses, on transpire vite autant que dans un sauna. Oui les élevages sont chauffés, au gaz. Pas bio.

À ce stade, il faut encore vérifier que le compte est bon. Évidemment, on ne compte pas plus de vingt mille poussins un par un. On choisit dix caisses au hasard et on compte le nombre de poussins qui s’y trouvent. Ça varie de 98 à 102 et on a en effet une moyenne de 100 poussins par caisse. On pèse aussi ces dix caisses pour connaître le poids moyen des poussins : 37 g. On peut enfin libérer les poussins. Et c’est là que ça devient compliqué : quoi de plus difficile à voir qu’une petite boule de duvet jaune de 37 g sur la paille ? Il faut avancer à tout petits pas en faisant très attention de ne pas marcher sur ces petites bêtes qui ont déjà bien la pêche et qui courent partout. Et surtout : il faut se taire. Dès qu’ils entendent parler, les poussins se dirigent tous ou presque vers la source du bruit, et ça n’aide absolument pas à se déplacer. Quand tous les poussins sont libres de déambuler, on monte les rangs de pipettes d’eau à la hauteur adéquate et on lance les distributeurs de nourriture.

Notez que sur les 24600 poussins livrés, il n’y a eu à déplorer que deux morts. Soit un taux de décès de 0,008 %. Ce qui est très faible. Honnêtement, je m’attendais à beaucoup plus après les trois heures et demie de transport.
Notez également qu’une petite mignonne bestiole de 37 g, ça ne piaille pas bien fort, mais que 24600 mignonnes petites bestioles, ça fait un vacarme très aigu qui fait rudement mal aux oreilles.

Voilà. C’était un travail rapide et instructif qui s’est terminé comme toute chose en Bretagne : autour d’une table avec du pain, du vin, du pâté, des crêpes, de la brioche, du café et les potins du village.

DE BELLES POULES DANS UN BEL ÉLEVAGE

Les éleveurs de poules, y’en a vraiment des super-chouettes.

Mes vieilles poules étant parties en maison de retraite, le coq n’était pas très content, il fallait donc en trouver de nouvelles. Et il se trouve que dans le village d’à côté, un producteur d’œufs bio, plutôt que d’envoyer toutes ses pondeuses en nuggets à l’âge d’un an comme le font tous les éleveurs de pondeuses, préfère les revendre à pas cher à des particuliers. Si une poule d’un an ne pond pas assez régulièrement pour un professionnel, elle pond bien assez pour un poulailler domestique.
Le procédé arrange tout le monde : ces pondeuses coûtent quasiment trois fois moins cher qu’une jeune poule, l’éleveur récupère plus d’argent qu’en les envoyant à l’abattoir et la poule peut continuer à vivre sa vie de poule.

J’ai déjà vu quelques poulaillers professionnels, aucun comme celui-là. Déjà, il n’y a que mille bêtes, et ça n’est vraiment pas beaucoup. Ensuite, elles ont accès à l’extérieur toute l’année. Et surtout, elles ont un parcours boisé, et la poule étant un animal trouillard, elle adore pouvoir se planquer dans les bois à l’abri des buses. Cet éleveur valorise ainsi un terrain dont personne ne voulait et ses poules ne peuvent pas rêver meilleur parcours. Il a tout construit lui-même : des bâtiments légers et mobiles, sur le principe des yourtes pour certaines et sur celui des “tractors” des Américains*, ce qui évite d’épuiser les terres et facilite le travail de nettoyage. Et surtout, il a ainsi pu s’installer sans emprunt. Pour le dire clairement et sans tact, il n’a pas les couilles dans l’étau bancaire et il vit donc décemment de son travail sans avoir besoin de s’agrandir toujours plus.
Il vend toute sa production – 5000 œufs par semaine – sous sa propre marque aux Biocoop de la région, il est correctement rémunéré et ses œufs y sont vendus moins chers que du bio de supermarché. Là encore : tout le monde est gagnant. Il ne fait pas de vente directe parce qu’il n’a pas le temps, qu’il n’en a pas besoin et qu’il n’a pas envie que des gens débarquent chez lui n’importe quand, interrompant son travail.

Je voulais juste deux poules. Il m’a demandé si ça m’embêtait d’en prendre des “moches”, c’est à dire des poules plus déplumées que les autres, parce que personne n’en veut et qu’il est obligé de les tuer. Les plumes, ça repousse, ça ne me gène pas, donc oui, je veux bien prendre des “moches”. Du coup, il m’en a filé trois pour le même prix. Et elles ne sont pas moches du tout. En élevage industriel, oui, les poules sont très déplumées. Là, il leur manque juste quelques plumes, vraiment rien de grave.
Preuve qu’elles ne sont pas si moches, à peine les ai-je lâchées dans mon poulailler que le coq a … ben fait son coq : une petite danse de séduction.
Cette rapide visite m’a semblé fort rassurante : il est donc encore possible de produire de la qualité, dans le respect des bêtes, en envoyant chier les banques, sans assommer les consommateurs et d’en vivre correctement. Il n’y a pour ça que deux conditions indispensables : que des distributeurs jouent le jeu et que les consommateurs suivent. Pour le reste, de jeunes éleveurs prêts à se remuer l’arrière-train, il y en a.

* Si vous vous demandez ce qu’est un “tractor”, le plus simple, c’est de faire des recherches sur la ferme de Joel Salatin.

LA POULE AUX ŒUFS D’OR EST À SEC

Il semblerait que L214 apprécie particulièrement les élevages de volailles, puisqu’une énième vidéo volée a été publiée ce jour, donnant à voir un élevage de poules pondeuses élevées en cages.

Nous ne jugerons pas ici de la pertinence de cette méthode d’élevage puisque le débat a déjà été tranché par l’Assemblée Nationale le 27 mai 2018 et traduit dans le Code Rural et de la Pêche maritime par une modification de l’article L.214-11.

extrait du JO n° 0253 du 01 11 2018

C’est en effet à cette date que les députés ont décidé d’interdire l’installation de tout nouvel élevage de poules en cages. La filière avicole ne s’y est d’ailleurs absolument pas opposée : les éleveurs ont parfaitement entendu le message de la société qui ne souhaite plus que l’on produise de cette façon. Ils acceptent qu’à l’avenir il faudra procéder autrement. Mais alors, demanderez-vous : si l’on accepte l’idée qu’il faut cesser ce type d’élevages, pourquoi ne pas l’interdire purement et simplement immédiatement tout de suite ? Eh bien pour une raison fort simple : « y’a qu’à » et son ami « faut qu’on » fonctionnent toujours fort bien sur le papier, mais quand il est question de mise en œuvre concrète, les choses sont souvent beaucoup plus compliquées. Jugez plutôt.

photo : איתמר ק., ITamar K. — Travail personnel, Domaine public (Wikipedia)

Au fil du temps, il a été demandé aux éleveurs de volailles, par directives européennes, d’avancer vers plus d’exigence quant au respect de certaines normes. Nous ne nous attarderons pas ici sur les détails techniques allant de la taille des cages à la forme des mangeoires en passant par le nombre de perchoirs et le type de sol requis, les plus curieux d’entre-vous pourrons aller lire, par exemple, la Directive 1999/74/CE ou encore la Directive 98/58/CE. Tous ces changements qui peuvent sembler à la marge ont eut un coup financier pour les éleveurs qui n’ont reçu que fort peu d’aides pour y faire face.

La première de ces deux directives demandait la disparition des cages dites « conventionnelles » pour le 1er janvier 2012. Les éleveurs qui travaillaient avec ces cages ont donc dû investir massivement pour remplacer tout leur matériel. L’investissement total pour réaliser ces changements s’est monté en France à un milliard d’euros. Le Ministère de l’Agriculture a débloqué, pour les y aider, une enveloppe de onze millions d’euros. Soit 1,1 % de la somme totale. La différence, les 98,9 % restants, a donc été payée par les éleveurs eux-mêmes. Pas par l’État, pas par les consommateurs, pas par les gens qui souhaitent des améliorations sur la question du bien-être animal, pas par les distributeurs : par les éleveurs. Nombre d’entre-eux ont donc eu recours à des emprunts bancaires pour changer tout leur système de cages. « Or, 43 % de ces investissements auront fini d’être remboursés seulement entre 2024 et 2030» explique Yann Nédélec, directeur de la confédération française de l’aviculture, cité par le journal La Croix du 31 mai 2018. Comment dès lors demander aux éleveurs de réaliser un nouvel emprunt pour effectuer de nouveaux travaux pour répondre à une nouvelle demande des consommateurs qui, par ailleurs, changera peut-être encore dans six mois par le truchement d’une vidéo plus ou moins réaliste ? Quand bien même on l’exigerait, aucune banque n’accepterait de prêter de l’argent – et comprenez bien qu’il ne s’agit pas de petites sommes – à des individus ou à des entreprises qui ont déjà un gros prêt à rembourser. Dès lors, s’en prendre aux éleveurs pour demander un nouveau changement immédiat est tout simplement un non-sens.

Si L214, en tant qu’association, bénéficie de dons d’origines plus ou moins transparentes, les éleveurs, qui sont des entrepreneurs, se retrouvent souvent seuls pour faire face aux nouvelles exigences des consommateurs. Ils l’ont déjà maintes fois prouvé : ils ne refusent pas le changement. Mais ils sont éleveurs, pas magiciens : ils ne savent pas faire apparaître les fonds nécessaires aux changements radicaux en claquant des doigts, d’autant que les adaptations auxquelles ils se plient ne leur permettent pas pour autant de bénéficier de meilleurs prix à la vente de leur production, ce qui fragilise et met en danger leurs exploitations. Ce qui est très exactement le but recherché par L214.

On nous objectera sans doute qu’il y a quelque chose de cynique à parler d’argent quand on parle de bien-être animal. Nous répondrons que ce ne sont pas les éleveurs, qui créent les lois du marché : c’est une réalité avec laquelle il faut composer que cela nous et vous plaise ou non. Néanmoins, retenons que les élevages de volailles se sont notoirement améliorés ces dernières années et que les cages sont destinées à disparaître dans les années qui viennent. Nous pouvons donc nous comporter en adultes qui comprennent les enjeux et font preuve d’un peu de patience, ou taper du pied comme des enfants gâtés qui refusent de comprendre que les choses ne peuvent pas se plier à notre volonté immédiate par invocation de « y’a qu’à » et « faut qu’on ».

HAPPY POULETTE

Je me souviens des dimanches soirs de mon enfance : au menu soupe et œufs à la coque. Ma mère me préparait des mouillettes pour tremper dedans avec du beurre et du jambon. Ça reste souvent au menu de mes dimanches soirs et a comme un goût de nostalgie pour moi. DES ŒUFS EXTRA FRAIS, s’il vous plaît, pour tremper les mouillettes !

Extra frais, les œufs le sont chez Steph. Steph, ma voisine de marché du jeudi, dite « HAPPY POULETTE ». Elle propose sur les marchés les œufs plein air extra frais de son élevage de poules pondeuses. « Ohhhhh, t’as d’beaux œufs, tu sais » pourrait-on lui dire. Des gros, des moyens, des petits, pour régaler ses clients. Pour faire à la coque, en omelette, pour pâtisser… Elle prépare son étal, installe sa table, dresse sa nappe aux couleurs catalanes, puis pose son panneau (une poule coquine qui fait de l’œil aux acheteurs). Ensuite, elle sort ses plaques d’œufs triés selon leur poids : petit, moyen, gros.

Ses œufs sont tamponnés avec son numéro d’éleveur 1FR66×××. Le premier chiffre indique si l’œuf provient d’un élevage 0 bio / 1 plein air / 2 batterie / 3 cage. Chez Happy Poulette, les poules sont toutes plein air. Elle a 200 poules, qui sont réparties sur plusieurs poulaillers. Chaque poulailler bénéficie d’un parc, où elles sortent pour gratter. Ben oui, les poules aiment gratter. Souvent, en attendant les premiers clients, nous papotons en sirotant un café. Nous échangeons des recettes. Oh ! pas de cuisine, mais des préparations à base d’huiles essentielles pour soigner nos animaux. Steph utilise les huiles pour déparasiter et soigner. « Y A PAS DE FIPRONIL DANS MES ŒUFS ! » qu’elle clame haut et fort ! Non, pas de ça ! Après le récent scandale des œufs au FIPRONIL, les consommateurs se méfient.

Mais ces pratiques sont celles d’élevages intensifs, cotés 2 ou 3, dans lesquels les poules sont en cage et où la notion de bien-être animal est exclue… Parfois, certains nouveaux clients posent la question à Steph. Celle-ci explique alors, avec sa gouaille de Titi parisien, ses pratiques respectueuses de l’environnement. Ainsi, elle utilise de la terre de diatomée pour déparasiter, des décoctions d’ail pour vermifuger, le chalumeau et la chaux pour désinfecter les poulailler. On peut tremper sa mouillette en toute confiance dans ces œufs-là !

Steph s’est installée en 2013 avec son compagnon. D’abord avec 30 poules : « Quand je n’avais que 30 poules, j’aimais bien m’asseoir dans le poulailler. Les poules venaient me picorer le dos et ça me faisait comme un massage ! Le kif ! » Maintenant, avec 200… c’est un peu plus de travail et un peu moins de massage !

Steph va aux poulaillers deux fois par jour, pour contrôler l’état de ses poules, les nourrir (avec des céréales garanties sans OGM, mais aussi des minéraux, des coquilles d’huître et des végétaux). Elle ramasse les œufs le soir. Son chien, Yoshi, l’attend sagement à l’entrée du poulailler. D’ailleurs Yoshi et les trois autres chiens permettent de tenir les prédateurs à distance, comme les renards, blaireaux et fouines.

Ses 200 poules ne lui permettent pas d’avoir le statut d’exploitant à la MSA (Mutualité Sociale Agricole). Celle-ci n’affilie en tant qu’exploitant qu’à partir de 750 m² de bâtiments !!!!!! Soit 600 à 700 poules. Minimum. Pour être cotisant solidaire, il faut 200m² de bâtiments. Or, Steph a 200 poules et 50 m² de bâtiment… donc pas de statut. Ubuesque ! Sans doute faudrait-il revoir le cas de figure des élevages plein air.

Ohhhh, les premiers clients arrivent, fini le café !

Ça vous dit une omelette aux champignons ? C’est la saison !

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