Pour la première fois en un an et demi, hier, j’ai mis un vrai coup de bâton à une vache. Je n’en suis pas fière, mais je n’en ai pas honte non plus : c’était le seul moyen de garder mes bras intacts.

Il faut savoir que dans les élevages laitiers, la grande majorité des accidents se produit dans la salle de traite. Il y a des tas de façons de s’y faire très mal. La glissade est un grand classique. Et les carrelages anti-dérapants ou les bottes à semelle crantée n’empêchent pas tous les vols planés, avec parfois atterrissage de la tête sur un rebord métallique. Il y a aussi les barrières des bouts de quai de traite : elles sont pile à hauteur de crâne, et si une vache y met un grand coup, c’est la fracture assurée. Il y a la manipulation des produits de nettoyage de la machine à traire, un jour un acide, et le lendemain une base de type ammoniac – qui ont brûlé bien des mains et bien des yeux. Il y a encore les ponts basculants, qui sont très lourds et qui ont blessé et même tué plusieurs éleveurs. Avec beaucoup de vigilance et de prudence, nombre de ces accidents peuvent être évités. Mais le plus grand facteur de risque est par nature imprévisible : il s’agit des animaux eux-mêmes.

Il y a les coups mineurs. L’autre jour, j’ai pris un coup de queue de vache dans l’oreille. J’ai eu très mal et mon oreille est restée rouge pendant deux jours. Vu de l’extérieur, c’est rigolo, n’empêche que ça fait mal. Deux jours plus tard, rebelote : splatch ! Un coup de queue dans le plexus, ça m’a coupé le souffle. Les vaches remuent sans arrêt de la queue. Ça n’a l’air de rien, mais le muscle qui permet de la faire bouger est très costaud. Dans l’immense majorité des cas, on prend l’équivalent d’une grosse baffe et ça n’est pas très grave. Mais des éleveurs y ont laissé un œil.

Il y a des accidents beaucoup plus graves. Vous pouvez vous trouver au milieu du troupeau dans un espace clos, comme le parc d’attente, par exemple, pile au moment où un bruit va effrayer les bêtes. Au mieux, vous aurez juste les pieds écrabouillés – mais comme vous êtes sérieux, vous portez des bottes de sécurité et ça limite les risques de fracture – au pire, vous pouvez mourir la cage thoracique écrasée, ou piétiné si par malheur vous chutez. Ça n’a rien d’une fiction, ce genre d’accidents arrive régulièrement.

Enfin, il y a l’accident le plus courant : l’avant-bras brisé par un coup de patte au moment de nettoyer la mamelle ou de traire. Car nos avant-bras ne sont que des brindilles face à un coup de patte de vache. Et c’est ce qui a failli m’arriver hier.

J’ai de la chance : le troupeau avec lequel je travaille est vraiment calme. Dans certains élevages, on est obligé d’utiliser des entraves pour immobiliser les vaches et les empêcher de taper ; là où je bosse, il n’y a même pas d’entrave. Le patron n’aime pas ça, ça fait un peu mal aux vaches et il pense que l’utilisation d’une entrave est un constat d’échec. Il pense qu’il vaut mieux apprendre aux bêtes à rester calmes. Ça prend un peu plus de temps à leur arrivée, et ça en fait gagner beaucoup tout au long de leur vie. Et j’ai tendance à penser qu’il a raison, puisque ses bêtes ne tapent pas. Sauf Lamiss. Dès qu’elle est arrivée dans la salle de traite, elle a tapé. En général, j’emploie toujours la même technique dans ces cas-là : je la laisse se calmer, je m’occupe d’une autre vache, et quand je reviens, elle se laisse faire. Eh bien hier, ça n’a pas marché. Elle a tapé très fort, plusieurs fois, et je me remercie d’avoir d’excellents réflexes. À quelques micro-secondes près, j’étais bonne pour l’hôpital et le plâtre. J’ai laissé Lamiss se calmer. Elle a encore tapé. Je l’ai engueulée très fort. Ça n’y a rien changé. Elle a tapé si fort qu’elle en a complètement explosé la griffe de traite. Il y avait des tuyaux arrachés et des morceaux partout. J’ai tout remonté, j’ai re-tenté le coup, et paf ! Elle a encore mis un gros coup de patte. Alors j’ai fait comme le patron m’avait dit de faire si ça arrivait : je suis allée chercher le bâton, je lui en ai mis un bon coup sur la cuisse en criant « Lamiss, ça suffit ! », et … je l’ai branchée sans qu’elle bouge une oreille.

Je comprends que ça puisse choquer qu’on use parfois de cette sorte de violence. Si une caméra avait été là, on aurait coupé les coups de pattes au montage et je faisais la une des bourreaux d’animaux. Mais Lamiss doit bien peser ses six cents kilos, et comme toutes les vaches, elle a la peau épaisse. Bien sûr, elle sent le coup, la preuve, c’est qu’elle se calme, mais ça n’a rien à voir avec ce que nous ressentons avec le même coup de bâton – en plastique souple. Les vaches ne comprennent pas « s’il-te-plaît ». Elles ne comprennent pas plus les grands discours sur le respect mutuel. Il n’y a qu’à voir avec quelle violence elles se battent parfois entre elles pour le comprendre, et aussi pour se rendre compte que mon coup de bâton n’a pas grand-chose à voir avec les grands coups de têtes qu’elles se mettent dans le ventre. Quand une vache commence à faire ainsi l’andouille, elle est dangereuse pour nous, et il nous faut ré-affirmer notre position hiérarchique. Comme je ne suis pas en mesure de lui expliquer que c’est moi le chef en lui mettant un coup de tête dans le ventre, je procède autrement. Et un seul coup suffit.

Lamiss a un sale caractère. Elle retentera de frapper, je n’en doute pas. Le sachant, je fais très attention avec elle. Mais si elle recommence, alors je devrais encore lui expliquer que ça n’est pas elle qui commande. Sachez par ailleurs qu’une vache qui serait impossible à calmer finirait par être envoyée à l’abattoir. Je doute que Lamiss en arrive là, mais aucun éleveur responsable ne garde une bête dangereuse. Les métiers de l’agriculture sont déjà hautement accidentogènes, il est hors de question de prendre des risques inconsidérés avec des bêtes ingérables.