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AGRICULTEURS POLLUEURS

Oui, c’est vrai, personne ne peut rationnellement le nier : l’agriculture pollue. Les tracteurs fonctionnent au diesel, et rien que pour ça, l’agriculture pollue. Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a rien dit.

L’agriculture pollue comme le fait l’ensemble des activités humaines. Mais contrairement à bien d’autres activités humaines, l’agriculture répond à un besoin primaire et fondamental : manger. Le tourisme pollue sans n’avoir rien de fondamental par ailleurs. La téléphonie pollue alors qu’aucun humain ne mourrait s’il ne pouvait pas acheter un nouveau téléphone chaque année. La fabrication et le transport de bien des gadgets parfaitement inutiles polluent seulement pour être inutiles. L’industrie du textile pollue encore plus, car non contente d’être gourmande en pétrole et en eau, la culture du coton utilise bien plus de glyphosate que ne le fait la production de céréales. Pourtant, les garde-robes débordent de vêtements jetables, non pas tant parce qu’ils sont usés mais parce qu’ils ne sont plus à la mode. L’industrie cosmétique est une calamité écologique. Qui s’en soucie ?

Respirer pollue l’atmosphère. Chaque humain, rien qu’en respirant, rejette chaque année 300 kg de CO2. Nous sommes presque huit milliards. Ensemble, nous exhalons donc 2,4×10¹² kg de CO2. C’est plus que ce que la France envoie chaque année dans l’atmosphère. Il serait pourtant tout à fait saugrenu de demander aux gens de cesser de respirer pour ne pas polluer.

L’agriculture pollue. Mais doit-on alors cesser de manger ?

On nous répondra sans doute par “manger vegan”. Nous reviendrons ultérieurement et plus amplement sur le bilan carbone de ce mode de consommation.

LES Y’A QU’À FAUT QU’ON DES CIRCUITS COURTS


Lorsqu’on évoque les difficultés des éleveurs à vendre leurs bêtes à viande, un cri s’élève de toute part – en tout cas du côté de ceux qui connaissent peu, mal, ou pas du tout l’élevage : « Ils n’ont qu’à vendre leurs bêtes en circuit court », et en général, les crieurs entendent par là « en vente directe ». Je suis au regret de vous le dire brutalement : c’est une grosse bêtise. Mais il ne suffit pas de le dire, il faut aussi l’expliquer.

Tout d’abord, les lieux d’élevage ne sont pas, vous l’aurez remarqué, au cœur des villes, contrairement à l’immense majorité des consommateurs. Un habitant du cœur de Paris ne va pas se rendre en Normandie ou en Bourgogne pour acheter un colis de viande. Et c’est pire encore pour un habitant de Marseille : pour des raisons climatiques évidentes, la Provence n’est pas une région qui produit de la viande de bœuf. Il faut donc qu’il existe des réseaux de distribution dans les villes et dans les régions non productrices. Si tous les éleveurs passaient à la vente directe, ou même aux circuits courts dans le sens le plus large, nombre de zones ne seraient plus du tout approvisionnées.

Ensuite, nombre d’éleveurs sont déjà passés à ces types de distribution. Et pour quelques-uns, qui seront de plus en plus nombreux, c’est l’échec assuré. En effet, puisque les élevages sont sur des zones où le nombre de consommateurs reste limité, le marché du circuit court commence à être saturé. Ceux qui se sont lancés depuis longtemps ont eu le temps de développer leur réseau d’acheteurs, ceux qui arrivent maintenant peinent à le faire, ou n’y arrivent qu’en asséchant un réseau déjà existant. Quand il y a trop d’offres dans des zones où la demande est restreinte, ça ne peut pas fonctionner.

Un autre souci est bien connu par beaucoup d’artisans, surtout à l’approche des fêtes de fin d’année : si les réseaux sociaux pullulent de gens qui appellent à acheter leurs cadeaux chez des artisans, la réalité, c’est que l’immense majorité des consommateurs achètent des bricoles en plastique produites au bout du monde tandis que les artisans peinent souvent à écouler leur production. Il en va de même pour les producteurs de viande : le décalage entre le discours et la réalité est énorme, et parmi ceux qui les incitent à passer à la vente directe, rares sont les clients qui prendront réellement la peine de se rendre dans une ferme quand il est si simple d’acheter de la viande en barquette au supermarché.

Enfin, pour la plupart des éleveurs, passer à la vente directe est absolument impossible pour deux raisons majeures. Tout d’abord, ils n’ont pas le temps. Quand on travaille déjà douze heures par jour trois cents soixante-cinq jours par an, où voulez vous trouver le temps de développer un nouvel atelier ? Parce que la vente directe, ça prend du temps : il faut tenir une boutique, réaliser et faire circuler la publicité susceptible de faire venir des clients, il faut éventuellement se former pour ce nouveau métier, et il n’y a pas de place dans leur emploi du temps pour ça. Ensuite, la réalité économique ne laisse pas forcément de possibilité pour ça non plus. Il faut aménager une boutique, payer l’abattoir, payer un boucher … On ne peut pas juste poser des tréteaux dans la cour de la ferme. Il faut une chambre froide, des vitrines réfrigérées, du matériel pour emballer … Rien de tout cela n’est gratuit, or les taux d’endettement des éleveurs sont souvent élevés. Où trouveraient-ils l’argent pour ces nouveaux investissements à risque ?

Il existe d’autres raisons encore qui rende difficile la vente directe, elles seront traitées dans un autre article.

Bien sûr, si on a près de chez soi un éleveur qui pratique la vente directe, il serait fort dommage de ne pas le soutenir en se fournissant directement chez lui. Mais penser que toute la production peut s’écouler de la sorte est au mieux naïf. Dans tous les cas, les circuits courts ne sont pas et ne seront jamais la solution à tous les problèmes rencontrés par les éleveurs, qu’on parle des prix honteux auxquels des grossistes achètent leurs bêtes – quand ils les achètent – ou des marges abusives des distributeurs. La vente directe est une micro-solution à des problèmes énormes, il est fort dommage qu’un microcosme pense qu’il puisse s’agir d’une panacée.

MAIS QUE MANGENT DONC LES VACHES ?

Instinctivement, vous êtes tentés de répondre : « de l’herbe ! ». Ou si vous êtes facétieux : « du soja ! ». Mais vous êtes malins et vous vous doutez qu’il y a un piège. Et si vous êtes un habitué de la Botte de Paille, vous savez que la bonne réponse est : « ça dépend ». Car en effet, « de l’herbe », ça ne veut pas dire grand-chose.

pâturage

Pour commencer, il peut y avoir confusion sur ce qu’est une pâture, car il en existe en réalité de deux sortes.

La première est la pâture dite permanente. On appelle pâture ou prairie permanente une surface couverte de plantes herbagères depuis au moins cinq années. Entrent aussi dans cette catégorie des prairies permanentes les landes, parcours, estives et autres surfaces où les animaux d’élevage peuvent croûter dans les régions où il ne pousse pas d’herbe au sens où on l’entend communément. Mais une prairie permanente n’est que rarement un espace sauvage. Elle peut être labourée et ré-ensemencée : tant qu’on n’y fait pas pousser autre chose que des plantes herbagères, ça reste une prairie permanente. Et comme rien n’est jamais simple, il y a une sous-catégorie de prairies permanentes qui, elles, n’ont pas le droit d’être labourées, réensemencées ou converties en terre cultivable : ce sont les prairies permanentes sensibles. Il s’agit essentiellement de prairies situées en zone Natura 2000 et présentant une biodiversité riche. Comme vous pouvez le constater sur la carte ci-dessous, ces prairies permanentes sont en réalité fort rares.

les prairies sensibles en France

En dehors de ces zones, les prairies sont donc en réalité des zones cultivées, mais uniquement de plantes herbagères contrairement à la seconde catégorie constituée par les prairies temporaires. Mais puisque décidément, en élevage, rien n’est jamais simple, il y a aussi deux sous catégories de prairies temporaires. Il y a d’abord les prairies de fauche. On n’y mène pas les bêtes, ce sont les prairies qui sont semées pour constituer le stock de foin pour l’hiver. Puis il y a des prairies temporaires où effectivement les vaches vont brouter. Toutes les prairies temporaires entrent dans un schéma de rotation des cultures. On pourra par exemple y faire pousser de l’herbe à foin pendant quatre ans et du maïs la cinquième année. Cette forme de rotation a énormément d’avantages, y compris sous un angle écologique, mais c’est un sujet complexe sur lequel nous reviendrons une autre fois, aujourd’hui, nous allons nous concentrer sur la nourriture des vaches.

Maintenant que vous savez tous que les prairies sont rarement des espaces sauvages, qu’elles sont en réalité cultivées, vous vous demandez forcément avec quoi on les ensemence, et c’est là que ça devient compliqué, encore plus compliqué que les histoires de types de prairies, car c’est là que commence le « ça dépend ». De nombreux paramètres peuvent entrer en compte : la nature du sol, le climat, la formation de l’éleveur, la façon dont il aura questionné (ou pas) sa formation initiale, la taille des parcelles, etc. D’un coté, vous trouverez des éleveurs qui ne jureront que par le ray-grass, et parmi eux, il y aura les défenseurs du ray-grass anglais et ceux du ray-grass italien. De l’autre côté du très large spectre que constituent les éleveurs, vous trouverez ceux qui défendent l’idée qu’une bonne pâture doit être constituée d’au moins quarante-deux plantes différentes pour bien nourrir les vaches. Car ce qu’on appelle communément de l’herbe est en réalité un vaste choix de cultures possibles. On pourra ainsi trouver dans les pâtures, outre les ray-grass, différentes sortes de fétuques, du dactyle, de la fléole, du pâturin des près, du pâturin commun, de la crételle, du plantain, de l’agrostide, de la houlque laineuse, etc. Voilà bien la complexité des prairies : il nous faudrait un herbier fort dense pour inventorier tout ce qu’on peut y trouver, d’autant que les plantes sauvages peuvent y pousser entre ce qui y a été semé, et les vaches mangent tout ça, mais pas que ça.

la houlque laineuse

En effet, en plus des herbes qu’elles pâturent, la ration des vaches pourra être complétée par d’autres aliments, surtout l’hiver où la nourriture se fait rare dans les prairies. On trouvera souvent du maïs, mais il n’est pas du tout rare de trouver tout un tas de légumineuses : des pois, de la betterave fourragère, de la féverole, du trèfle, de la luzerne, etc. Les légumineuses sont riches en protéines, et il y a de fortes chances, si vous en trouvez dans un élevage, que vous n’y voyez pas par ailleurs de soja. En fait, si le soja fait beaucoup de bruit, on en donne en réalité très peu aux bovins français. Nombre d’éleveurs ont encore une logique d’autonomie. Tant pour des raisons financières que culturelles, ils n’aiment pas beaucoup acheter à l’extérieur et préfèrent produire eux-mêmes. Or, le tourteau de soja est un produit d’importation. Nombreux sont ceux qui se tournent vers des cultures que leurs parents avaient abandonnés, et on voit de nouveau des champs de betteraves fourragères par exemple.

Dans les élevages laitiers, les herbes constituent environ les deux-tiers de l’alimentation des animaux, soit en frais pâturé ou coupé du jour, soit en herbes conservées. Cette part monte à 80 % dans les élevages de races à viande. Il est à noter qu’il existe plusieurs façon de conserver les herbes fauchées. La première, tout le monde la connaît : c’est le foin.

du bon foin pour passer l’hiver !

On fauche une pâture, on laisse les herbes sécher au soleil (et ces jours là tout le monde prie très fort pour qu’il ne pleuve pas, même les plus incroyants), on mélange, on laisse encore sécher (et on prie une seconde fois) puis on presse en « roundballers » – ou ballots – qu’on laissera encore sécher au soleil, mais à ce stade, la pluie ne pose plus de problème. Les herbes (ainsi que certaines légumineuses) peuvent aussi être ensilées exactement comme le maïs. L’ensilage est une fermentation anaérobie, c’est à dire qu’on va mettre toute la matière dans un silo, tasser très très fort pour en chasser tout l’air et fermer hermétiquement avant de laisser fermenter. L’herbe ensilée est un peu la choucroute des vaches. Ça change le goût (les vaches en raffolent), l’odeur et les qualités nutritives, ça se conserve une bonne année et ça permet de tenir tout l’hiver. Il existe encore une solution intermédiaire : l’herbe enrubannée. On fauche, on laisse sécher l’herbe mais seulement un petit peu, on presse sous forme de ballot qu’on enrubanne sous un film plastique (en général biodégradable). C’est aussi une fermentation anaérobie. Enfin, il existe une autre méthode de conservation des herbes fauchées bien connue des Suisses en particulier mais plus rare chez nous : le séchoir à foin. On récolte le fourrage et on le met dans un séchoir où il sera traversé par un air chaud envoyé par un système de ventilateurs.

Le maïs ensilé, quant à lui, constitue en moyenne 20 % de la ration des vaches. Est-ce que les vaches pourraient se passer de maïs ? Évidemment, à condition d’avoir des pâtures suffisamment riches par ailleurs. Même si ça ne leur ferait pas forcément plaisir, le maïs étant aux vaches ce que le chocolat est à la personne qui est en train de rédiger cet article. Est-ce que les éleveurs pourraient se passer de maïs ? C’est plus compliqué. Il leur faudrait alors plus de surfaces de prairies et plus de vaches pour produire les mêmes volumes. Ou mieux : il faudrait que leurs productions soient mieux payées pour qu’ils puissent se permettre de produire moins. Il faudrait aussi leur ré-apprendre à fonctionner sans.

À quoi sert le maïs ? À augmenter un peu la production de lait et les bénéfices des vendeurs de semences de maïs et de correcteurs azotés. Car si on donne du maïs aux vaches, il faut aussi leur donner des correcteurs azotés pour qu’elles le digèrent correctement. Qu’est-ce qu’un correcteur azoté ? Eh bien, les tourteaux de soja ou de colza, par exemple, sont des correcteurs azotés : la petite partie de nourriture pour les vaches que la plupart des éleveurs ne peuvent pas produire eux-mêmes. À ce stade, j’entends nombre d’éleveurs fulminer. Mais c’est une réalité : la seule raison pragmatique de donner du maïs aux bovins n’est pas nutritionnelle, mais bien économique. Il n’y a là nul jugement, c’est un simple constat qui par ailleurs engage autant les consommateurs que les éleveurs : pour que la production se fasse au mieux, il est indispensable que les consommateurs n’aillent pas au moins cher.

Il y a enfin un dernier élément qui peut entrer dans la composition de la ration des vaches : les compléments alimentaires tels que le sel, des minéraux ou des vitamines. C’est en volume une part ridicule de leur ration, mais cette part évite d’éventuelles carences, exactement comme il peut nous arriver de faire une cure de vitamine C ou de magnésium. En tête des éléments dont manquent souvent les vaches, on trouve le sélénium. Certains sols en contiennent suffisamment, mais les sols acides des massifs granitiques, par exemple, en empêchent l’assimilation. On en trouve dans certaines plantes, comme les endives, mais les vaches n’aiment pas les endives. En tout cas, j’ai pour ma part essayé d’en donner à ma vache, et elle a fait une épouvantable grimace. On complète donc les rations avec des minéraux et vitamines de sorte à garder les animaux en bonne santé.

Si j’en crois les chiffres donnés par l’Institut de l’élevage, et je n’ai aucune raison de ne pas les croire, les céréales constituent 5,6 % des rations des bovins, mais cela ne concernerait que les races à viande. N’ayant pour ma part jamais vu d’éleveurs donner de céréales à ses bêtes, je ne suis pas en mesure de vous en dire plus à ce sujet.

Bien évidemment, tout ceci est valable pour les élevages français. Chaque pays a une approche très différente de l’alimentation des bovins. La part de maïs et de soja est beaucoup plus élevée dans les élevages Américains tandis que les vaches suisses mangent beaucoup moins de maïs que les nôtres.

Il reste une dernière question : de quelle quantité de nourriture a besoin cette grosse bestiole qu’est la vache ? Vous me voyez venir ? Ça dépend ! Eh oui, ça dépend, exactement comme nous : un kilo de salade ne vaut pas un kilo de frites, un grand gaillard de cent kilos mangera souvent plus qu’un gringalet de quarante-cinq kilos, certains ne prendront pas un gramme en s’empiffrant et d’autres grossiront en regardant la vitrine du pâtissier.

C’est la même chose pour les bovins : un kilo de mauvais fourrage ne vaut pas un kilo de fourrage riche et une vache laitière de grande race ne mangera pas la même chose qu’une petite vache Highland qui est une race qui valorise bien des fourrages très pauvres. Pour la vache, on comptera donc en matière sèche, l’eau contenue par les herbes pâturées n’étant pas nourrissante en soi et les études montrent que la consommation journalière varie de 12 à 30 kg.

Vous le voyez, la question de l’alimentation des vaches n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire. Et ça n’est rien du tout en comparaison de la complexité de leur système digestif. Mais nous reviendrons sur les quatre estomacs du bovin un autre jour.

BULLETIN ÉPIDÉMIOLOGIQUE

Amis éleveurs, si vous ne le connaissez pas encore, je vous invite à visiter le site de l’ANSES qui centralise et permet le téléchargement du « Bulletin épidémiologique » sur la santé animale et l’alimentation de nos bestioles.

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