Peut-être qu’en vous promenant le long des pâtures, vous avez constaté que certaines vaches portent un bracelet fluo tandis que d’autres arborent un trait de maquillage rouge au niveau de la mamelle ou des pattes. Vestige de leur visite à un festival ? Coquetterie ? Volonté esthétique des éleveurs ?

Bien évidemment, rien de tout ça, mais ces marquages provisoires sont d’une importance fondamentale : c’est ainsi qu’un éleveur communique une information essentielle à son ou ses salariés, à moins qu’il ne les utilise comme aide-mémoire pour lui-même. Chaque élevage utilise son propre code couleur. Il n’y a aucune sorte de norme légale, ça n’a même rien d’obligatoire, mais c’est absolument indispensable pour éviter les incidents graves, comme d’envoyer le lait d’une vache sous traitement antibiotique dans la cuve à lait.

Les traits rouges sur la mamelle sont une constante, autant que j’aie pu le constater. On signale ainsi un quartier malade, voire un quartier qui ne fonctionne plus du tout, la plupart du temps parce qu’une mammite l’aura fortement abîmé, définitivement ou provisoirement. Jolie, par exemple, lors de sa précédente lactation, arborait un trait rouge sur le quartier arrière-droit de sa mamelle. Ainsi, je savais d’un seul coup d’œil qu’il ne fallait pas traire ce quartier. Dans ce cas-là, on met un bouchon sur le godet de la griffe qui correspond à ce quartier afin de traire les trois autres sans toucher à celui-là. Pour Jolie, ça n’était que provisoire : depuis qu’elle a eu son dernier veau, tout est rentré dans l’ordre, elle n’a plus de trait rouge et on peut traire les quatre quartiers. Par contre, Janny a un quartier définitivement hors service, elle a donc en permanence ce fameux trait rouge. Il s’agit d’une simple craie grasse adaptée pour cet usage. Et à vrai dire, je n’ai pour ma part plus du tout besoin de voir ce trait rouge pour reconnaître Janny. Quant au patron, il n’utilisait aucun marquage avant mon arrivée : il connaît parfaitement chacune de ses vaches et n’a nullement besoin de se rappeler à lui-même quelle vache a un quartier dysfonctionnel. Mais il vaut mieux trop de précautions que pas assez, et il continue à marquer Janny.

Les traits rouges sur les pattes signalent une vache sous antibiotique. Comme il est absolument hors de question de commettre la moindre erreur sur ce point, on n’hésite pas à leur maquiller les pattes comme des voitures volées. On sait ainsi d’un seul coup d’œil que le lait de cette vache doit être écarté du reste et jeté. On procédera ainsi pendant toute la durée de traitement et même pendant une semaine après la fin dudit traitement afin d’être absolument certain que la vache aura bien éliminé la moindre molécule d’antibiotique. Pour écarter son lait, c’est fort simple : on crée une dérivation sur la machine à traire et son lait va dans un pot à lait et non dans la cuve. Ensuite, on passe un coup de jet d’eau dans la griffe pour bien la rincer. On ne plaisante pas avec les antibiotiques.

Les bracelets peuvent être utilisés pour signaler plusieurs situations. Là où je travaille, c’est très simple : un bracelet rose signale une vache qui vient de vêler. Elle ne produit donc pas du lait mais du colostrum destiné à son veau. On effectuera donc là aussi une dérivation pour recueillir le précieux colostrum et, après la traite, on le donnera au nouveau-né concerné. Une vache portera ce bracelet pendant une semaine après la date du vêlage.

Les bracelets jaune, eux, désignent les génisses qui n’ont pas encore vêlé. Inutile de les traire : elles ne produisent pas encore de lait. Elles sont là pour apprendre à passer en salle de traite, à patienter dans le parc d’attente, s’habituer aux bruits et à rester calmes entre deux copines. Ce temps-là leur permet également de trouver leur place dans la hiérarchie du troupeau quelques semaines avant le vêlage et ce afin de limiter le stress en les contraignant à faire face à plusieurs changements en même temps. Si, le même jour, elles devaient vêler pour la première fois, rencontrer leur nouveau troupeau et être confrontées au nouvel environnement qu’est la salle de traite, ça ferait vraiment beaucoup pour une seule vache ! Alors le patron procède par étape. Ça n’est pas forcément le cas dans tous les élevages, mais en causant avec des collègues, j’ai découvert à quel point c’est pourtant une étape indispensable : ses vaches, contrairement à d’autres, ne tapent jamais.

Voilà comment on évite les erreurs avec de simples marquages. Néanmoins, les bracelets ont un inconvénient : parfois, ils se détachent. Ce sont de simples velcros, et parfois, d’un coup de patte, d’un coup de langue ou d’une balade dans les broussailles, la vache s’en débarrasse. C’est ce qui m’est arrivée hier. Les cinq premières vaches à traire sont entrées sur le quai et j’ai tout de suite trouvé très bizarre que Flûte soit parmi elles. Flûte est une feignasse à grosse mamelle et trayons courts caractéristiques. Elle passe toujours sur le quai de droite parmi les dernières. Et voilà que ma Flûte était parmi les premières sur le quai de gauche ! Bien sûr, j’ai trouvé ça étrange, mais il arrive qu’une vache change ses habitudes. J’ai procédé comme d’habitude : j’ai nettoyé sa mamelle, et tiré les premiers jets de lait à la main – on procède ainsi afin de vérifier qu’il n’y a pas de mammite. Mais ça n’était pas du lait qui sortait de la mamelle de Flûte ! C’était très jaune, très gras, bref : du colostrum ! Ça n’était pas Flûte, mais je ne suis pas complètement à côté de la plaque : c’était sa fille, Indienne, qui a exactement la même mamelle ! Je n’ai pas retrouvé le bracelet, mais son veau – une jolie petite femelle très sympa – a bien eu son colostrum. Et j’ai été rudement contente que ce détachage de bracelet arrive maintenant que je suis rodée à la traite plutôt que lors de ma première semaine !