Étiquette : câlin

I’M A POOR LONESOME COW-GIRL


Je l’ai soigneusement nettoyé, et puis j’ai raccroché le vieux tablier bleu à sa patère, dans la laiterie, derrière le tank à lait, entre le tablier du patron et celui de la patronne, verts, ceux-là. Je n’ai jamais pu me résoudre à utiliser l’un des leurs. Ils n’auraient rien dit, j’en suis sûre, mais je ne sais pas … Chacun sa place …
J’ai pris une grosse inspiration. J’essaie de ne pas pleurer. Je suis allée m’occuper des veaux pendant que le bac de lavage de la machine à traire se remplissait. Je libère les cornadis, remplis les seaux de granules pour le lendemain matin, mets de l’eau à celui qui sera bientôt sevré et rejoindra une case collective, et du foin dans le râtelier des plus grands. Un câlin à chacun. Le veau de Mangue n’a que deux jours, il ressemble à un petit faon dalmatien. Celui d’Illico a un jour de plus. C’est un très gros veau, un croisé blanc-bleu-belge qui ressemble à une grosse peluche.
Respire.
Je retourne dans la salle de traite. Le lavage part. Voilà. J’ai fini. J’ai fini la traite de ce soir, la dernière ici après presque quatre ans. Les patrons prennent une retraite bien méritée. Les repreneurs sont jeunes et n’ont pas besoin de moi. Un autre troupeau m’attend, ailleurs. Mais il faut dire adieu à celui-là. Mon premier troupeau. J’en ai vu d’autres, mais aucun aussi longtemps, aussi régulièrement. Respire.
Rien, absolument rien ne me prédestinait à devenir vachère sur le tard. Née en ville, ancienne végétarienne avec des idées très arrêtées sur l’élevage, des boulots, j’en ai fait plein. Des boulots abscons. Des boulots passionnants. J’ai répondu au téléphone, vendu et écrit des livres, accompagné des humains abîmés, ramassé des patates, nettoyé des écuries… Jamais je n’ai eu autant de mal avec un dernier jour. J’ai atterri là à cause de – grâce à – mon patron qui ne l’était pas encore. C’est mon voisin. Je le regardais bosser. J’entendais ses vaches pousser des cris quand son tracteur approchait. Je voyais ses vaches se précipiter vers lui quand il longeait une pâture. Ça ne collait pas avec mes idées arrêtées sur l’élevage. Alors j’ai voulu savoir. Je lui ai demandé si je pouvais venir assister à une traite, il a accepté et m’a appris les bases. J’ai adoré, y suis retournée plusieurs fois, puis j’ai trouvé une formation pour en apprendre plus, et la vie faisant parfois des blagues, il s’est trouvé qu’il a eu besoin de main d’œuvre à peine avais-je fini la formation. J’ai signé chez lui il y a presque quatre ans et pendant presque quatre ans, il a continué à m’apprendre des tas de choses. A chaque fois que j’avais l’illusion d’avoir tout compris, il se passait quelque chose pour qu’il m’en apprenne encore.
Maintenant, c’est fini. Respire.
Je ne peux pas partir sans aller voir mes copines une dernière fois. Je vais faire le tour de l’étable. Mangue vient me voir tout de suite. Mangue, le chef du gang des copines – Marquise, Melba (la plus belle !) et dans une moindre mesure, Mascotte. Un câlin à chacune. Attirées par cet attroupement saugrenu, d’autres rappliquent. Miranda, Miami. Je les ai toutes vues veaux. Respire.
Je devrais être partie depuis longtemps. Je ne peux pas. Je veux dire au revoir à tout le monde. Jamila, que j’ai vue très malade, un sale virus dans l’intestin. Le véto prédisait le pire : soixante-quinze pourcents de mortalité. Elle a eu deux veaux depuis, et elle va très bien, avec son sale caractère. Les longues à traire : Génération et Laitière. Les nourrices, Java et Fasila, Fasila la baveuse. llico qui me rendait dingue à appuyer sur l’interrupteur du jet à haute pression avec la langue et qui m’a bien attristée quand elle a arrêté de le faire. La reine des trouillardes qui fuit devant son ombre : Mazurka. Les plus vieilles : Felicita, la seule qui un jour m’a tapée et a failli me casser le bras, je ne saurai jamais pourquoi, et Fanny. Javanaise la chatouilleuse au nez rose. Nouveauté, dite Grosse Tête, la vache la plus lente de l’univers et Malpolie qui ne dit jamais bonjour, mais qui aujourd’hui veut bien me renifler. Et la bouseuse patentée : Harissa. Elles sont toutes là à se demander ce que je fiche là. Et voilà Nacre. Nacre, la vache la plus amicale qu’on puisse rencontrer. Forcément, ça ne sert plus à rien que je respire, c’est fichu : je pleure, maintenant. Nacre me met des grands coups de langue râpeuse sur la joue tandis que Nature a posé sa tête contre ma cuisse pour mieux se faire gratter le chignon.
Je sais bien qu’il faut que je parte ! Mais encore un instant. J’ai encore besoin de rester parmi elles. J’ai besoin de penser à celles qui ne sont pas dans le troupeau parce qu’elles sont taries. Gaïa la vache qui tousse quand elle n’est pas contente. Javalight qui a besoin de faire un tour de piste pour bouser avant d’aller sur le quai de traite. Fiesta, la vieille et grosse Fiesta au cou de laquelle un jour je m’agrippais pour ne pas me faire piétiner et qui n’en remua pas une oreille. Et puis, je pense aussi à celles qui sont parties. La grosse et immense Flûte qui à la fin de sa vie devint si agressive avec les autres vaches qu’il fallut s’en débarrasser parce qu’elle cassa la patte d’une jeune vache. Flambie, la première vache que je découvris morte sans qu’on sache bien pourquoi et qui m’obligea bien malgré elle à devoir admettre que quiconque choisit de travailler avec le vivant choisit aussi d’affronter la mort. Douchka, ma bonne vieille et douce Douchka ! Californie au long pis, Jabadao qui me faisait vivre l’enfer et que pourtant je pleurais le jour où il fallut l’euthanasier.
Nacre est toujours là à essayer de me manger les cheveux. Les vaches commencent toutes à s’énerver, ma présence parmi elles à cette heure est trop incongrue. Je ne peux pas rester là toute la nuit, il faut bien que je parte. Je m’y résous à contrecoeur.
La météo a décidé de coller au moment, la radio aussi. Un brouillard a recouvert les pâtures alentours, l’autoradio crache un vieux blues un peu sale.
C’est terrible de devoir quitter des copines qu’on a vu pour certaines naître, grandir et vêler. J’en rencontrerai d’autres, mais il faudra du temps pour retisser tous ces liens. Maintenant j’en suis certaine : si l’humanité, dans l’antiquité, a fait des vaches des divinités, ça n’est pas seulement parce qu’elles nous nourrissent, c’est aussi parce que leur capacité à nous sentir, à sentir nos émotions, va bien au-delà de la capacité d’empathie des humains. J’ignore comment elles font, mais elles nous équilibrent. Je dois quitter mes copines, mais je ne pourrai plus jamais vivre loin des vaches.
Je rentre chez moi bien triste. Ce soir, I’m a poor lonesome cow-girl.

PORTRAIT DE VACHE : MELBA

Quand je suis arrivée dans la ferme où je travaille, Melba était encore un tout petit veau, mais elle avait déjà son regard facétieux. Elle est tout de suite devenue ma copine. Et même ma petite préférée. Bien sûr, elle a essayé de grignoter tous mes pantalons. Mais surtout, elle ne perdait jamais une occasion de faire un câlin. C’est, et de loin, le veau le plus gentil et le plus attendrissant que j’ai connu. Comme elle a une robe très particulière, toute mouchetée, et ce regard unique, encore maintenant, je la reconnais de loin dans un groupe, sans la moindre hésitation.

Melba a grandi, elle est passée d’une case individuelle à une case collective, et c’était toujours ma copine, celle qui dressait les oreilles dès que j’entrais dans la nursery, qui se précipitait vers moi et qui réclamait des câlins quand les autres se jetaient sur le foin. Quelques mois plus tard, elle a déménagé dans le bâtiment des génisses, tout à côté de chez moi, et je continuais à aller la voir quotidiennement. Elle avait bien grandi, mais elle était toujours aussi proche des humains. Il faut dire que les autres génisses ne l’aimaient pas beaucoup. C’est la dominée du groupe. Les autres la bousculent souvent, l’empêchent d’accéder au foin tant qu’elles n’ont pas fini leur repas. Mais Melba s’en fichait, de toute façon, elle préférait venir se faire gratter le chignon pendant que les autres croûtaient.

Et puis ce printemps, elle et son groupe ont découvert le monde fabuleux de dehors. C’est toujours un peu sportif, un lâcher de génisses : elles ne connaissent pas encore l’herbe fraîche, ni les clôtures électriques, et il faut être nombreux et vigilants pour qu’elles ne s’égayent pas dans la nature. Comme les vaches sont des animaux trouillards, une simple taupinière peut les terroriser. Mais avec Melba, ça a été vraiment facile. Elle a fait l’andouille quelques minutes, mais elle a été la première du groupe à comprendre que si on baissait le nez, on pouvait manger le truc vert qui recouvre le sol et que c’est vachement bon.

Et depuis qu’elle vit dehors, Melba m’ignore. Elle dresse la tête et les oreilles quand je l’appelle, puis elle retourne à ses activités bovines. Elle ne vient plus me faire de câlin, c’est tout juste si elle m’octroie un regard quand je lui donne de l’enrubanné. Elle est toujours la dominée du groupe, il arrive qu’elle se laisse gratter le menton, mais c’est tout.

C’est vexant. Les vaches sont vraiment des ingrates.

CÂLIN DE VACHE

Hier, Garance était toute bizarre.

Garance est une des plus grandes vaches du troupeau, avec Gaïa. Elle fait pas loin d’un mètre soixante au garrot, et elle doit peser tranquillou ses six cents kilos. C’est vraiment une grosse vache, et ça n’a rien d’une injure. Elle est plutôt calme et volontaire, toujours parmi les premières en tout : pour rentrer à l’étable, pour entrer en salle de traite ou pour retourner dans la pâture. Et comme ses congénères, elle est plutôt distante avec les humains. Il y a des races, des troupeaux et des individus plus ou moins pot de colle, mais dans cette ferme, les vaches aiment surtout qu’on leur fiche la paix. Cependant, hier, Garance avait une autre façon de voir les choses.

En sortant de la pâture, elle est restée un bon moment à me regarder avant d’éternuer et de descendre à l’étable. J’ai, comme d’habitude, préparé la salle de traite pendant que les vaches prenaient leur goûter, mais quand je suis allée ouvrir le parc d’attente, Garance m’attendait la tête posée sur la barrière. Je lui ai gratté le museau et elle a poussé un gros soupir. J’ai eu bien de la peine à pousser la grille sur laquelle elle s’appuyait – six cents kilos, vous dis-je ! – puis, passée de l’autre côté, je lui ai caressé l’encolure. Là, elle a baissé sa grosse tête, l’a posée tout doucement contre ma cuisse et est restée sans bouger. Alors j’ai continué à la gratter : derrière les oreilles, ça avait l’air pas mal, mais le mieux, c’était sous le menton. Ça a duré un moment : elle ne voulait plus bouger ! Je l’ai poussée, elle a quand même bien voulu avancer, et je suis allée chercher les autres. Garance est passée la première à la traite, a reniflé partout au moment de sortir, a pris son temps pour le faire mais est sortie quand même. J’ai poursuivi la traite, mais au moment de racler la bouse dans le parc d’attente, qui vois-je, la tête posée sur la barrière ? Ma Garance, qui attendait pour un nouveau câlin ! Certes, je n’avais pas que ça à faire. Mais franchement, comment résister à cette grosse tête quémandant des grattouilles ?

Il a quand même fallu que je finisse de nettoyer, que j’ouvre l’étable pour que les vaches les plus volontaires retournent à la pâture et que j’aille m’occuper des veaux. Un peu d’eau ici, un peu de foin là, je vérifie que tout le monde va bien et avant de sortir, je fais un câlin à chacun. Enfin… À chacun parmi les volontaires, parce qu’il y a des veaux qui ne veulent pas entendre parler de câlin. Et quand j’arrive devant la porte de l’étable, pour aller pousser les gourmandes toujours occupées aux cornadis, je trouve… Garance qui m’attendait ! Je passe le fil qui nous sépare, me plante devant elle les mains sur les hanches en lui demandant ce qu’elle veut encore et Garance… pose doucement sa tête sur ma cuisse. Et c’est reparti pour une troisième séance de je te gratte le derrière des oreilles et le fanon. J’ai eu bien de la peine à la faire remonter à la pâture, et quand je me suis éloignée, elle a poussé un long meuglement triste. Mais je ne pouvais quand même pas passer toute la nuit avec le troupeau !

Tout ça me semblait quand même fort étrange. Elle ne fait jamais ça, d’habitude. J’ai bien vérifié, elle n’avait absolument pas ses chaleurs. Alors quoi ? Mystère !

Sur la route du retour, j’ai croisé le patron. On s’est arrêté pour papoter quelques minutes, et je lui ai décrit l’étrange comportement de Garance.

« Ah ben oui, s’est-il écrié. Ça, c’est parce que ma petite fille n’est pas venue depuis presque un mois ! »

À vrai dire, je ne voyais pas bien le rapport. Mais il a poursuivi :

« Garance, c’est sa vache. Elle l’a vue naître et depuis qu’elle est toute petite, elle va la voir et reste avec elle, la gratte, se couche contre elle, et ça peut durer longtemps ! Alors là, Garance doit s’ennuyer, et elle cherche quelqu’un pour remplacer la petite ! »

Ce soir, j’expliquerai à Garance que c’est les vacances scolaires et que la petite fille ne devrait pas tarder à arriver.

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