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CHRONIQUES D’UNE VACHÈRE – LE REBOUTEUX

 

Une génisse marche sur trois pattes. Elle tient debout, mais elle en chie. Respiration trop rapide, tremblements : aucun doute possible, elle souffre. J’observe, je palpe, mais je ne trouve rien de particulier : il n’y a pas d’hématome, pas de blessure, a priori pas d’os cassé, rien d’enflé, pas d’abcès. Je repalpe, et clairement, il y a un truc qui ne va pas au niveau de la hanche. Mais je ne suis pas véto, je ne peux pas aller plus loin dans le diagnostique.

Comme elle peut quand même marcher, je la remonte de la pâture à l’étable, j’en cause au patron et je lui demande si j’appelle le véto.


” Le véto ? Non, dans ces cas là, il va dire qu’il faut l’euthanasier, les vétos c’est bien pour les organes, mais ça ne vaut rien pour les os. Appelle le rebouteux.
– Le rebouteux ?
– Le rebouteux.”


OK. Bon. Je regarde la liste des numéros d’urgence, et le rebouteux y apparaît bien avant le véto, et non, ça n’est pas rangé par ordre alphabétique.


Le rebouteux arrive. Un gentil monsieur, aussi doux que costaud. Il observe, il palpe et il est formel : la génisse s’est déboîtée la patte au niveau de la hanche. Il faut la coucher sans lui faire mal. Et je vous garantis que coucher une vache, c’est pas facile, mais on y arrive quand même.


Le rebouteux demande à ce qu’on file un anesthésiant léger à la vache. J’en suis quitte pour ma première intra-veineuse et, chance du débutant sans doute (et aussi choix d’une veine à l’épaisseur d’un tuyau d’arrosage) j’y arrive du premier coup.
La vache se détend d’un coup. Le rebouteux lui attrape la patte, la déplace, il y a comme un “crac”. Une heure après, la bête est debout, et elle mange. Elle a gagné six semaines de repos, mais elle vivra, et sans doute même sans boiter.


J’ai dû me mordre la langue très fort pour ne pas hurler quand le rebouteux m’a dit qu’il fallait lui filer des ampoules sublinguales. D’abord parce que si vous croyez que c’est facile de casser une ampoule sous la langue d’une vache sans qu’elle avale des morceaux de verre, j’aimerais vous y voir, mais surtout parce que c’est de l’homéopathie, et qu’à un moment, il faut arrêter les conneries. Je respire un grand coup et je négocie les anti-inflammatoires. Je comprends vite que l’homéopathie, c’est le truc de la fille, mais le père préfère les vrais médicaments, et heureusement, c’est avec le père que je me trouve.
C’est parti pour dix jours d’ampoules et de piqûres.


Et si vous vous demandiez, ça c’est moins d’une heure de l’activité de la journée.


Je vous ai déjà dit comme j’aime mon boulot ?

JE VOIS DES PETITS VEAUX PARTOUT

Quand les animalistes veulent vous faire croire que les éleveurs sont des brutes, il y a toujours le même “argument’ qui revient : on sépare les veaux de leurs mères dès la naissance et c’est horrible.

 

Je ne reviendrai pas sur les limites de l’anthropomorphisme, je crois en avoir déjà parlé cent fois. Mais je constate que s’il y a effectivement des élevages où on sépare le veau de la vache dès sa première heure de vie, ça n’est vraiment pas une constante partout. J’ai vu de tout, en réalité : des veaux séparés au bout d’une heure, un, deux ou trois jours, des veaux nourris au lait en poudre, des veaux nourris au biberon ou au seau, des veaux placés en nourrice …

En réalité, chaque éleveur fait en fonction de sa personnalité, de ses observations et de ses infrastructures.

Avec une nouvelle ferme, je découvre encore une nouvelle façon de faire.

Les mâles, qui sont vendus vers un mois, sont laissés avec le troupeau. En théorie, c’est leur mère qui les nourrit, en pratique, si certains tètent exclusivement leur mère, d’autres passent d’un pis à l’autre. Il arrive aussi qu’une mère ne s’occupe pas du tout de son veau : il y en a un comme ça en ce moment, donc je le nourris au biberon avec le lait de sa mère, du coup cette andouille me prend pour sa mère, me suit partout, essaie tantôt de me téter le pantalon, tantôt les manches, et ce matin il a même profité que j’étais penchée en avant pour carrément me choper un sein. Heureusement que la cotte est épaisse. P’tit con. Le gros avantage de ce fonctionnement, c’est que ça met d’excellente humeur le matin de voir des petits veaux courir partout dans l’étable. L’inconvénient, c’est que quand il faut les chopper le jour où l’acheteur vient les chercher, ça vire vite au générique de Benny Hill.

Pour les femelles, la règle fondamentale est : ça dépend. Si tout se passe normalement, les velles restent trois jours avec leur mère. Mais ça peut être moins si la vache ne s’en occupe pas, ça peut aussi être rallongé jusqu’à une semaine si le veau est faiblard, si le vêlage a été difficile, si on n’a pas le cœur à les séparer de suite… Il n’y a pas de règle écrite.

L’autre argument des animalistes, c’est que c’est très très mal de voler le lait des vaches deux fois par jour alors que le lait, c’est pour les veaux. Bon, déjà les veaux sont nourris au lait jusqu’au sevrage. Ensuite, depuis dix jours, on ne trait plus qu’une fois par jour, le matin. Bien sûr, la plupart des éleveurs hurlent que les vaches vont souffrir voire être malades. En réalité, elles ne montrent aucun signe d’inconfort, et les résultats du labo disent qu’elles n’ont aucun problème particulier. La ration alimentaire a été rééquilibrée en fonction, la production quotidienne a chuté d’environ 30% : tout le monde s’adapte et vit fort bien ce changement. En fait, au bout de trois jours, les vaches ont compris qu’il était inutile de se présenter à la salle de traite le soir.
Croyez-en mon expérience qui commence à s’étoffer : ceux qui vous disent que “dans les élevages – on fait comme ci ou comme ça” vous racontent forcément des carabistouilles. Il n’y a vraiment pas de dogmes figés sur les façons de faire. “Ça dépend” reste la seule réponse valable.

BIEN DANS LEURS SABOTS

Après quatre ans à traîner mes bottes de ferme en ferme, je pensais avoir globalement fait le tour des façons de procéder possibles, mais l’élevage bovin reste un univers toujours plein de surprises et voilà que j’en découvre un nouveau où on fait l’inverse de ce qui se pratique communément sur bien des points. J’ai apprécié mes différentes expériences, mais celle-ci a une saveur particulière, je ne résiste pas à vous présenter ici toutes les raisons pour lesquelles cet élevage en particulier est vite devenu mon préféré.

C’est une grande ferme parce qu’elle a deux activités : vaches allaitantes – vaches à viande, si vous préférez – et vaches laitières. Mais il n’y a qu’une grosse quarantaine de laitières. Je n’interviens pas du tout sur la partie allaitantes de cet élevage, je ne pourrais donc pas vous en dire grand-chose si ce n’est que les Limousines sont très jolies et les veaux pas du tout sauvages. Presque pas assez, d’ailleurs. L’autre jour, je me suis retrouvée nez à museau avec un taurillon qui baguenaudait hors de sa pâture. Bien sûr, j’ai immédiatement appelé le patron pour lui signaler l’affaire, il m’a répondu :
« Ah oui, je vois lequel. Non, mais c’est normal : il commence à être grand, il en a marre de sa mère, alors de temps en temps il va se promener et ensuite il retourne dans les pattes de sa mère, laisse-le, je verrai ça plus tard. »
Soyons clair : c’est ce que j’appelle une réponse non-conforme. Normalement, ça ne marche pas comme ça. Mais mon job ne consiste pas à décider de ce qui est bien ou pas, c’est de faire ce qu’on me demande. J’ai donc laissé le taurillon tranquille, et, de fait, il est retourné à sa place peu de temps après.

Côté élevage laitier, j’ai pu voir beaucoup plus largement comment ça fonctionne et je suis allée de surprise en surprise. Dans la grande majorité des élevages, les choses sont toujours à peu près organisées de la même façon : quand une vache vêle, on emmène le veau aussi vite que possible dans la nursery et la vache rejoint tout de suite le troupeau des laitières pour passer à la traite. Le veau reçoit son lait dans un seau – il faut donc lui apprendre à baisser la tête – et il est sevré vers deux mois. Il commence à avoir du foin et à être en groupe après avoir été sevré. Entendons-nous bien : je ne porte aucun jugement de valeur sur cette façon de fonctionner, tout s’explique, et rien de tout ça ne relève dans l’absolu de la maltraitance. Mais dans cet élevage-là, on ne fait pas du tout comme ça. D’abord, le veau reste 24 heures avec sa mère. Si le vêlage a été difficile, ce délai sera rallongé : la vache est mise quelques jours au repos et quitte à être au repos, on lui laisse son veau, puis on y va progressivement : la vache ne passera d’abord à la traite que le matin, après quoi elle retourne avec son veau. Ça n’est qu’au bout d’une semaine qu’ils seront séparés pour prendre un rythme normal de deux traites par jour. Dans tous les cas, même quand une vache est séparée de son veau, le veau est placé à un endroit où elle peut tout à fait venir le voir, le renifler, le lécher et l’allaiter pendant une semaine. Ensuite le veau passe dans une case individuelle de la nursery, mais le bâtiment est organisé de telle sorte que les vaches gardent un contact visuel avec les veaux jusqu’à leur sevrage complet qui n’intervient qu’entre quatre et six mois, selon les individus.

On m’avait toujours dit que procéder de la sorte créait des séparations plus difficiles et que les veaux sevrés tardivement avaient du mal à perdre le réflexe de téter, et qu’il est compliqué de leur apprendre à baisser la tête pour boire au seau. Je ne peux que constater que si les choses sont faites correctement, c’est absolument faux. Au début, les vaches restent près de la nursery et donc de leurs veaux, mais très vite, elles s’en désintéressent tout à fait et retournent d’elles-mêmes à leur vie de vache en troupeau. Quant aux veaux sevrés tard, je n’en ai vu aucun téter ses comparses. Certes, ils sont sevrés plus vieux et sont nourris au biberon puis au seau à tétine pendant un mois. Mais une fois ce premier mois écoulé, ils ont déjà accès à du foin. Ceux qui élèvent des veaux élevés sous la mère en pâture le savent : les veaux commencent à brouter bien avant d’être sevrés, effectivement, souvent vers un mois. Le foin a un avantage certain : c’est un aliment sec qui donne soif. On leur donne donc en même temps de l’eau tiède, et ils comprennent vite tout seuls qu’il faut baisser le nez pour boire. Dès lors, il n’y a rien de particulier à leur expliquer quand on leur apporte un seau de lait sans tétine.

En fait tout est d’abord pensé non pour le confort de l’éleveur mais bien pour celui des bêtes. Et par effet rebond, c’est aussi beaucoup plus confortable pour les humains.

Le troupeau est vif sans être effrayé. Les vaches ne montrent aucun signe de stress. Elles sont assez distantes avec les humains sans en avoir peur. Les veaux sont d’une simplicité déconcertante à déplacer. On peut isoler une vache du troupeau avec la même extrême simplicité. La production est bonne et de qualité.

Les bâtiments ne sont pas particulièrement récents, rien n’est robotisé et pourtant, c’est bien là que j’ai rencontré le plus grand confort de travail. L’éleveur, quant à lui, n’a rien d’un illuminé. C’est un agriculteur tout ce qu’il y a de plus conventionnel et qui a simplement organisé les choses en fonction de ce qui lui paraissait le mieux pour tout le monde. Il montre une attention soutenue pour ses bêtes et de tout cet ensemble de petites choses, ce qui en ressort est une impression de douceur. Ça fait plaisir pour les vaches, et ça rend le travail extrêmement agréable.

(crédit photo : FranceAgriTwittos)

IL N’Y A PAS D’ÉLEVEURS PARFAITS

photo de Michaël Grab

En plusieurs années de pratique en tant qu’ouvrière agricole, j’ai eu l’occasion de découvrir de l’intérieur plusieurs élevages, et je n’en ai jamais vu deux identiques. Chaque éleveur est différent et son élevage lui ressemble. Les bâtiments, l’organisation du travail, la race et le caractère des animaux, la propreté, le matériel… Sans exagérer, quand on passe d’une ferme à une autre, il faut presque repartir de zéro à chaque fois tant les pratiques peuvent être éloignées les unes des autres. Petit tour d’horizon des choses vues.

Il y a des troupeaux de quarante, cinquante, soixante ou cent vingt bêtes et bien évidemment, le travail diffère en fonction de ce paramètre. Il y a des élevages où chaque bête a un nom. Dans d’autres, on appelle les vaches par leur numéro de collier – dans les élevages où les vaches ont un collier – et il y a encore les éleveurs qui n’utilisent pas vraiment de nom officiel mais où les vaches ont un surnom en rapport avec une spécificité physique ou un détail de caractère : la grande, la petite, la douce, la grosse, la pénible. Pour les vaches, ça ne change pas grand-chose : elles identifient de toute façon le mot qu’on emploie pour les appeler que ce soit «douze» ou «Jasmine». Et dans tous les cas, les animaux sont reconnus en tant qu’individus, même si c’est plus compliqué dans les gros troupeaux que dans les petits.

Pour faire avancer les bêtes, il y a aussi autant de méthodes que d’éleveurs. Là, on les appelle et elles viennent, tout simplement. Ailleurs, on les pousse avec un bâton. On peut aussi faire avancer les plus volontaires à la voix et pousser les plus réfractaires avec un bâton. Certains ont un assistant canin pour se charger de cette opération. J’ai même vu un élevage où on ne force les bêtes à rien : on attend qu’elles aient envie d’avancer par elles-mêmes. Et parfois, c’est rudement long.

Il y a des fermes extrêmement propres et d’autres qui le sont moins. J’ai vu des salles de traite au carrelage immaculé et où les vaches n’ont pas une trace de boue ou de bouse sur la robe, d’autres où la salle de traite plus vétuste est en béton brut difficile à nettoyer et où les vaches ont de la boue plein les pattes ; la seule règle, c’est que la salle de traite est toujours le lieu le plus propre de l’élevage. A certains endroits, on désinfecte les mamelles à chaque traite avec une insistance digne d’un bloc opératoire, à d’autres on se contente d’un petit lavage rapide. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les vaches les plus nettoyées ne sont pas forcément celles qui ont le moins de mammites. L’hygiène lors de la traite est fondamentale, mais ça n’est pas le seul paramètre.

Même la gestion des pâtures n’est absolument pas normée. Certains préfèrent de très grandes pâtures où les vaches restent une semaine avant de passer à une autre. D’autres ont de toutes petites pâtures où les vaches ne restent qu’une journée avant d’aller brouter la suivante. On voit aussi des élevages où les vaches ne vont pas en pâture mais où l’herbe est fauchée et déposée dans des mangeoires.

Les soins apportés aux bêtes diffèrent également. Tel éleveur pratiquera systématiquement le parage des sabots – la pédicure – tous les ans, tel autre ne le fera que si nécessaire, et d’autres encore ne le feront jamais. Dans tel élevage on soignera un veau malade qu’il soit mâle ou femelle, dans d’autres on soignera rarement les mâles parce que le marché est catastrophique et que le prix de vente du veau ne remboursera jamais les soins vétérinaires. Le commun des mortels non-éleveur n’aime pas entendre parler des réalités économiques, mais ne leur en déplaise c’est un paramètre fondamental. Il y a des élevages où on ne croise quasiment jamais de bêtes malades, ce sont souvent des élevages dans lesquelles on ne garde les vaches que quelques années : toutes espèces confondues, les jeunes êtres sont en moyenne en meilleure santé que les plus anciens. Dans d’autres fermes, les vaches âgées ont toute leur place dans le troupeau, et tant pis si elles coûtent un peu plus cher en frais vétérinaires.

Alors parmi toutes ces pratiques, laquelle est la meilleure ? Aucune. Ou plutôt toutes. La meilleure pratique est celle qui est la plus adaptée à l’éleveur. Dans chaque élevage, on trouvera des choses qui ne nous plairont pas et d’autres qu’on appréciera. L’éleveur le moins délicat avec ses bêtes peut aussi être celui qui passera par ailleurs le plus de temps et d’argent à leur apporter des soins vétérinaires. Cet éleveur qui ne parle pas à ses bêtes et qui a l’air le plus détaché sera peut-être celui qui pleurera la mort d’une vache. Celui-là qui est le plus méticuleux sur l’hygiène sera celui qui observe le moins bien le comportement du troupeau. Celui qui connaît le mieux le comportement du troupeau au point de détecter un souci d’un seul coup d’œil dans l’étable peut aussi être celui qui réagira le moins vite à un souci de santé sur un individu. Certains se remettront quotidiennement en question, d’autres répéteront toute leur vie les mêmes gestes sans jamais rien changer. Certains continueront à apprendre tout au long de leur vie, d’autres penseront que ce qu’ils savent suffit bien.

Aucun éleveur n’est parfait parce qu’aucun être humain ne l’est. Chacun travaille avec sa sensibilité, sa force, ses connaissances, ses préjugés, ses savoir-faire, sa curiosité. Comme dans n’importe quel autre métier, comme dans toutes les situations de la vie. Nous vivons une époque étrange où les exigences sociétales sont telles qu’on leur demande pourtant la perfection. On vous montrera la vidéo d’une vache sale, ou d’un coup de bâton, et on vous enjoindra à hurler contre de telles pratiques. Mais on ne vous fera pas voir le même éleveur qui vient de passer toute une nuit auprès d’une vache malade, angoissé à l’idée de la voir souffrir. L’exigence de perfection est un leurre voire un mensonge. La perfection n’est pas humaine, elle ne l’a jamais été et elle ne le sera jamais. Nous pouvons tous seulement faire de notre mieux avec ce que nous sommes. Nous nous trompons tous, nous commettons tous des erreurs et pourtant nous essayons tous de faire de notre mieux. Dès lors, pourquoi exiger autre chose des éleveurs ?

POURQUOI SÉPARE-T-ON LES VEAUX DE LEUR MÈRE ?

 

« Pourquoi sépare-t-on les veaux de leur mère ? », telle est la question qu’on nous pose le plus souvent concernant les élevages laitiers. Enfin… En réalité, on nous assène plutôt des affirmations anthropomorphiques concernant la séparation des veaux de leur mère, mais il y a aussi des gens pleins de bonne foi qui ne demandent qu’à comprendre, nous allons donc le leur expliquer ici.

Il faut avant tout faire la part des choses : tous les veaux ne sont pas séparés de leur mère à la naissance. Cet acte concerne essentiellement les veaux de races laitières, les veaux de races dites allaitantes, c’est-à-dire à viande, restent un certain temps – variable selon les élevages – sous la mère. Il en va autrement dans les élevages laitiers. Là, en effet, on retire les veaux relativement vite, mais le délai exact diffère d’un élevage à un autre, selon tout un tas de critères qui vont des conditions de vêlage aux infrastructures en passant par la sensibilité particulière de l’éleveur. Certains le feront dans l’heure, d’autres dans la journée. Dans tous les cas, on laisse toujours le temps à la vache de lécher son veau. Comme tous les mammifères, le petit veau tout juste sorti du ventre de sa mère est tout mouillé et même très gluant, si bien que, très vite, la vache le lèche pour le sécher, et c’est très important pour qu’il n’attrape pas froid. Certaines vaches, pourtant, ont si peu d’instinct maternel qu’elles ne le font pas, et quand ça arrive, c’est l’éleveur qui doit le sécher : il frotte alors le veau avec de la paille. D’autres saupoudrent du son de blé sur le veau pour inciter la vache à le lécher. Ça ne fonctionne pas à tous les coups, alors il faut en revenir au bouchon de paille. En fait, contrairement aux vaches allaitantes, les vaches laitières ont un instinct maternel généralement peu développé pour une raison fort simple : la sélection génétique.

Voilà dix mille ans que nous élevons des vaches. Pendant dix mille ans, nous avons procédé à une sélection des individus afin d’effectuer des croisements qui avantagent ce qui nous intéresse le plus. Pour les vaches à viande, nous avons privilégié le développement musculaire afin d’obtenir plus de steaks, pour les vaches à lait, nous avons choisi les plus belles mamelles afin d’obtenir plus de lait. Ainsi, de nos jours, les allaitantes – Limousines ou Charolaises, par exemple – produisent juste ce qu’il faut de lait pour leurs veaux alors que les laitières – Normandes ou Prim’Holstein – peuvent produire trente litres de lait par jour alors qu’un veau d’une semaine n’a besoin que de quatre à cinq litres pour se nourrir. En effectuant une sélection génétique, nous avons aussi privilégié certains comportements, exactement comme nous l’avons fait par ailleurs avec les chiens. Le Border Collie est un excellent chien de troupeau parce qu’au fil des siècles nous avons favorisé la reproduction des individus qui montraient les meilleurs dispositions pour l’aide au déplacement des troupeaux. La Prim’Holstein n’a pas un instinct maternel très développé car nous avons privilégié les individus qui n’essayaient pas de nous encorner quand on s’approchait de leurs petits.

Grâce à ces dix mille ans de sélection, nous pouvons aujourd’hui retirer un veau à sa mère sans nous faire encorner, et même sans qu’elle hurle pendant des jours. Il arrive qu’une vache appelle son veau. La plupart du temps, ça ne dure que quelques heures. Il arrive aussi qu’un veau appelle sa mère. Ça s’arrête toujours au moment où on lui apporte un seau ou un biberon de lait. Et en général, une fois qu’il a mangé, comme tous les bébés, il dort. Vous avez sans doute vu de ces vidéos où des vaches poussent des hurlements : dans l’immense majorité des cas, et n’importe quel éleveur pourra vous le confirmer, il s’agit de vaches en chaleur : elles n’appellent pas leur veau mais le taureau.

« Pourquoi ne laisse-t-on pas les veaux téter ? », me demanderez-vous. C’est une excellente question à laquelle il y a plusieurs réponses qui s’ajoutent. J’ai déjà partiellement répondu à cela plus haut : d’abord parce que le but d’un élevage laitier est de produire du lait, qu’il faut donc traire les vaches et qu’il est techniquement impossible de faire entrer une vache avec son veau dans une salle de traite. Quant à les séparer avant, à supposer que ça soit réalisable, ça prendrait un temps fou pour un bénéfice nul. Ensuite, parce que la vache va produire quoi qu’il arrive beaucoup plus de lait que le veau n’en boira, et si on ne la trait pas, ses mamelles pleines vont finir par lui faire très mal. Il y a encore d’autres raisons plus techniques.

Deux à trois mois avant de vêler, une vache laitière est tarie afin que toutes ses ressources soient consacrées au veau. Elle est en quelque sorte mise en congé maternité. La phase de tarissement permet également de préparer et de reposer la mamelle pour le prochain cycle de lactation. C’est une période délicate, car c’est lors du tarissement qu’une vache présente le plus de risque de développer une infection de la mamelle : une mammite. On peut procéder de différentes manières pour l’éviter. La plus courante consiste en une injection intra-mammaire préventive d’antibiotique. Non, ça ne fait pas mal à la vache. On utilise aussi souvent un obturateur de trayons pour empêcher les bactéries d’y entrer. Pour le dire plus clairement, on met un bouchon de kératine dans les trayons, et on l’ôte avant la première traite. Et ça non plus, ça n’a rien de douloureux pour la vache.

Le troupeau des taries est séparé des autres vaches. Certains éleveurs les gardent en bâtiment, d’autres leur réservent une pâture rien que pour elles. Quand une vache vêle, s’il y a un bouchon, le veau ne peut pas téter. Mais il peut y avoir bien plus grave. Si la mère appartient à l’ample catégorie des vaches peu maternelles, le veau risque d’aller en téter une autre, qui n’a pas de lait, mais qui a des antibiotiques dans la mamelle. Et un veau qui n’a pas encore eu de colostrum – donc ce dont il a besoin pour développer son système immunitaire – qui avale des antibiotiques est condamné : les antibiotiques risquent de lui détruire l’intestin, il aura la diarrhée, et la diarrhée est la première cause de mortalité chez les veaux.

Enfin, il y a encore deux raisons de séparer le veau de sa mère. La première, c’est que ça permet de désinfecter le cordon ombilical, la seconde, c’est que ça évite – car ça arrive relativement régulièrement – que la vache ne tête le cordon ombilical … et vide le veau de son sang. Oui, je sais, c’est dégoûtant, mais ça arrive.

Comme vous le voyez, si on sépare le veau de la vache, ça n’est pas parce que les élevages laitiers sont peuplés d’humains sadiques. Ça n’est pas non plus comparable au fait d’arracher un nourrisson humain des bras de sa mère, l’humain n’étant pas issu de dix mille ans de sélection génétique. En outre, il faut très peu de temps à un veau pour s’habituer à sa mère de substitution : l’éleveur, l’éleveuse ou le salarié qui a la responsabilité des soins à apporter aux veaux. D’autant que la majorité des humains réagit systématiquement de la même façon devant n’importe quel bébé de n’importe quelle espèce : on le trouve mignon, on veut lui faire des câlins – et on ne s’en prive pas – et notre propre instinct de protection s’exprime pleinement. Et le spectacle des éleveurs costauds et aguerris tout attendris devant les veaux est toujours particulièrement croquignolesque, mais ne le répétez pas trop : la plupart d’entre-eux essaie de faire croire qu’ils sont des durs et n’admettront pas en public qu’ils passent des plombes à leur faire des gouzi-gouzis.

LES RISQUES DU METIER

Pour la première fois en un an et demi, hier, j’ai mis un vrai coup de bâton à une vache. Je n’en suis pas fière, mais je n’en ai pas honte non plus : c’était le seul moyen de garder mes bras intacts.

Il faut savoir que dans les élevages laitiers, la grande majorité des accidents se produit dans la salle de traite. Il y a des tas de façons de s’y faire très mal. La glissade est un grand classique. Et les carrelages anti-dérapants ou les bottes à semelle crantée n’empêchent pas tous les vols planés, avec parfois atterrissage de la tête sur un rebord métallique. Il y a aussi les barrières des bouts de quai de traite : elles sont pile à hauteur de crâne, et si une vache y met un grand coup, c’est la fracture assurée. Il y a la manipulation des produits de nettoyage de la machine à traire, un jour un acide, et le lendemain une base de type ammoniac – qui ont brûlé bien des mains et bien des yeux. Il y a encore les ponts basculants, qui sont très lourds et qui ont blessé et même tué plusieurs éleveurs. Avec beaucoup de vigilance et de prudence, nombre de ces accidents peuvent être évités. Mais le plus grand facteur de risque est par nature imprévisible : il s’agit des animaux eux-mêmes.

Il y a les coups mineurs. L’autre jour, j’ai pris un coup de queue de vache dans l’oreille. J’ai eu très mal et mon oreille est restée rouge pendant deux jours. Vu de l’extérieur, c’est rigolo, n’empêche que ça fait mal. Deux jours plus tard, rebelote : splatch ! Un coup de queue dans le plexus, ça m’a coupé le souffle. Les vaches remuent sans arrêt de la queue. Ça n’a l’air de rien, mais le muscle qui permet de la faire bouger est très costaud. Dans l’immense majorité des cas, on prend l’équivalent d’une grosse baffe et ça n’est pas très grave. Mais des éleveurs y ont laissé un œil.

Il y a des accidents beaucoup plus graves. Vous pouvez vous trouver au milieu du troupeau dans un espace clos, comme le parc d’attente, par exemple, pile au moment où un bruit va effrayer les bêtes. Au mieux, vous aurez juste les pieds écrabouillés – mais comme vous êtes sérieux, vous portez des bottes de sécurité et ça limite les risques de fracture – au pire, vous pouvez mourir la cage thoracique écrasée, ou piétiné si par malheur vous chutez. Ça n’a rien d’une fiction, ce genre d’accidents arrive régulièrement.

Enfin, il y a l’accident le plus courant : l’avant-bras brisé par un coup de patte au moment de nettoyer la mamelle ou de traire. Car nos avant-bras ne sont que des brindilles face à un coup de patte de vache. Et c’est ce qui a failli m’arriver hier.

J’ai de la chance : le troupeau avec lequel je travaille est vraiment calme. Dans certains élevages, on est obligé d’utiliser des entraves pour immobiliser les vaches et les empêcher de taper ; là où je bosse, il n’y a même pas d’entrave. Le patron n’aime pas ça, ça fait un peu mal aux vaches et il pense que l’utilisation d’une entrave est un constat d’échec. Il pense qu’il vaut mieux apprendre aux bêtes à rester calmes. Ça prend un peu plus de temps à leur arrivée, et ça en fait gagner beaucoup tout au long de leur vie. Et j’ai tendance à penser qu’il a raison, puisque ses bêtes ne tapent pas. Sauf Lamiss. Dès qu’elle est arrivée dans la salle de traite, elle a tapé. En général, j’emploie toujours la même technique dans ces cas-là : je la laisse se calmer, je m’occupe d’une autre vache, et quand je reviens, elle se laisse faire. Eh bien hier, ça n’a pas marché. Elle a tapé très fort, plusieurs fois, et je me remercie d’avoir d’excellents réflexes. À quelques micro-secondes près, j’étais bonne pour l’hôpital et le plâtre. J’ai laissé Lamiss se calmer. Elle a encore tapé. Je l’ai engueulée très fort. Ça n’y a rien changé. Elle a tapé si fort qu’elle en a complètement explosé la griffe de traite. Il y avait des tuyaux arrachés et des morceaux partout. J’ai tout remonté, j’ai re-tenté le coup, et paf ! Elle a encore mis un gros coup de patte. Alors j’ai fait comme le patron m’avait dit de faire si ça arrivait : je suis allée chercher le bâton, je lui en ai mis un bon coup sur la cuisse en criant « Lamiss, ça suffit ! », et … je l’ai branchée sans qu’elle bouge une oreille.

Je comprends que ça puisse choquer qu’on use parfois de cette sorte de violence. Si une caméra avait été là, on aurait coupé les coups de pattes au montage et je faisais la une des bourreaux d’animaux. Mais Lamiss doit bien peser ses six cents kilos, et comme toutes les vaches, elle a la peau épaisse. Bien sûr, elle sent le coup, la preuve, c’est qu’elle se calme, mais ça n’a rien à voir avec ce que nous ressentons avec le même coup de bâton – en plastique souple. Les vaches ne comprennent pas « s’il-te-plaît ». Elles ne comprennent pas plus les grands discours sur le respect mutuel. Il n’y a qu’à voir avec quelle violence elles se battent parfois entre elles pour le comprendre, et aussi pour se rendre compte que mon coup de bâton n’a pas grand-chose à voir avec les grands coups de têtes qu’elles se mettent dans le ventre. Quand une vache commence à faire ainsi l’andouille, elle est dangereuse pour nous, et il nous faut ré-affirmer notre position hiérarchique. Comme je ne suis pas en mesure de lui expliquer que c’est moi le chef en lui mettant un coup de tête dans le ventre, je procède autrement. Et un seul coup suffit.

Lamiss a un sale caractère. Elle retentera de frapper, je n’en doute pas. Le sachant, je fais très attention avec elle. Mais si elle recommence, alors je devrais encore lui expliquer que ça n’est pas elle qui commande. Sachez par ailleurs qu’une vache qui serait impossible à calmer finirait par être envoyée à l’abattoir. Je doute que Lamiss en arrive là, mais aucun éleveur responsable ne garde une bête dangereuse. Les métiers de l’agriculture sont déjà hautement accidentogènes, il est hors de question de prendre des risques inconsidérés avec des bêtes ingérables.

DEDANS – DEHORS : LE DILEMME DES VACHES

Si on laisse le choix aux vaches entre une belle pâture bien grasse et une étable, elles se précipiteront immédiatement dans la belle pâture. Enfin, ça, c’est ce que je croyais. Mais la réalité est plus compliquée.

Les vaches sont gourmandes et un peu fainéantes, il faut bien le dire. Si elles ont le choix entre passer la journée à brouter ou manger ce qu’on leur met à l’auge, beaucoup préféreront manger à l’auge, surtout si la nourriture y est plus appétente : maïs ou herbe ensilée, les vaches aiment beaucoup ce qui a fermenté. Comme dit souvent mon patron : « si on te laisse le choix entre des épinards bouillis ou du chocolat, tu ne prendras pas les épinards ! » Et c’est exactement la même chose pour les bovins, sauf qu’il est rare – mais ça existe, si si ! – qu’on complémente les vaches avec du cacao. Alors quand, après la traite, j’ouvre l’étable pour que les vaches retournent dehors, eh bien la plupart du temps, si elles n’ont pas fini de croûter le maïs, il ne se passe rien. Et c’est bien pire s’il pleut.

Imaginez que vous ayez le choix entre vous coucher dans un bon lit de paille fraîche ou aller dormir dans l’herbe mouillée : choisiriez-vous l’herbe mouillée ? Non, évidemment. Eh bien ça n’est pas différent pour les vaches. Donc, quand on ouvre l’étable sur un rideau de pluie, les bêtes vous regardent en coin, d’un air de dire :

« Non, mais tu rigoles, là ? C’est pas un temps à mettre un troupeau dehors ! »

Et si vous pensez que c’est plus simple l’été, sachez qu’au-delà de 24°C, les vaches sortent de leur température de confort. Et ça ne leur plaît pas. Alors elles préfèrent traîner la patte dans l’étable où il fait souvent plus frais. Et où il y a beaucoup moins de mouches.

En fait, il est bien plus facile de faire aller les vaches de la pâture à l’étable que l’inverse. Dans le premier cas, on ouvre la clôture, et elles se précipitent jusqu’aux cornadis dans l’étable. Dans le second cas, il faut pousser le troupeau dehors.

Mais alors, me direz-vous : les vaches sont mieux dedans, nul besoin de les mettre dehors ! Je ne dirais pas ça. Les vaches préfèrent être dedans par confort et fainéantise. Mais le confort et la fainéantise ne sont pas forcément ce qui fait prendre les meilleures décisions. La plupart des enfants préfèrent les nouilles aux légumes, mais tout le monde sait qu’on ne peut pas les laisser ne manger que des nouilles. Voilà pourquoi on ne leur demande pas leur avis et qu’on pousse le troupeau dehors et qu’on donne des légumes aux enfants, qu’ils le veuillent ou non.

Et puis si les vaches apprécient leurs deux heures d’étable matin et soir, quand vient le printemps et qu’elles retournent dehors pour la première fois après les mois d’hiver à l’abri, elles oublient confort et fainéantise et sont bien contentes de retourner brouter. D’ailleurs, il n’est pas rare durant l’hiver qu’elles montrent leur impatience en ouvrant grand l’étable : elles poussent la porte coulissante avec leur nez, et on comprend alors qu’elles ont vraiment envie de sortir. Ou de nous embêter, allez savoir. Heureusement, la porte coulissante n’est qu’une des deux fermetures, la seconde étant une barrière bloquée par un goupillon, et pour l’instant, aucune n’a encore compris comment enlever ledit goupillon.

Alors bien sûr que la place des vaches est dehors, mais il faut régulièrement le leur rappeler.

PORTRAIT DE VACHE : MELBA

Quand je suis arrivée dans la ferme où je travaille, Melba était encore un tout petit veau, mais elle avait déjà son regard facétieux. Elle est tout de suite devenue ma copine. Et même ma petite préférée. Bien sûr, elle a essayé de grignoter tous mes pantalons. Mais surtout, elle ne perdait jamais une occasion de faire un câlin. C’est, et de loin, le veau le plus gentil et le plus attendrissant que j’ai connu. Comme elle a une robe très particulière, toute mouchetée, et ce regard unique, encore maintenant, je la reconnais de loin dans un groupe, sans la moindre hésitation.

Melba a grandi, elle est passée d’une case individuelle à une case collective, et c’était toujours ma copine, celle qui dressait les oreilles dès que j’entrais dans la nursery, qui se précipitait vers moi et qui réclamait des câlins quand les autres se jetaient sur le foin. Quelques mois plus tard, elle a déménagé dans le bâtiment des génisses, tout à côté de chez moi, et je continuais à aller la voir quotidiennement. Elle avait bien grandi, mais elle était toujours aussi proche des humains. Il faut dire que les autres génisses ne l’aimaient pas beaucoup. C’est la dominée du groupe. Les autres la bousculent souvent, l’empêchent d’accéder au foin tant qu’elles n’ont pas fini leur repas. Mais Melba s’en fichait, de toute façon, elle préférait venir se faire gratter le chignon pendant que les autres croûtaient.

Et puis ce printemps, elle et son groupe ont découvert le monde fabuleux de dehors. C’est toujours un peu sportif, un lâcher de génisses : elles ne connaissent pas encore l’herbe fraîche, ni les clôtures électriques, et il faut être nombreux et vigilants pour qu’elles ne s’égayent pas dans la nature. Comme les vaches sont des animaux trouillards, une simple taupinière peut les terroriser. Mais avec Melba, ça a été vraiment facile. Elle a fait l’andouille quelques minutes, mais elle a été la première du groupe à comprendre que si on baissait le nez, on pouvait manger le truc vert qui recouvre le sol et que c’est vachement bon.

Et depuis qu’elle vit dehors, Melba m’ignore. Elle dresse la tête et les oreilles quand je l’appelle, puis elle retourne à ses activités bovines. Elle ne vient plus me faire de câlin, c’est tout juste si elle m’octroie un regard quand je lui donne de l’enrubanné. Elle est toujours la dominée du groupe, il arrive qu’elle se laisse gratter le menton, mais c’est tout.

C’est vexant. Les vaches sont vraiment des ingrates.

CÂLIN DE VACHE

Hier, Garance était toute bizarre.

Garance est une des plus grandes vaches du troupeau, avec Gaïa. Elle fait pas loin d’un mètre soixante au garrot, et elle doit peser tranquillou ses six cents kilos. C’est vraiment une grosse vache, et ça n’a rien d’une injure. Elle est plutôt calme et volontaire, toujours parmi les premières en tout : pour rentrer à l’étable, pour entrer en salle de traite ou pour retourner dans la pâture. Et comme ses congénères, elle est plutôt distante avec les humains. Il y a des races, des troupeaux et des individus plus ou moins pot de colle, mais dans cette ferme, les vaches aiment surtout qu’on leur fiche la paix. Cependant, hier, Garance avait une autre façon de voir les choses.

En sortant de la pâture, elle est restée un bon moment à me regarder avant d’éternuer et de descendre à l’étable. J’ai, comme d’habitude, préparé la salle de traite pendant que les vaches prenaient leur goûter, mais quand je suis allée ouvrir le parc d’attente, Garance m’attendait la tête posée sur la barrière. Je lui ai gratté le museau et elle a poussé un gros soupir. J’ai eu bien de la peine à pousser la grille sur laquelle elle s’appuyait – six cents kilos, vous dis-je ! – puis, passée de l’autre côté, je lui ai caressé l’encolure. Là, elle a baissé sa grosse tête, l’a posée tout doucement contre ma cuisse et est restée sans bouger. Alors j’ai continué à la gratter : derrière les oreilles, ça avait l’air pas mal, mais le mieux, c’était sous le menton. Ça a duré un moment : elle ne voulait plus bouger ! Je l’ai poussée, elle a quand même bien voulu avancer, et je suis allée chercher les autres. Garance est passée la première à la traite, a reniflé partout au moment de sortir, a pris son temps pour le faire mais est sortie quand même. J’ai poursuivi la traite, mais au moment de racler la bouse dans le parc d’attente, qui vois-je, la tête posée sur la barrière ? Ma Garance, qui attendait pour un nouveau câlin ! Certes, je n’avais pas que ça à faire. Mais franchement, comment résister à cette grosse tête quémandant des grattouilles ?

Il a quand même fallu que je finisse de nettoyer, que j’ouvre l’étable pour que les vaches les plus volontaires retournent à la pâture et que j’aille m’occuper des veaux. Un peu d’eau ici, un peu de foin là, je vérifie que tout le monde va bien et avant de sortir, je fais un câlin à chacun. Enfin… À chacun parmi les volontaires, parce qu’il y a des veaux qui ne veulent pas entendre parler de câlin. Et quand j’arrive devant la porte de l’étable, pour aller pousser les gourmandes toujours occupées aux cornadis, je trouve… Garance qui m’attendait ! Je passe le fil qui nous sépare, me plante devant elle les mains sur les hanches en lui demandant ce qu’elle veut encore et Garance… pose doucement sa tête sur ma cuisse. Et c’est reparti pour une troisième séance de je te gratte le derrière des oreilles et le fanon. J’ai eu bien de la peine à la faire remonter à la pâture, et quand je me suis éloignée, elle a poussé un long meuglement triste. Mais je ne pouvais quand même pas passer toute la nuit avec le troupeau !

Tout ça me semblait quand même fort étrange. Elle ne fait jamais ça, d’habitude. J’ai bien vérifié, elle n’avait absolument pas ses chaleurs. Alors quoi ? Mystère !

Sur la route du retour, j’ai croisé le patron. On s’est arrêté pour papoter quelques minutes, et je lui ai décrit l’étrange comportement de Garance.

« Ah ben oui, s’est-il écrié. Ça, c’est parce que ma petite fille n’est pas venue depuis presque un mois ! »

À vrai dire, je ne voyais pas bien le rapport. Mais il a poursuivi :

« Garance, c’est sa vache. Elle l’a vue naître et depuis qu’elle est toute petite, elle va la voir et reste avec elle, la gratte, se couche contre elle, et ça peut durer longtemps ! Alors là, Garance doit s’ennuyer, et elle cherche quelqu’un pour remplacer la petite ! »

Ce soir, j’expliquerai à Garance que c’est les vacances scolaires et que la petite fille ne devrait pas tarder à arriver.

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