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CONTRÔLE !

Le lundi c’est contrôle. Le contrôleur vient… contrôler.

Oh ! il ne s’agit pas de ces contrôleurs qu’on donne aux chiens et dont les restes finissent aux sangliers, non.
Il s’agit du contrôleur laitier, celui avec qui on commence par boire un café. Celui qui joue avec le chien et qui vous aide aux mouvements de troupeau entre deux lots de chèvres à traire. Celui qui connaît le nom de vos chèvres et qui flatte la cuisse (de la chèvre, what did you expect?) en guise de présentation avant de brancher une chèvre. Le contrôleur sympa, quoi.

Le contrôle laitier, c’est ce qu’on appelle un syndicat de performance. Cékoidon ?
C’est un appui technique à adhésion facultative. Il n’est pas obligatoire. Il est là pour aider et conseiller l’éleveur. Les résultats du contrôle laitier servent de feuille de route pour ensuite aider l’éleveur dans les calculs de rations et pour la sélection génétique.

En effet, pour faire du bon lait (et pour ce qui nous concerne, du bon fromage), il faut un lait avec de bons taux de matière grasse et de protéines. Et cela dépendra d’une part de l’alimentation du troupeau, d’autre part des caractères génétiques de l’animal. Alors, le contrôle laitier permet d’adapter les apports en foin et céréales de la ration en fonction du litrage et des taux. Et puis cela permet aussi d’améliorer vos taux ( Ça va ? J’ai perdu personne en route ?) .
Comment qu’on fait donc M’dame pour améliorer les taux ?
Rien à voir avec la bourse… Quoique… Les bourses du bouc ont un rôle à jouer.
Par exemple, en ce moment, c’est sec sur les parcours. Pas d’herbe et les biks sucent des cailloux (sans contrepèterie). Alors le taux de matière grasse chute. Et ça, c’est embêtant parce que le client, il veut du gras dans son fromage ! Du moelleux, de l’onctueux, de la tendresse bordel !

Alors, pour compenser le phénomène (qui est aussi naturel chez la chèvre en cette période, afin de sevrer les chevreaux et de coller au stade physiologique de la lactation, mais qui est emmerdant pour fromager : ben oui, les clients on veut pas les sevrer , on veut les rendre addict !) Euh… Où en étais-je ?

Ouï ! Afin de compenser le phénomène d’inversion de taux, il suffit de donner 50 grammes de graines de tournesol par chèvre et par jour, et le lait retrouve un peu de gras !
Et bien ça, je l’ai appris avec le contrôleur laitier !

Et… Pssssssst… Approchez… Je vous livre un secret…
Non seulement le contrôleur est un ancien éleveur caprin fromager, mais c’est aussi MON ANCIEN MAÎTRE DE STAGE. Alors, il me donne des conseils pour fromager ! Et pour améliorer les taux ! Et là, on en vient à la bourse : on fait appel au bouc ! Ben oui, la génétique quoi ! La bonne graine qui donnera la bonne chevrette issue de la bonne mère. Donc, on adapte le bouc. Mes guerriers, Hercule Bouc, Jedi et Orion, ont une bonne génétique et engendrent de bonnes fifilles.

Hercule Bouc ? Les cordons de la bourse : ça te parle ?
Le contrôleur laitier est aussi celui qui passe dans tous les élevages laitiers. Celui qui fait lien. Celui qui vous donne la température de la filière :
« Tiens je suis passé chez trucmuche, tu savais que… »
« Tiens je t’ai trouvé quelqu’un pour placer ton bouc… »
Ce matin, entre le café et la madeleine, le contrôleur m’a donné des nouvelles du front. Et les nouvelles ne sont pas bonnes !

On savait qu’il n’y avait plus de pognon nulle part et surtout pas chez les éleveurs.
Mais là, le Conseil Général et la Région coupent les vivres et ce sont les syndicats de perf’ qui sont les premiers touchés.
Ainsi, on ne sait pas si le poste de contrôleur laitier pourra être maintenu, faute de subventions du CG. Le CG va aussi couper les vivres aux syndicats professionnels tels « la Rosée des Pyrénées », « l’Association foncière pastorale » , « les syndicats de travaux » : des organismes qui soutenaient les éleveurs et leurs filières.
Une fois de plus, le constat est le même : l’élevage paysan du pourtour méditerranéen ne fait pas partie des priorités et les filières seront encore un peu plus abandonnées.

Ah ! Oui ! Il y en a pour qui cela ne va pas si mal : les éleveurs bovins allaitants qui ont bloqué la plupart des terres des communaux, pouvant ainsi déclarer le maximum de surfaces pour toucher les primes et empêchant toute nouvelle installation agricole dans le département…
Lors de l’assemblée générale , roiiiii , y en avait de beaux pick-up flambants neufs et qui sucent du gasoil ! Fini les C15 !
Qu’ils en profitent : bientôt la réforme de la PAC 2020 et ce sera tout le monde en limousine. Euh, je parle des vaches ! Des vaches pour tracter les Nissan Navara que les éleveurs ne pourront plus faire rouler.

Voilà. Le contrôleur laitier sert à tout ça !
Là, il part au Maroc. Il y a trois ans, il a aidé une fromagerie à se créer près de Fès. C’est marrant de l’écouter me raconter comment ça se passe la bas : le lait est pasteurisé à cause de la brucellose, pas d’identification des chèvres, des caves d’affinage à 5°C alors qu’un fromage s’affine au-dessus de 12°C, pas de culture du fromage affiné, tout se vend frais…

Bref, c’est sympa le contrôle.
Le contrôleur laitier c’est le seul à qui les chiens font la fête ! C’est un signe, non ?

L’EMPLOYÉE DU MOIS

Ce mois-ci, c’est Fasila qui est l’employée du mois. C’est à dire que c’est elle qui donne le plus de lait. Je le sais parce qu’hier, c’était le contrôle laitier mensuel, un moment très important pour un élevage.

Le contrôle laitier est réalisé en deux fois : une fois à la traite du soir, puis à celle du lendemain matin, ce qui permet de savoir combien une vache produit de lait en vingt-quatre heures. Dans l’idéal, il devrait y avoir douze heures entre chaque traite, mais très peu d’éleveurs fonctionnent ainsi pour des raisons pratiques : si vous voulez faire la traite du soir à 17h30 – comme c’est le cas là où je travaille – et que vous voulez respecter cette tranche de douze heures, alors il faut faire la traite du matin à 5h30. Certes, les éleveurs sont matinaux, mais beaucoup n’ont pas très envie de se lever à cinq heures du matin. Donc la traite du matin est à 7h30, si bien que les vaches donnent plus de lait le matin que le soir, raison pour laquelle on fait deux prélèvements plutôt que d’en multiplier un par deux. Évidemment, chacun est libre de ses horaires, et ça peut beaucoup varier d’une ferme à l’autre, selon les envies et besoins des éleveurs, mais aussi en fonction de la présence ou pas d’un salarié. Dans tous les cas, une fois qu’on a fixé des horaires, on s’y tient : la vache est un animal d’une grande ponctualité, et si vous êtes en retard pour la traite, soyez certain de vous faire meugler aux oreilles.

Pour réaliser le contrôle laitier, on installe des verres doseurs sur chaque poste de traite. Une dérivation prélèvera une petite partie du lait, ainsi, on saura exactement quelle quantité de lait produit chaque vache. Mais ça n’est pas tout ! Sur ce lait, on va encore prélever une petite quantité, quelques centilitres, qu’on mettra dans des petits pots numérotés, et chaque petit pot sera analysé en laboratoire. On saura donc non seulement qui est l’employée du mois, mais aussi dans quel état de santé est la vache, quelle est la qualité du lait qu’elle donne, est-ce qu’il est très gras ou pas, quelle quantité de protéines il contient et on pourra même comparer les résultats d’une génération à l’autre afin d’améliorer la sélection génétique dans l’élevage. Le contrôle laitier mensuel de la vache, c’est un peu comme votre prise de sang annuelle.

Dans certaines fermes, le contrôle laitier est réalisé par un prestataire de service. Dans d’autres, l’éleveur le fait lui-même, essentiellement pour faire une petite économie – le prestataire ne travaille évidemment pas gratuitement – mais il peut aussi arriver que l’éleveur ne s’entende pas avec le prestataire et préfère le congédier. Je ne saurais dire à quelle fréquence ce second cas se produit, mais j’ai déjà travaillé dans une ferme où le contrôleur laitier avait été prié de ne plus venir parce qu’il criait sur les vaches quand ça n’allait pas assez vite à son goût.

Mieux vaut être deux, pour réaliser ce contrôle : l’un fait la traite normalement, l’autre note méticuleusement les quantités de lait dans un tableau en face du nom et/ou du numéro de travail – le numéro qui figure à la fois sur sa boucle d’oreille et sur son passeport – de l’animal. Mon patron considérant qu’une vache n’est pas un numéro, on note son nom. Celui qui prend les notes prépare aussi les gobelets à envoyer à l’analyse. Mais, me direz-vous, si l’éleveur s’auto-contrôle, il peut tricher ! Techniquement, oui, il peut. Mais ça n’aurait aucun sens. La coopérative se fiche pas mal de savoir que c’est Fasila l’employée du mois et Illico la plus mauvaise productrice de lait cette fois-ci : c’est la qualité de l’ensemble du lait qui l’intéresse. Le contrôle est utile pour l’éleveur, pas pour l’acheteur, ça ne sert donc absolument à rien de tricher. Avec ce contrôle, outre la sélection génétique, l’éleveur pourra intervenir, par exemple, sur les rations alimentaires pour améliorer la qualité du lait. Il saura aussi que telle vache produit trop de cellules. Ce qu’on appelle cellule, pour faire simple, ce sont des globules blancs. S’il y en a beaucoup, c’est que la mamelle n’est pas en bonne santé. Ça n’est absolument pas toxique, mais ça empêche de transformer le lait en fromage. Donc le lait est moins bien payé, puisque le prix fixé par les laiteries dépend aussi de la qualité du lait fourni. Et surtout, ça veut dire que la vache a besoin de soins. Si la plupart des mammites donnent des signes visibles sans contrôle laitier, ça n’est pas le cas de ce qu’on nomme les mammites sub-cliniques, d’où l’importance de ce contrôle pour la santé des animaux autant que pour la qualité du lait.

La quantité de lait produite par une vache dépend aussi d’un cycle naturel. Plusieurs mois après le vêlage, elle produit forcément moins. Si une vache produit vraiment peu alors qu’elle ne devrait normalement partir en congé maternité que plusieurs jours ou semaines plus tard, alors elle pourra être tarie plus tôt que prévu. C’est le cas de Illico, ce mois-ci : elle devait partir en congé maternité le dernier jour de ce mois de juillet, mais elle produit tellement peu qu’elle sera aussi bien à se concentrer sur son veau dans la pâture-maternité, elle sera donc tarie ce week-end.

Bien sûr, vous allez me demander combien de lait produit quotidiennement une vache, et évidemment, je vais vous répondre « ça dépend ». Ça dépend de sa race, de son âge, d’où elle en est dans son cycle de lactation et de ce qu’elle mange. Une Prim’Holstein au top de sa forme pourra donner sans problème trente litres de lait par jour, en deux fois, mais un lait relativement maigre, une Jersiaise dans le même état donnera moitié moins, mais vous aurez quasiment du beurre au pis.

Pour ma part, j’aime bien participer au contrôle laitier, parce que c’est le seul jour du mois où je travaille directement avec le patron, c’est donc le seul jour où on peut causer tranquillement des dernières bêtises des vaches. Et c’est aussi le seul jour où le cas échéant on est deux pour apprendre au nouveau-né du jour à boire au seau, et c’est beaucoup plus facile à deux, mais ça, c’est une autre histoire pour un autre jour.

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