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ENVOYÉE SPÉCIALE : LES RÉALITÉS D’UN ÉLEVAGE PORCIN

À la Botte de Paille, ça faisait un petit moment qu’on râlait : on a dans nos pages des tas de vaches et de chèvres, quelques volailles ici et là, mais aucun cochon. Et c’est d’autant plus embêtant que la viande de porc reste la plus consommée en France avec 36,5% de parts de marché (1). On a pesté tellement fort qu’un éleveur a fini par nous entendre et par nous proposer de visiter son élevage. Il n’a pas fallu nous le proposer deux fois : nous avons immédiatement dépêché une équipe complète d’une envoyée spéciale pour aller en apprendre plus sur l’origine des côtelettes, du jambon, des rôtis et autres jarrets. Voici le récit de cette journée.

Nous avons tous entendu des choses plus ou moins horribles sur ce type d’élevages, tant et si bien que c’est avec un peu d’appréhension mais beaucoup de curiosité que j’ai accepté l’invitation. Allais-je pouvoir continuer à consommer du jambon après avoir vu la façon dont on élève les cochons ? Est-il vrai que l’odeur est insupportable ? Pourrai-je supporter la vue des mères allaitantes encagées ? Le seul moyen de le savoir restait de me rendre sur place, d’observer, d’écouter et de poser des questions.

Après deux heures de route, j’arrivai donc dans la cour d’une jolie maison entourée de vieux bâtiments : une ferme à l’ancienne, à quelques dizaines de kilomètres de Rennes. Première surprise : il n’y avait aucune odeur particulière qui flottait dans l’air. Les bâtiments d’élevage se trouvaient-ils sur un autre site ? Avant de le savoir, il fallait se plier – de bonne grâce – à la tradition bretonne : rien ne peut commencer tant qu’on n’a pas bu un café et mangé une sucrerie. Nous commençâmes donc par faire connaissance autour d’un jus. L’éleveur – qui souhaite conserver son anonymat – a quarante ans. Il s’est installé à la suite de ses parents, même si ça n’était pas son projet initial. Après un lycée agricole puis un BTS, il ne souhaitait pas forcément reprendre l’élevage familial, mais à la suite d’un stage effectué dans un autre élevage porcin, il a découvert des méthodes de travail différentes de celles qu’il avait connues jusqu’alors et a vu le métier sous un autre angle. Les possibilités d’amélioration étaient énormes, et ça constituait un défi qu’il avait envie de relever. Et voilà comment on se lance pour une vie dans une production exigeante.

Le café terminé et les présentations faites, il était temps de passer aux choses sérieuses, et avant tout, il fallait s’équiper. On ne plaisante pas avec les règles sanitaires en élevage porcin, il est hors de question d’y pénétrer avec des bottes souillées et une cotte de travail qui a déjà traîné ailleurs, même lavée. J’enfilais donc des bottes et une cotte appartenant à cet élevage avant de commencer la visite.

Les bâtiments d’élevage sont situés juste derrière la maison. J’avais donc la réponse à ma première question : non, l’élevage porcin n’empuantit pas forcément l’air à des centaines de mètres à la ronde. C’est un élevage de deux-cents – cent quatre-vingt-dix si on veut être précis – truies. Ça peut paraître beaucoup, pourtant il n’est pas du tout rare de trouver des élevages de six cents à mille truies. Actuellement, cet élevage est en deux parties : la première se trouve dans les anciens bâtiments datant des années soixante-dix et non encore rénovés, la seconde dans un bâtiment neuf. La visite commença donc par la partie la plus ancienne du bâtiment lui même divisé en deux parties. Dans la première : les truies gestantes, dans la seconde, les truies prêtes à être inséminées.

En théorie, les truies gestantes sont cinq par case. Mais les truies n’aiment pas trop la théorie, et en pratique, il arrive qu’elles ne s’entendent pas du tout entre elles et dans ce cas, il faut subdiviser le petit groupe. On trouve ainsi des cases avec deux truies, d’autres avec trois. On reconnaît vite celles qui se sont bagarrées : les griffures sur le dos ne laissent aucun doute. Le fameux caractère de cochon n’a donc rien d’une légende. Ces cases sont sur un caillebotis en béton, de sorte que les urines et excréments soient immédiatement évacués dans des cuves situées dessous. Bon … Ça aussi, c’est en théorie : en pratique, il arrive que les truies fassent leurs besoins dans la partie normalement destinée au repos, sans caillebotis, et il faut alors nettoyer. Pour autant, on ne peut pas dire que le lieu soit sale. De toute évidence, et malgré l’âge des bâtiments, l’entretien est fait régulièrement et les bêtes ne se couchent pas du tout dans leurs déjections. Les cases sont suffisamment grandes pour que les animaux puissent se mouvoir, même dans le cas où cinq individus s’y trouvent. Intriguées par la présence d’un humain qu’elles ne connaissent pas, plusieurs se lèvent pour venir renifler tout ça. Et alors même que je côtoie quotidiennement des vaches, qui sont tout de même de grosses bêtes, je n’en suis pas moins impressionnée par la taille et le poids de ces truies.

Ces cases en petits groupes constituent leur lieu de vie de l’échographie confirmant qu’elles sont gestantes jusqu’à la mise bas, ou du moins jusqu’à quelques jours avant la mise bas. La durée de gestation étant chez ces animaux de trois mois, trois semaines et trois jours.

Nous passons ensuite dans une autre salle où des truies sont installées dans des cages individuelles en attente d’insémination ou de saillie. Sevrées en même temps pour ce qui est des cochettes – c’est à dire les truies qui n’ont pas encore eu leur première portée, taries en même temps pour celles qui ont déjà mis bas, toutes les truies d’une même bande ont leurs chaleurs en même temps, ou en tout cas dans un laps de temps très court, de quelques jours. Une bande, c’est ainsi qu’on désigne un groupe qui, donc, mettra bas en même temps. Elle est constituée de truies de différents âges de manière à obtenir une moyenne, tant dans le système immunitaire – les vieilles truies en ont un plus costaud que les plus jeunes – que dans la taille des porcelets à naître – les cochettes ont en général des porcelets plus petits.

Si les chaleurs ne viennent pas naturellement, on peut utiliser une hormone introduite dans la nourriture des truies, hormone qu’il ne faut pas confondre avec des hormones de croissance, interdites en France. Il s’agit d’une hormone qui déclenche les chaleurs, permet une meilleure ovulation et une meilleure rétention de l’ovule fécondé. C’est une utilisation ponctuelle qui n’a aucune autre conséquence sur leur santé. C’est une stimulation ovarienne comme il peut en être pratiqué chez les femmes qui rencontrent des difficultés à tomber enceinte.

Elles sont donc toutes inséminées à peu près en même temps. Il arrive que l’insémination ne fonctionne pas du premier coup, et dans ce cas-là on fait appel aux bons et loyaux services des verrats, qui se trouvent au fond de la pièce dont nous parlons ici. Si comme moi vous n’avez jamais vu un verrat, croyez moi : ça fait un choc ! C’est énorme ! Grand, long, large et poilu ! Le plus vieux des deux verrats aurait dû partir depuis longtemps, mais l’éleveur et lui sont trop copains si bien que le premier n’arrive pas à se résoudre à se séparer du second. Le verrat est une des bêtes les plus impressionnantes que j’ai pu voir de si près, taureaux mis à part. Et ça n’est pas seulement balaise : en plus, c’est très vif ! Mais souriant. Si si, je vous assure. Quand l’éleveur a avancé la main pour lui gratter le dos, j’ai bien vu que ce gros verrat souriait.


Les verrats sont aussi utilisés pour détecter les chaleurs : on les sort alors de leur case, ils longent les cages individuelles des femelles et signalent celles qui ont leurs chaleurs. Il semblerait que de moins en moins d’élevages aient recours aux services de verrats. Il faut dire qu’une insémination est plus simple à réaliser qu’un déplacement de bête énorme et pas toujours commode. Et ce d’autant que l’insémination des truies est beaucoup plus simple à faire que celle des bovins : nul besoin d’une longue formation ou d’un professionnel spécialisé, l’éleveur peut se débrouiller tout seul.

À ce stade, je suis surprise par l’odeur : oui, ça sent le cochon, ce qui est assez logique dans un élevage de cochons. Mais ça n’a toujours rien d’insupportable : ça sent différemment d’une étable, mais pas plus fort. L’éleveur me prévient que ça sentira plus fort un peu plus loin dans la visite.

Nous passons dans le bâtiment neuf. Un long, large couloir très propre longe toutes les salles. On peut regarder ce qu’il se passe dans chaque salle par une fenêtre, mais pour bien voir, nous pénétrons dans chacune d’elles.

La première est la maternité. Première surprise : c’est très lumineux. De larges fenêtres font pénétrer une lumière naturelle. Il fait aussi assez chaud, 26°C, et les porcelets peuvent aussi se réchauffer sous des lampes à infra-rouge. Le sol est en caillebotis, en plastique coloré cette fois, mais des espaces lisses sont à la disposition des petits. Ces espaces sont couverts d’une fine couche de kaolin souvent renouvelée afin d’absorber toute humidité éventuelle, les petits doivent rester au sec.

Ici, on ne fait pas de bruit ni de gestes brusques. Les porcelets les plus âgés du lieu ont trois jours, les plus jeunes n’ont que quelques minutes. D’ailleurs, il y en a un qui est encore tout mouillé, qui cherche la tétine, ne la trouve pas, tente de téter la queue de son frère, qui n’est pas très d’accord, et l’éleveur finit par l’attraper tout doucement pour le positionner au bon endroit. Un peu plus tard, il s’endormira encore accroché à la mamelle.


Est-ce qu’il est vrai que les truies sont encagées le temps de mettre bas et de la période d’allaitement ? Oui. Avant de le voir de mes yeux, l’idée me choquait terriblement. En outre, j’avais du mal à croire que les mères puissent écraser leurs petits. Seulement, me voilà dans cette maternité. J’observe les mères qui peuvent tout à fait se mettre debout dans leurs cages et bouger un minimum, je les vois se coucher brutalement, sans faire attention, du tout, à leurs petits et soudain, je comprends beaucoup mieux l’intérêt des cages. En réalité, même avec ces cages, il arrive qu’elles écrasent un ou plusieurs de leurs petits. Vous serez peut-être surpris par cette absence d’instinct maternel. Peut-être est-il utile de rappeler ici que des cochons roses de plus de deux-cents kilos ne sont pas des animaux « naturels ». Du tout. Domestiqués il y a plus de sept mille ans en Asie, les cochons ont été sélectionnés, croisés, re-sélectionnés et re-croisés depuis tout ce temps, pour aboutir à ces porcs charcutiers énormes qui, s’ils restent génétiquement proches du sanglier, seraient bien en peine de survivre dans la nature. Techniquement, on pourrait ne pas utiliser ces cages et admettre un (gros) pourcentage de perte. À cette idée, l’éleveur fait la grimace : de toute évidence, ramasser les cadavres de nouveaux-nés fait partie de l’aspect du métier qu’il n’aime pas du tout. Et au-delà de cette sensibilité personnelle, il y a une question économique bien réelle : les consommateurs veulent de la viande de porc peu chère. Il y aura forcément quelqu’un pour objecter que « oui mais moi je consomme local, bio et cher ». Ça existe, mais ça n’a rien de représentatif. Comme le montre la communication de la grande distribution essentiellement basée sur les prix bas, ce qu’exige la majorité des consommateurs, ce sont des prix bas. On peut supprimer ces cages, ramasser des cadavres de porcelets, mais alors il faudra doubler le prix de la viande. Beaucoup n’aimeront pas le lire, c’est pourtant un principe de réalité. Mais revenons à nos porcelets.

Chaque truie a entre dix et dix-sept petits. Dans les toutes premières heures de leur naissance, il peut arriver que l’éleveur répartisse les petits des truies qui en ont beaucoup dans les cases des truies qui en ont peu afin que chacun ait accès à une tétine sans avoir à se bagarrer. Ces adoptions ne posent pas le moindre problème si elles sont effectuées rapidement. Lors du sevrage, des lots seront constitués : les costauds avec les costauds, les maigrichons avec les maigrichons. Ainsi, la concurrence pour l’accès à la nourriture est bien moindre et les maigrichons se développeront bien mieux. Et tant pis si à la fin ils restent un peu moins gros que les autres.

Phénomène très surprenant : quand une truie pousse des petits cris qui incitent ses porcelets à téter , tous les porcelets de la pièce se mettent à téter eux aussi. À ce moment là règne un silence relatif dans la pièce, et on entend soudain, de l’autre côté de la cloison, un gros bazar de cris et de cavalcades. Je demande qui fait ce boucan : les porcelets plus âgés que nous allons aller voir. Il s’agit en quelque sorte de la cour de l’école maternelle.

Dans cette pièce, les petits ne sont pas encore sevrés, sont toujours avec leurs mères, et ils sont en pleine forme. Comme n’importe quels petits de n’importe quelle espèce, ils jouent, poussent des cris, sautent partout, font des dérapages plus ou moins contrôlés, puis retournent téter avant de dormir. Ils commencent à être grands et ne tarderont pas à passer dans la pièce suivante.

Les porcelets sont ici sevrés à vingt-huit jours. Il n’y a pas de règle obligatoire : certains éleveurs le font à vingt-et-un jour, d’autres beaucoup plus tard. Nous arrivons donc dans une pièce où les porcelets ont environ un mois, et la différence de taille avec les nouveaux-nés est juste hallucinante : ces bêtes-là grandissent vraiment très vite ! Dans chaque case, on place en moyenne deux fratries. On essaie de séparer le moins possible les fratries pour éviter le stress et les bagarres, exception faite des maigrichons, donc, comme vu plus haut. Les porcelets ont largement la place de faire l’andouille, ce qui est normal pour des cochons, et ils ne s’en privent pas. Ils courent, se sautent dessus, jouent à la bagarre. Mais la présence d’un humain inconnu fige tout ce petit monde aussi loin que possible de l’endroit où je me trouve. Les porcelets semblent plongés dans un profond dilemme : très curieux, ils veulent venir renifler de près l’inconnue. Très trouillards, ils s’enfuient au moindre geste. Seuls les plus courageux s’approcheront assez de ma main pour la sentir, mais ils s’enfuient dès que je remue les doigts.

Toutes les pièces suivantes sont identiques, mais plus on avance, plus les porcelets deviennent des cochons, et dans la dernière pièce du couloir, il y a donc les porcs charcutiers : des cochons énormes et beaucoup plus calmes que la jeune génération. Ceux là semblaient pleinement occupés à faire la sieste quand je suis passée. Ou à faire du lard, pour être tout à fait précise.

Tout au bout du long couloir, nous accédons à l’étape finale : le quai d’embarquement. La veille de leur départ – ne resteront que les cochettes gardées pour la reproduction – les porcs charcutiers seront, eux, déplacés dans cette pièce jusqu’à l’arrivée du camion qui les mènera à l’abattoir avant de devenir notre jambon, nos côtelettes et autres jarrets.

La visite est terminée, et je n’ai toujours pas trouvé où un élevage de cochons est censé sentir mauvais à la limite du supportable. Le système d’aération neuf, très efficace et très économe en énergie permet peut-être de limiter les désagréments olfactifs. Tout ce que je puis dire de l’odeur, c’est que ça sent le cochon. J’ai eu bien plus de difficulté à respirer dans un élevage de poulets. Après plusieurs heures passées sur place, je n’ai pas eu besoin de me laver les cheveux que je n’avais pourtant pas couverts, ils sentaient toujours le shampooing de la veille.

Alors que nous continuions à discuter de points techniques, avec l’éleveur, devant les bâtiments, un brouhaha a commencé à se faire entendre. Le mécontentement montait. Ma présence a retardé l’heure du nourrissage, la révolte grondait. Ou plutôt grognait. Nous nous sommes donc rendus dans le bureau d’où on lance la machine à soupe qui prépare automatiquement et distribue les rations, un mélange d’eau et de céréales, puis nous sommes allés nourrir les verrats à la main. Avant de pénétrer dans la pièce, l’éleveur m’a tendu un casque anti-bruits. Je me suis dit que c’était très gentil de penser à mes oreilles, mais tout de même, c’était sans doute un peu exagéré.
Non. Non, ça n’était pas du tout exagéré ! Le temps que la ration arrive dans les auges, les truies hurlaient vraiment très fort, des cris très aigus et difficiles à supporter sans casque. J’ai pensé que quelqu’un qui passerait par là sans savoir penserait forcément que ces animaux étaient en train de souffrir, voire d’être torturés. Alors que c’était seulement l’heure de la gamelle, et le calme est revenu dès que la distribution de nourriture a commencé. Voilà comment on peut faire mentir des images ou des sons.

Vous vous étonnerez d’ailleurs sans doute de l’absence de photos dans cet article. Il ne s’agit pas d’un oubli mais d’un choix. Si nous pouvons ici contextualiser toute chose vue, l’expliquer, et même possiblement répondre aux questions dans les commentaires, nous ne pouvons pas avoir la maîtrise de l’éventuelle diffusion des images vidées de leur contexte donc de leur sens. Peu de gens ont la chance que j’ai eu de pouvoir visiter un élevage en bénéficiant de toutes les explications de l’éleveur qui permettent de bien comprendre le sens de ce qu’on voit. Beaucoup de gens sont fort éloignés des réalités de l’élevage et pourraient être prompts à mésinterpréter une image. Nous avons donc fait le choix, avec l’éleveur, de vous relater aussi précisément que possible ce que j’ai pu voir – à savoir ici tout, absolument tout dans cet élevage – sans en faire d’images non parce que l’éleveur a quelque chose à cacher, mais bien parce qu’une image copiée en ligne puis diffusée sans texte peut engendrer des incompréhensions dommageables.

En conclusion

Ai-je été choquée par ce que j’ai vu ? Non. Même si rien n’est jamais parfait, même si l’on pourrait souhaiter parfois plus d’espace pour les animaux, les éleveurs doivent en permanence tenir compte de réalités économiques sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Ils ne fixent pas le prix de leur production. A l’heure où j’écris ces lignes, les éleveurs sont payés à hauteur de 1,5€/kg tandis que le consommateur paie ses côtelettes à peine plus de 10€/kg. Le bâtiment neuf qui respecte parfaitement les règles obligatoires en matière d’espace disponible par cochon – en réalité l’éleveur a fait le choix d’être un peu au-delà de ces normes, même si ça n’apporte rien en terme de rentabilité – a constitué un investissement de 600 000 €. La production de nourriture n’est pas un service public. Ce sont des entreprises privées qui doivent permettre de nourrir le plus grand nombre, qui doivent réaliser des investissements, rémunérer un ou plusieurs salariés selon la taille de l’élevage – un seul dans le cas dont on parle – et permettre à l’éleveur de vivre décemment. Nous avons largement abordé la question du bien-être animal lors de cette visite : ça n’a rien d’un sujet tabou dans un élevage. Il en ressort que l’éleveur est tout à fait conscient de tout ce qui permettrait d’améliorer les choses, mais il se heurte systématiquement à la même limite qui l’empêche d’aller dans le sens qu’il souhaiterait : le prix payé aux producteurs. Soucieux de la santé de ses animaux, il l’est. Il est impossible d’avoir le moindre doute sur ce point après cette longue visite. Pour des raisons économiques, oui, bien sûr, mais il serait insultant de limiter son engagement à ce seul sujet. En pleine période de canicule, cet éleveur a passé des nuits entières à ne pas dormir et à rester auprès de ses cochons : ces animaux souffrent de la chaleur, et cette souffrance lui était insupportable. Même s’il ne pouvait pas faire grand-chose, il a passé les horaires de nourrissage aux heures les plus fraîches pour que les cochons économisent un peu de leur énergie, il est aussi resté près de ses animaux par pure compassion. Et si rien n’est jamais parfait, il y a des engagements qui se respectent.

Bien sûr, il s’agit d’une seule visite, d’un seul élevage. Il est difficile de mesurer sa représentativité sans en voir d’autres. Néanmoins, si cet élevage est dans la norme de production en France, je n’ai alors absolument aucun problème à manger du jambon, mais je veillerai toujours à ne pas choisir le moins cher. Car là se trouve mon pouvoir d’aider les éleveurs à tendre vers toujours mieux pour eux-mêmes et pour les cochons. Et chacun de nous a ce même pouvoir.

Remerciements

Nous remercions chaleureusement l’éleveur qui nous a proposé cette visite. Dans le contexte actuel, il faut un courage certain pour accepter une telle transparence sans pouvoir être sûr de la façon dont elle sera perçue et retranscrite.

Nous remercions aussi nos lecteurs qui ont eu le courage de lire ce très long texte jusqu’au bout. Nous espérons que cette description vous permettra de mieux comprendre les réalités et les enjeux des élevages de porcs.

Si vous avez apprécié cette lecture, si elle vous a permis de mieux comprendre d’où vient votre nourriture, n’hésitez pas à partager cet article, à le diffuser le plus largement possible. Et si vous avez des questions, nous restons disponibles dans la section des commentaires.

1. http://www.web-agri.fr/observatoire_marches/article/paradoxe-de-la-viande-les-francais-en-achetent-moins-mais-en-consomment-plus-1929-163911.html

Crédit photo : Laurent Larraillet et Laurent Bertrand,FranceAgriTwittos

Dr TOUDOU, VÉTÉRINAIRE CONTEUR D’ÉTABLES

Dr Toudou est vétérinaire. Mais pas n’importe quel vétérinaire : vétérinaire de “la rurale”. On l’appelle quand une vache est malade ou quand un vêlage se passe mal. Alors forcément, Dr Toudou connaît bien les éleveurs de son secteur. Il passe du temps avec eux, il voit leurs moments de joie et leurs soucis, leur engagement, mais surtout : leur humanité. Et on a beaucoup de chance car il raconte tout ça très bien sur son twitter.

Son compte est accessible en cliquant sur l’image ci-dessus sans avoir besoin d’être abonné à ce réseau social, et nous ne pouvons que vous conseiller de lire ses publications, et en particulier ses portraits, humains, tendres souvent, piquants parfois.

UN POUR TOUS ET TOUS POUSSINS

Je suis allée donner un coup de main pour décharger, peser et compter 24 600 poussins bio.
C’est tout à fait faisable à une ou deux personnes, mais dans ce cas là, ça dure plus longtemps, donc le chauffeur rentre plus tard chez lui, et ça, l’éleveur ne veut pas en entendre parler. Il préfère demander de l’aide aux copains, ainsi c’est bouclé en une heure et le chauffeur évite de faire une journée de 15 heures. Méchant éleveur égoïste.

Quand on dit “poussins bio”, il est fort probable que dans l’imaginaire de beaucoup, on a des mignons petits poussins couvés par des poules dans un petit poulailler avec espace extérieur et peut-être même le chant des grillons en fond sonore. Redescendons sur terre si vous le voulez bien : la filière bio a très exactement la même organisation que la filière dite conventionnelle.
Bio ou pas, l’organisation est fragmentée, monstrueusement énergivore tellement c’est n’importe quoi et les élevages sont aussi gros qu’en conventionnel. D’ailleurs, dans l’élevage dont on parle ici, l’éleveur alterne les productions labellisées « bio » et « label rouge ». Dans le cas qui nous occupe, les poussins sont de futures pondeuses, et la filière est organisée comme suit :
– Dans un premier élevage de reproduction, il y a des poules et des coqs. Les œufs fécondés sont ramassés mécaniquement puis transportés dans un couvoir qui peut tout à fait se situer à l’autre bout du pays.
– Dans le couvoir, les œufs sont donc “couvés”, c’est à dire maintenus à une température et à une hygrométrie idéales jusqu’à éclosion des poussins. Sans poule.
– Dans la journée qui suit leur éclosion, les poussins sont sexés (personne n’a su m’expliquer comment on fait sur de si petites bêtes). Les mâles sont éliminés, les femelles installées – toujours mécaniquement – dans des caisses, les caisses sont chargées dans un camion chauffé et ventilé, et les poussins sont livrés dans l’élevage où ils resteront pendant 120 jours. Cet élevage peut être à un autre bout de la France.
– Après ces 120 jours, les poulettes sont en âge de pondre, elles sont envoyées encore dans un autre élevage, potentiellement aussi éloigné que les autres structures, et c’est seulement là que le cahier des charges “bio” prévoit un accès à l’extérieur. Elles pondront pendant environ un an, puis, elles seront envoyées dans un abattoir, pas forcément le plus proche, pour finir en nuggets et autres plats cuisinés, bio, donc.

Et je peux vous garantir que ces transports intempestifs de bestioles, ça énerve beaucoup Monsieur l’éleveur chez qui je me trouvais, mais il ne peut rien y faire : les éleveurs, en volailles, sont essentiellement des sous-traitants et n’ont pas la main sur l’organisation de la filière.

Il s’agit donc là d’un élevage qui reçoit les poussins et qui les garde 120 jours. Il fallait donc décharger 246 caisses de 100 poussins. Rien de bien technique : on prend les caisses par trois et on les aligne dans le poulailler. Quand toutes les caisses sont à l’intérieur, on ferme la porte. Le plus difficile, c’est que le bâtiment est chauffé à plus de 30°C et qu’après avoir déplacé les premières caisses, on transpire vite autant que dans un sauna. Oui les élevages sont chauffés, au gaz. Pas bio.

À ce stade, il faut encore vérifier que le compte est bon. Évidemment, on ne compte pas plus de vingt mille poussins un par un. On choisit dix caisses au hasard et on compte le nombre de poussins qui s’y trouvent. Ça varie de 98 à 102 et on a en effet une moyenne de 100 poussins par caisse. On pèse aussi ces dix caisses pour connaître le poids moyen des poussins : 37 g. On peut enfin libérer les poussins. Et c’est là que ça devient compliqué : quoi de plus difficile à voir qu’une petite boule de duvet jaune de 37 g sur la paille ? Il faut avancer à tout petits pas en faisant très attention de ne pas marcher sur ces petites bêtes qui ont déjà bien la pêche et qui courent partout. Et surtout : il faut se taire. Dès qu’ils entendent parler, les poussins se dirigent tous ou presque vers la source du bruit, et ça n’aide absolument pas à se déplacer. Quand tous les poussins sont libres de déambuler, on monte les rangs de pipettes d’eau à la hauteur adéquate et on lance les distributeurs de nourriture.

Notez que sur les 24600 poussins livrés, il n’y a eu à déplorer que deux morts. Soit un taux de décès de 0,008 %. Ce qui est très faible. Honnêtement, je m’attendais à beaucoup plus après les trois heures et demie de transport.
Notez également qu’une petite mignonne bestiole de 37 g, ça ne piaille pas bien fort, mais que 24600 mignonnes petites bestioles, ça fait un vacarme très aigu qui fait rudement mal aux oreilles.

Voilà. C’était un travail rapide et instructif qui s’est terminé comme toute chose en Bretagne : autour d’une table avec du pain, du vin, du pâté, des crêpes, de la brioche, du café et les potins du village.

DE BELLES POULES DANS UN BEL ÉLEVAGE

Les éleveurs de poules, y’en a vraiment des super-chouettes.

Mes vieilles poules étant parties en maison de retraite, le coq n’était pas très content, il fallait donc en trouver de nouvelles. Et il se trouve que dans le village d’à côté, un producteur d’œufs bio, plutôt que d’envoyer toutes ses pondeuses en nuggets à l’âge d’un an comme le font tous les éleveurs de pondeuses, préfère les revendre à pas cher à des particuliers. Si une poule d’un an ne pond pas assez régulièrement pour un professionnel, elle pond bien assez pour un poulailler domestique.
Le procédé arrange tout le monde : ces pondeuses coûtent quasiment trois fois moins cher qu’une jeune poule, l’éleveur récupère plus d’argent qu’en les envoyant à l’abattoir et la poule peut continuer à vivre sa vie de poule.

J’ai déjà vu quelques poulaillers professionnels, aucun comme celui-là. Déjà, il n’y a que mille bêtes, et ça n’est vraiment pas beaucoup. Ensuite, elles ont accès à l’extérieur toute l’année. Et surtout, elles ont un parcours boisé, et la poule étant un animal trouillard, elle adore pouvoir se planquer dans les bois à l’abri des buses. Cet éleveur valorise ainsi un terrain dont personne ne voulait et ses poules ne peuvent pas rêver meilleur parcours. Il a tout construit lui-même : des bâtiments légers et mobiles, sur le principe des yourtes pour certaines et sur celui des “tractors” des Américains*, ce qui évite d’épuiser les terres et facilite le travail de nettoyage. Et surtout, il a ainsi pu s’installer sans emprunt. Pour le dire clairement et sans tact, il n’a pas les couilles dans l’étau bancaire et il vit donc décemment de son travail sans avoir besoin de s’agrandir toujours plus.
Il vend toute sa production – 5000 œufs par semaine – sous sa propre marque aux Biocoop de la région, il est correctement rémunéré et ses œufs y sont vendus moins chers que du bio de supermarché. Là encore : tout le monde est gagnant. Il ne fait pas de vente directe parce qu’il n’a pas le temps, qu’il n’en a pas besoin et qu’il n’a pas envie que des gens débarquent chez lui n’importe quand, interrompant son travail.

Je voulais juste deux poules. Il m’a demandé si ça m’embêtait d’en prendre des “moches”, c’est à dire des poules plus déplumées que les autres, parce que personne n’en veut et qu’il est obligé de les tuer. Les plumes, ça repousse, ça ne me gène pas, donc oui, je veux bien prendre des “moches”. Du coup, il m’en a filé trois pour le même prix. Et elles ne sont pas moches du tout. En élevage industriel, oui, les poules sont très déplumées. Là, il leur manque juste quelques plumes, vraiment rien de grave.
Preuve qu’elles ne sont pas si moches, à peine les ai-je lâchées dans mon poulailler que le coq a … ben fait son coq : une petite danse de séduction.
Cette rapide visite m’a semblé fort rassurante : il est donc encore possible de produire de la qualité, dans le respect des bêtes, en envoyant chier les banques, sans assommer les consommateurs et d’en vivre correctement. Il n’y a pour ça que deux conditions indispensables : que des distributeurs jouent le jeu et que les consommateurs suivent. Pour le reste, de jeunes éleveurs prêts à se remuer l’arrière-train, il y en a.

* Si vous vous demandez ce qu’est un “tractor”, le plus simple, c’est de faire des recherches sur la ferme de Joel Salatin.

BIEN DANS LEURS SABOTS

Après quatre ans à traîner mes bottes de ferme en ferme, je pensais avoir globalement fait le tour des façons de procéder possibles, mais l’élevage bovin reste un univers toujours plein de surprises et voilà que j’en découvre un nouveau où on fait l’inverse de ce qui se pratique communément sur bien des points. J’ai apprécié mes différentes expériences, mais celle-ci a une saveur particulière, je ne résiste pas à vous présenter ici toutes les raisons pour lesquelles cet élevage en particulier est vite devenu mon préféré.

C’est une grande ferme parce qu’elle a deux activités : vaches allaitantes – vaches à viande, si vous préférez – et vaches laitières. Mais il n’y a qu’une grosse quarantaine de laitières. Je n’interviens pas du tout sur la partie allaitantes de cet élevage, je ne pourrais donc pas vous en dire grand-chose si ce n’est que les Limousines sont très jolies et les veaux pas du tout sauvages. Presque pas assez, d’ailleurs. L’autre jour, je me suis retrouvée nez à museau avec un taurillon qui baguenaudait hors de sa pâture. Bien sûr, j’ai immédiatement appelé le patron pour lui signaler l’affaire, il m’a répondu :
« Ah oui, je vois lequel. Non, mais c’est normal : il commence à être grand, il en a marre de sa mère, alors de temps en temps il va se promener et ensuite il retourne dans les pattes de sa mère, laisse-le, je verrai ça plus tard. »
Soyons clair : c’est ce que j’appelle une réponse non-conforme. Normalement, ça ne marche pas comme ça. Mais mon job ne consiste pas à décider de ce qui est bien ou pas, c’est de faire ce qu’on me demande. J’ai donc laissé le taurillon tranquille, et, de fait, il est retourné à sa place peu de temps après.

Côté élevage laitier, j’ai pu voir beaucoup plus largement comment ça fonctionne et je suis allée de surprise en surprise. Dans la grande majorité des élevages, les choses sont toujours à peu près organisées de la même façon : quand une vache vêle, on emmène le veau aussi vite que possible dans la nursery et la vache rejoint tout de suite le troupeau des laitières pour passer à la traite. Le veau reçoit son lait dans un seau – il faut donc lui apprendre à baisser la tête – et il est sevré vers deux mois. Il commence à avoir du foin et à être en groupe après avoir été sevré. Entendons-nous bien : je ne porte aucun jugement de valeur sur cette façon de fonctionner, tout s’explique, et rien de tout ça ne relève dans l’absolu de la maltraitance. Mais dans cet élevage-là, on ne fait pas du tout comme ça. D’abord, le veau reste 24 heures avec sa mère. Si le vêlage a été difficile, ce délai sera rallongé : la vache est mise quelques jours au repos et quitte à être au repos, on lui laisse son veau, puis on y va progressivement : la vache ne passera d’abord à la traite que le matin, après quoi elle retourne avec son veau. Ça n’est qu’au bout d’une semaine qu’ils seront séparés pour prendre un rythme normal de deux traites par jour. Dans tous les cas, même quand une vache est séparée de son veau, le veau est placé à un endroit où elle peut tout à fait venir le voir, le renifler, le lécher et l’allaiter pendant une semaine. Ensuite le veau passe dans une case individuelle de la nursery, mais le bâtiment est organisé de telle sorte que les vaches gardent un contact visuel avec les veaux jusqu’à leur sevrage complet qui n’intervient qu’entre quatre et six mois, selon les individus.

On m’avait toujours dit que procéder de la sorte créait des séparations plus difficiles et que les veaux sevrés tardivement avaient du mal à perdre le réflexe de téter, et qu’il est compliqué de leur apprendre à baisser la tête pour boire au seau. Je ne peux que constater que si les choses sont faites correctement, c’est absolument faux. Au début, les vaches restent près de la nursery et donc de leurs veaux, mais très vite, elles s’en désintéressent tout à fait et retournent d’elles-mêmes à leur vie de vache en troupeau. Quant aux veaux sevrés tard, je n’en ai vu aucun téter ses comparses. Certes, ils sont sevrés plus vieux et sont nourris au biberon puis au seau à tétine pendant un mois. Mais une fois ce premier mois écoulé, ils ont déjà accès à du foin. Ceux qui élèvent des veaux élevés sous la mère en pâture le savent : les veaux commencent à brouter bien avant d’être sevrés, effectivement, souvent vers un mois. Le foin a un avantage certain : c’est un aliment sec qui donne soif. On leur donne donc en même temps de l’eau tiède, et ils comprennent vite tout seuls qu’il faut baisser le nez pour boire. Dès lors, il n’y a rien de particulier à leur expliquer quand on leur apporte un seau de lait sans tétine.

En fait tout est d’abord pensé non pour le confort de l’éleveur mais bien pour celui des bêtes. Et par effet rebond, c’est aussi beaucoup plus confortable pour les humains.

Le troupeau est vif sans être effrayé. Les vaches ne montrent aucun signe de stress. Elles sont assez distantes avec les humains sans en avoir peur. Les veaux sont d’une simplicité déconcertante à déplacer. On peut isoler une vache du troupeau avec la même extrême simplicité. La production est bonne et de qualité.

Les bâtiments ne sont pas particulièrement récents, rien n’est robotisé et pourtant, c’est bien là que j’ai rencontré le plus grand confort de travail. L’éleveur, quant à lui, n’a rien d’un illuminé. C’est un agriculteur tout ce qu’il y a de plus conventionnel et qui a simplement organisé les choses en fonction de ce qui lui paraissait le mieux pour tout le monde. Il montre une attention soutenue pour ses bêtes et de tout cet ensemble de petites choses, ce qui en ressort est une impression de douceur. Ça fait plaisir pour les vaches, et ça rend le travail extrêmement agréable.

(crédit photo : FranceAgriTwittos)

IL N’Y A PAS D’ÉLEVEURS PARFAITS

photo de Michaël Grab

En plusieurs années de pratique en tant qu’ouvrière agricole, j’ai eu l’occasion de découvrir de l’intérieur plusieurs élevages, et je n’en ai jamais vu deux identiques. Chaque éleveur est différent et son élevage lui ressemble. Les bâtiments, l’organisation du travail, la race et le caractère des animaux, la propreté, le matériel… Sans exagérer, quand on passe d’une ferme à une autre, il faut presque repartir de zéro à chaque fois tant les pratiques peuvent être éloignées les unes des autres. Petit tour d’horizon des choses vues.

Il y a des troupeaux de quarante, cinquante, soixante ou cent vingt bêtes et bien évidemment, le travail diffère en fonction de ce paramètre. Il y a des élevages où chaque bête a un nom. Dans d’autres, on appelle les vaches par leur numéro de collier – dans les élevages où les vaches ont un collier – et il y a encore les éleveurs qui n’utilisent pas vraiment de nom officiel mais où les vaches ont un surnom en rapport avec une spécificité physique ou un détail de caractère : la grande, la petite, la douce, la grosse, la pénible. Pour les vaches, ça ne change pas grand-chose : elles identifient de toute façon le mot qu’on emploie pour les appeler que ce soit «douze» ou «Jasmine». Et dans tous les cas, les animaux sont reconnus en tant qu’individus, même si c’est plus compliqué dans les gros troupeaux que dans les petits.

Pour faire avancer les bêtes, il y a aussi autant de méthodes que d’éleveurs. Là, on les appelle et elles viennent, tout simplement. Ailleurs, on les pousse avec un bâton. On peut aussi faire avancer les plus volontaires à la voix et pousser les plus réfractaires avec un bâton. Certains ont un assistant canin pour se charger de cette opération. J’ai même vu un élevage où on ne force les bêtes à rien : on attend qu’elles aient envie d’avancer par elles-mêmes. Et parfois, c’est rudement long.

Il y a des fermes extrêmement propres et d’autres qui le sont moins. J’ai vu des salles de traite au carrelage immaculé et où les vaches n’ont pas une trace de boue ou de bouse sur la robe, d’autres où la salle de traite plus vétuste est en béton brut difficile à nettoyer et où les vaches ont de la boue plein les pattes ; la seule règle, c’est que la salle de traite est toujours le lieu le plus propre de l’élevage. A certains endroits, on désinfecte les mamelles à chaque traite avec une insistance digne d’un bloc opératoire, à d’autres on se contente d’un petit lavage rapide. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les vaches les plus nettoyées ne sont pas forcément celles qui ont le moins de mammites. L’hygiène lors de la traite est fondamentale, mais ça n’est pas le seul paramètre.

Même la gestion des pâtures n’est absolument pas normée. Certains préfèrent de très grandes pâtures où les vaches restent une semaine avant de passer à une autre. D’autres ont de toutes petites pâtures où les vaches ne restent qu’une journée avant d’aller brouter la suivante. On voit aussi des élevages où les vaches ne vont pas en pâture mais où l’herbe est fauchée et déposée dans des mangeoires.

Les soins apportés aux bêtes diffèrent également. Tel éleveur pratiquera systématiquement le parage des sabots – la pédicure – tous les ans, tel autre ne le fera que si nécessaire, et d’autres encore ne le feront jamais. Dans tel élevage on soignera un veau malade qu’il soit mâle ou femelle, dans d’autres on soignera rarement les mâles parce que le marché est catastrophique et que le prix de vente du veau ne remboursera jamais les soins vétérinaires. Le commun des mortels non-éleveur n’aime pas entendre parler des réalités économiques, mais ne leur en déplaise c’est un paramètre fondamental. Il y a des élevages où on ne croise quasiment jamais de bêtes malades, ce sont souvent des élevages dans lesquelles on ne garde les vaches que quelques années : toutes espèces confondues, les jeunes êtres sont en moyenne en meilleure santé que les plus anciens. Dans d’autres fermes, les vaches âgées ont toute leur place dans le troupeau, et tant pis si elles coûtent un peu plus cher en frais vétérinaires.

Alors parmi toutes ces pratiques, laquelle est la meilleure ? Aucune. Ou plutôt toutes. La meilleure pratique est celle qui est la plus adaptée à l’éleveur. Dans chaque élevage, on trouvera des choses qui ne nous plairont pas et d’autres qu’on appréciera. L’éleveur le moins délicat avec ses bêtes peut aussi être celui qui passera par ailleurs le plus de temps et d’argent à leur apporter des soins vétérinaires. Cet éleveur qui ne parle pas à ses bêtes et qui a l’air le plus détaché sera peut-être celui qui pleurera la mort d’une vache. Celui-là qui est le plus méticuleux sur l’hygiène sera celui qui observe le moins bien le comportement du troupeau. Celui qui connaît le mieux le comportement du troupeau au point de détecter un souci d’un seul coup d’œil dans l’étable peut aussi être celui qui réagira le moins vite à un souci de santé sur un individu. Certains se remettront quotidiennement en question, d’autres répéteront toute leur vie les mêmes gestes sans jamais rien changer. Certains continueront à apprendre tout au long de leur vie, d’autres penseront que ce qu’ils savent suffit bien.

Aucun éleveur n’est parfait parce qu’aucun être humain ne l’est. Chacun travaille avec sa sensibilité, sa force, ses connaissances, ses préjugés, ses savoir-faire, sa curiosité. Comme dans n’importe quel autre métier, comme dans toutes les situations de la vie. Nous vivons une époque étrange où les exigences sociétales sont telles qu’on leur demande pourtant la perfection. On vous montrera la vidéo d’une vache sale, ou d’un coup de bâton, et on vous enjoindra à hurler contre de telles pratiques. Mais on ne vous fera pas voir le même éleveur qui vient de passer toute une nuit auprès d’une vache malade, angoissé à l’idée de la voir souffrir. L’exigence de perfection est un leurre voire un mensonge. La perfection n’est pas humaine, elle ne l’a jamais été et elle ne le sera jamais. Nous pouvons tous seulement faire de notre mieux avec ce que nous sommes. Nous nous trompons tous, nous commettons tous des erreurs et pourtant nous essayons tous de faire de notre mieux. Dès lors, pourquoi exiger autre chose des éleveurs ?

LES CONDITIONS D’ÉLEVAGE DES VEAUX LAITIERS

L’autre soir, avec le patron, on a bien rigolé. On avait tous les deux lu un article qui reprochait pour la 158e fois aux éleveurs laitiers de séparer les veaux de leur mère, et on a essayé d’imaginer comment il faudrait procéder dans cet élevage pour ne plus le faire.

En ce moment, il y a 48 vaches laitières qui passent à la traite deux fois par jour, dont 2 qui ont vêlé ces jours-ci. Avec elles, il y a aussi deux génisses qui n’ont pas encore vêlé de leur premier veau : elles sont là pour s’habituer au troupeau des laitières, à son rythme, à l’étable et à la salle de traite. Ainsi, quand elles vêleront, elles auront l’habitude et la traite ne les stressera pas. Ça fait partie de ces petites choses qui prennent du temps, qui ne rapportent pas d’argent, mais qui sont indispensables à l’amélioration du bien-être des vaches au cours de leur vie. Dans la nursery, il y a actuellement six veaux de moins de deux mois, non sevrés, en cases individuelles, dont une petite femelle née prématurée qui est vraiment minuscule, qui ne tient pas très bien sur ses pattes et qui a besoin de soins particuliers. Enfin, il y a encore onze autres jeunes bêtes sevrées réparties en trois cases collectives, par tranche d’âge.

Imaginons donc qu’on mélange tout ce monde là. Déjà, il faudrait revoir l’ensemble du système de clôture des pâtures : les fils sont bien trop hauts pour qu’ils aient la moindre utilité pour des veaux qui passeraient dessous sans le moindre souci. Ça signifie aussi qu’il y aurait beaucoup plus de travail d’entretien à faire sous les fils. En effet, l’herbe dessous ne cesse pas de pousser parce qu’on le lui demande gentiment, l’herbe qui touche les fils rend l’électrification beaucoup moins efficace, et si la clôture n’est pas assez efficace, on va se retrouver avec des veaux et des vaches partout, y compris sur les routes, ce qui est dangereux tant pour les automobilistes que pour les bêtes. Je n’ai néanmoins entendu aucune des personnes réclamant qu’on cesse de séparer les veaux de leur mère se proposer pour venir passer le rotofil sous les kilomètres de clôture, mais c’est sans doute un simple oubli de leur part.

Ensuite, il sera impossible de sevrer les veaux. Il sera donc difficile de faire une transition progressive dans l’alimentation. C’est un moindre mal, dans l’absolu, on peut faire avec. Mais ça fera moins de lait dans la cuve, or le lait est déjà très mal payé, et rien ne viendrait compenser cette perte. Je rappelle à toute fin utile qu’une vache laitière produit beaucoup plus de lait qu’un veau ne peut en téter, en tout cas jusqu’à un certain âge.

Toutes les vaches n’ont pas l’instinct maternel. Certaines vaches refusent de s’occuper de leur veau. Il cherchera donc à aller téter ailleurs. Et ça peut engendrer des tas de problèmes. S’il va téter une génisse qui n’a pas encore de lait, il risque de lui abîmer la mamelle. S’il tête toujours sur le même trayon : même problème. Si plusieurs veaux tètent une même vache très maternelle, ils vont l’épuiser et potentiellement lui provoquer des carences. Mais il y a pire : si une vache est ou a été malade, elle peut avoir reçu un traitement, et un veau, en particulier nouveau-né, qui va téter un antibiotique risque de se détruire les intestins, d’avoir la diarrhée et la diarrhée est la première cause de mortalité chez les jeunes veaux. Enfin, si une vache vêle parmi le troupeau mais ne s’occupe pas de son veau, ce dernier ira se nourrir au premier pis qui passe. A condition qu’un veau plus grand ne l’achève pas en lui mettant des coups de tête parce que c’est sa mamelle à lui, les veaux ne sont pas toujours partageurs. Mais s’il y arrive, le pis de passage ne contient pas de colostrum, élément indispensable à sa survie. Il n’aura donc pas de système immunitaire suffisamment résistant pour vivre. N’allez pas croire que les vaches peu maternelles sont rares : elles sont au contraire assez nombreuses chez les laitières qui ont aussi été sélectionnées pour ça au fil des siècles.

Mais ça n’est pas tout ! La petite femelle fragile dont je parlais tout à l’heure est absolument incapable de suivre le troupeau. Outre qu’elle risquerait d’être écrasée par une vache, ou de se retrouver prise au milieu d’une bagarre – car oui, les vaches parfois se bagarrent – elle n’est pour l’instant pas capable de téter sa mère. Que fait-on ? On la laisse mourir parce que s’en occuper dans une case individuelle heurte les convictions de quelques-uns ?

Outre tous ces points pour lesquels j’aimerais avoir quelques éclaircissements sur la façon de procéder de la part de tous ces gens qui savent mieux que les éleveurs, il en reste un crucial : il est impossible de faire entrer les veaux dans une salle de traite, et encore moins dans le parc d’attente qui la précède où ils se feraient sans doute piétiner. Il faudrait donc séparer les veaux des vaches en amont. Avez-vous déjà couru derrière un veau et essayé de l’attraper ? Moi oui. Le constat est sans appel : un veau a quatre pattes, et moi je n’en ai que deux. On pourrait opter pour la méthode texane et les attraper au lasso. Dans l’absolu, je n’ai rien contre : j’ai toujours rêvé de faire un stage au Texas pour apprendre à me servir d’un lasso. Mais il faut être lucide sur la méthode : c’est brutal. Et il faudrait être brutaux avec les veaux deux fois par jour, plus s’il y a des soins médicaux à leur prodiguer. A supposer qu’on voit rapidement qu’un veau a besoin de soins médicaux : c’est très simple dans une case, beaucoup plus compliqué au milieu d’un troupeau. L’un des avantages des cases à veau, c’est qu’elles nous permettent de les apprivoiser sans brutalité. On s’y occupe d’eux, ils s’y habituent à nous, on les gratte, on les laisse nous renifler, on leur parle et ainsi ils connaissent nos gestes, nos odeurs et notre voix. Une fois devenus vaches, ces veaux nous font confiance, nous suivent et nous n’avons alors jamais à nous montrer brutaux avec eux. C’est là qu’on établit le lien de confiance pour ensuite travailler ensemble dans le calme.

A titre personnel, c’est grâce à ces cases individuelles que j’ai pu apprivoiser Maestro. Il pesait 40 kg quand il est arrivé. Maintenant, c’est un beau taureau de 850 kg, et outre la brutalité inhérente à son volume, il se montre très calme, pas du tout farouche ; en fait, c’est un gros tas de câlins. Laissé sans soins humains quotidiens, il serait quasiment sauvage et en tout cas dangereux pour ses éleveurs, pour moi, et pour quiconque passerait par là. Il en va de même avec les vaches. Celles qui étaient là avant mon arrivée ne m’obéissent pas beaucoup, celles que j’ai vu naître et que j’ai soignées en case individuelle viennent quand je les appelle par leur nom.

Alors certes, ces deux mois en cases individuelles ne sont peut-être pas l’idéal vu de l’extérieur. Mais vu de l’intérieur d’un élevage, ce sont deux mois qui permettent aux vaches de ne pas vivre grand-chose de stressant le reste de leur vie et qui évitent aux humains de prendre des coups de tête.

Après avoir énumérer tous ces points, le patron et moi sommes tombés d’accord : si vraiment il le faut, nous acceptons de fonctionner autrement. Nous invitons donc ceux qui savent si bien comment faire qu’ils en font des tas d’articles à venir nous montrer comment ils procèdent pour s’occuper de tous ces animaux, pour soigner les plus fragiles et pour les apprivoiser sans brutalité, le tout dans les infrastructures existantes. S’ils envisagent de changer les infrastructures pour venir à bien de ce projet, nous ne doutons pas qu’ils accepterons de financer eux-mêmes ce changement : le prix du lait et l’endettement de bien des éleveurs ne leur permettant nullement de le faire.

PIERCING SANS TROU ET HURLEMENT

Nous avons encore constaté la diffusion d’une énième vidéo d’ignorants qui postent des inepties sans comprendre plutôt que de questionner des professionnels. Il s’agissait cette fois de l’anneau anti-tétée.

Alors explications !

Pensant que l’humour par l’absurde avait une plus grande portée que la pédagogie pompeuse, j’ai entrepris, dans un premier temps, de poster une photo de ma patronne et de ses piercings. Mais la chose m’a suffisamment échauffé pour que je transforme le commentaire en billet .

Dans les commentaires on peut lire (attention ça pique les yeux) :

« Que pensez vous des boucle antie tete que les paysans mete aux vache pourai ton intdire cela merci »

Ou, si j’ai bien suivi :

« Que pensez-vous des boucles anti-tétée que les paysans mettent aux vaches ? Pourrait-on interdire cela ? Merci. »

Quand je lis ce genre de questions, premièrement j’observe une minute de silence en la mémoire de la langue française, deuxièmement je me demande bien pourquoi elle est posée.
Je suppose que l’on imagine qu’il s’agit d’une pratique barbare venue du fond des âges, douloureuse pour l’animal, comme toutes ces choses contraires à la juste prise en compte du bien-être animal.

Mais de quoi parlons-nous ?

Anneau anti-tétée la photo fait frémir, n’est-ce pas ?

Alors afin d’éviter un buzz qui véhicule l’ignorance détricotons ce tissu de fausses évidences.
Les boucles anti-tétée sont des anneaux que l’on passe dans le nez. Ils sont surmontés de petits picots peu affûtés, en nombre variable et parfois fusionnés en une fine plaque. Ces picots de métal sont orientés vers l’extérieur, vers l’avant de la génisse, pas vers le nez ou la peau. Ils ne blessent donc pas l’animal qui les porte, et en plus, comme il s’agit de jeunes adolescentes, ce coquet piercing ne traverse pas la cloison nasale. Deux boucles d’oreille, c’est bien suffisant à leur âge.

À moi de poser une question, chers deux-pattes :

Vous êtes-vous demandés pourquoi les éleveurs s’amusent à acheter ces trucs pour les placer sur le nez de certaines de leurs génisses ?

Non ?

Vous en demandez pourtant l’interdiction. Pourquoi ? Parce qu’il y a des picots de métal dessus, que ce n’est pas beau et que ça doit d’une manière ou d’une autre servir à torturer les animaux ?
Et que les éleveurs sont tous de gros salopiauds qu’ il faudrait pendre par les tripes ?

Passons au vif du sujet : ces coquetteries sont en général placées sur le mufle de génisses sevrées (elles ne tètent donc plus leur mère), animaux qui sont le plus souvent regroupés en lots homogènes. Certaines de ces génisses, dites “téteuses” (il doit y avoir d’autres noms ), ont une tendance marquée à téter le pis de leurs jeunes amies. Copines qui ont, comme elles, quelques mois, et qui dissimulent entre leurs cuisses les délicates promesses des plantureuses mamelles à venir.

Non, les éleveurs n’interdisent pas ces jeux innocents parce qu’ils réprouvent la découverte trop précoce du corps de ces adolescentes à travers l’exploration de celui de leurs alter ego. Les paysans sont des gens ouverts et pragmatiques, enclins à laisser faire la nature … tant qu’il n’y a pas de dégâts.

Or, des dégâts, il y en a : en tétant des pis encore secs et fragiles, ces coupables génisses les condamnent à de précoces inflammations et infections qui peuvent entraver le bon développement du pis, voire l’assécher irrémédiablement. Une vache étant élevée pour faire du lait ou des veaux (qui ont besoin de lait), ces jeux les pousseront donc vers un précoce engraissement, puis vers l’abattoir.

La tétée n’étant pas douloureuse, les génisses se laissent faire. C’est pourquoi les éleveurs disposent ces anneaux sur le mufle des tétardes tétouilleuses : pour le coup, ces baisers deviennent douloureux et peu de génisses apprécient les ébats sado-masochistes. Elles cessent donc de se laisser faire et, repoussant les avances, préservent leur poitrine entrecuisse en devenir.

Et voilà. Ces instruments de torture ne sont donc que de simples appareils qui ne blessent pas la coquette qui les porte, ni ses congénères qui évitent alors la tétée. Ils n’empêchent pas de boire, de manger ou d’exprimer un répertoire comportemental normal.

Je suis donc contre leur interdiction ! Et pour la pédagogie.

Pour terminer, je voudrais préciser que je n’ai, par ce billet, chers deux-pattes, nullement l’intention de blesser . Vous ignoriez l’intérêt de ces anneaux, mais au lieu de demander à quoi ils servent, vous avez préféré demander leur interdiction, en pensant qu’ils étaient forcément mauvais. En cela, vous réagissez comme nombre de personnes à des choses que vous ne comprenez pas et que personne ne prend le temps de vous expliquer. Pensez simplement à demander ces explications. N’hésitez pas à poser des questions aux paysans heureux d’échanger avec vous sur leur métier de passion et qui vous parleront bien mieux que moi de bon nombre d’aspects de ce métier d’éleveur au sujet duquel tant de croyances infondées circulent, à l’intersection du choc entre une image que l’on voudrait chérir et idéaliser et des réalités.

L’anthropomorphisme a encore de beaux jours devant lui.

Sinon, je songe à placer un anneau nasal à la Patronne pour qu’elle tête moins de boisson maltée .

Bik Bisous qui sent le bouc .

L’ÉTRANGE CAS D’IRIS LA BLANCHE

Iris est une Prim’Holstein presque toute blanche. Sans cette particularité, elle passerait presque inaperçue dans le troupeau : ni dominante, ni meneuse, elle ne figure pas non plus dans la liste des traînardes. Lors de la traite comme pour sortir de la pâture, elle passe toujours parmi les premières sans être en tête. C’est une vache à la fois calme et volontaire, et une excellente laitière. Alors qu’elle est régulièrement l’employée du mois, elle n’est pas longue à traire. Elle n’a jamais été malade, je ne l’ai jamais vue sujette aux boiteries, bref : on pourrait ne lui prêter qu’une attention moyenne tant elle est discrète.

Pourtant, Iris est un cas très particulier, si particulier que je n’ai pas réussi à trouver la moindre explication scientifiquement tenable de cette particularité. C’est qu’Iris ne retient aucune insémination artificielle, alors qu’une journée avec le taureau suffit pour que neuf mois plus tard vienne un petit veau.

C’est qu’Iris a grandi dans la même case collective qu’Ivanhoé, l’ancien taureau de la ferme. Ils avaient le même âge à quelques jours prêts, aussi ont-ils passés plusieurs mois ensemble. Elle n’était alors qu’une génisse, et Ivanhoé était théoriquement loin de l’âge requis pour être un taureau sexuellement actif et fécond. Seulement voilà : personne n’avait expliqué la théorie à Ivanhoé. Iris avait déjà ses chaleurs, mais les femelles sont, toujours en théorie, plus précoces que les mâles. Elle était encore trop jeune pour être inséminée, mais ça non plus, personne ne l’avait expliqué à Ivanhoé, si bien qu’Iris s’est retrouvée gestante bien plus tôt que ne l’avait prévu l’éleveur. Ça n’a pour autant pas engendré de problème particulier. Iris est une grande vache, une des plus grandes du troupeau, preuve que cette grossesse n’a nullement ralenti sa croissance. Le veau est né en bonne santé après un vêlage sans difficulté. Comme je l’ai dit, depuis Iris n’a elle-même jamais eu le moindre souci de santé. Mais depuis, aucune tentative d’insémination artificielle n’a fonctionné. Pour qu’Iris ait un veau, il n’y a qu’une seule solution : la faire monter dans la bétaillère et la mener au taureau. Dans l’absolu, ça n’est pas particulièrement gênant : après tout, le taureau est là pour pallier les éventuels échecs d’insémination artificielle. C’est juste un peu embêtant car ça empêche toute sélection génétique – principale raison du recours habituel à l’inséminateur.

Je ne connais aucun autre cas semblable.

Depuis, Ivanohé a été remplacé par Arthur, qui ne s’appelle pas vraiment Arthur, mais je trouve que ce nom lui convient bien mieux. Son successeur, Maestro, grandit actuellement parmi d’autres génisses du même âge que lui. Mais Maestro est sous surveillance. Comme il n’écoute rien quand on tente de lui expliquer la théorie, il ne sera pas laissé avec les jeunes génisses quand elles commenceront à avoir leurs chaleurs !

POURQUOI SÉPARE-T-ON LES VEAUX DE LEUR MÈRE ?

 

« Pourquoi sépare-t-on les veaux de leur mère ? », telle est la question qu’on nous pose le plus souvent concernant les élevages laitiers. Enfin… En réalité, on nous assène plutôt des affirmations anthropomorphiques concernant la séparation des veaux de leur mère, mais il y a aussi des gens pleins de bonne foi qui ne demandent qu’à comprendre, nous allons donc le leur expliquer ici.

Il faut avant tout faire la part des choses : tous les veaux ne sont pas séparés de leur mère à la naissance. Cet acte concerne essentiellement les veaux de races laitières, les veaux de races dites allaitantes, c’est-à-dire à viande, restent un certain temps – variable selon les élevages – sous la mère. Il en va autrement dans les élevages laitiers. Là, en effet, on retire les veaux relativement vite, mais le délai exact diffère d’un élevage à un autre, selon tout un tas de critères qui vont des conditions de vêlage aux infrastructures en passant par la sensibilité particulière de l’éleveur. Certains le feront dans l’heure, d’autres dans la journée. Dans tous les cas, on laisse toujours le temps à la vache de lécher son veau. Comme tous les mammifères, le petit veau tout juste sorti du ventre de sa mère est tout mouillé et même très gluant, si bien que, très vite, la vache le lèche pour le sécher, et c’est très important pour qu’il n’attrape pas froid. Certaines vaches, pourtant, ont si peu d’instinct maternel qu’elles ne le font pas, et quand ça arrive, c’est l’éleveur qui doit le sécher : il frotte alors le veau avec de la paille. D’autres saupoudrent du son de blé sur le veau pour inciter la vache à le lécher. Ça ne fonctionne pas à tous les coups, alors il faut en revenir au bouchon de paille. En fait, contrairement aux vaches allaitantes, les vaches laitières ont un instinct maternel généralement peu développé pour une raison fort simple : la sélection génétique.

Voilà dix mille ans que nous élevons des vaches. Pendant dix mille ans, nous avons procédé à une sélection des individus afin d’effectuer des croisements qui avantagent ce qui nous intéresse le plus. Pour les vaches à viande, nous avons privilégié le développement musculaire afin d’obtenir plus de steaks, pour les vaches à lait, nous avons choisi les plus belles mamelles afin d’obtenir plus de lait. Ainsi, de nos jours, les allaitantes – Limousines ou Charolaises, par exemple – produisent juste ce qu’il faut de lait pour leurs veaux alors que les laitières – Normandes ou Prim’Holstein – peuvent produire trente litres de lait par jour alors qu’un veau d’une semaine n’a besoin que de quatre à cinq litres pour se nourrir. En effectuant une sélection génétique, nous avons aussi privilégié certains comportements, exactement comme nous l’avons fait par ailleurs avec les chiens. Le Border Collie est un excellent chien de troupeau parce qu’au fil des siècles nous avons favorisé la reproduction des individus qui montraient les meilleurs dispositions pour l’aide au déplacement des troupeaux. La Prim’Holstein n’a pas un instinct maternel très développé car nous avons privilégié les individus qui n’essayaient pas de nous encorner quand on s’approchait de leurs petits.

Grâce à ces dix mille ans de sélection, nous pouvons aujourd’hui retirer un veau à sa mère sans nous faire encorner, et même sans qu’elle hurle pendant des jours. Il arrive qu’une vache appelle son veau. La plupart du temps, ça ne dure que quelques heures. Il arrive aussi qu’un veau appelle sa mère. Ça s’arrête toujours au moment où on lui apporte un seau ou un biberon de lait. Et en général, une fois qu’il a mangé, comme tous les bébés, il dort. Vous avez sans doute vu de ces vidéos où des vaches poussent des hurlements : dans l’immense majorité des cas, et n’importe quel éleveur pourra vous le confirmer, il s’agit de vaches en chaleur : elles n’appellent pas leur veau mais le taureau.

« Pourquoi ne laisse-t-on pas les veaux téter ? », me demanderez-vous. C’est une excellente question à laquelle il y a plusieurs réponses qui s’ajoutent. J’ai déjà partiellement répondu à cela plus haut : d’abord parce que le but d’un élevage laitier est de produire du lait, qu’il faut donc traire les vaches et qu’il est techniquement impossible de faire entrer une vache avec son veau dans une salle de traite. Quant à les séparer avant, à supposer que ça soit réalisable, ça prendrait un temps fou pour un bénéfice nul. Ensuite, parce que la vache va produire quoi qu’il arrive beaucoup plus de lait que le veau n’en boira, et si on ne la trait pas, ses mamelles pleines vont finir par lui faire très mal. Il y a encore d’autres raisons plus techniques.

Deux à trois mois avant de vêler, une vache laitière est tarie afin que toutes ses ressources soient consacrées au veau. Elle est en quelque sorte mise en congé maternité. La phase de tarissement permet également de préparer et de reposer la mamelle pour le prochain cycle de lactation. C’est une période délicate, car c’est lors du tarissement qu’une vache présente le plus de risque de développer une infection de la mamelle : une mammite. On peut procéder de différentes manières pour l’éviter. La plus courante consiste en une injection intra-mammaire préventive d’antibiotique. Non, ça ne fait pas mal à la vache. On utilise aussi souvent un obturateur de trayons pour empêcher les bactéries d’y entrer. Pour le dire plus clairement, on met un bouchon de kératine dans les trayons, et on l’ôte avant la première traite. Et ça non plus, ça n’a rien de douloureux pour la vache.

Le troupeau des taries est séparé des autres vaches. Certains éleveurs les gardent en bâtiment, d’autres leur réservent une pâture rien que pour elles. Quand une vache vêle, s’il y a un bouchon, le veau ne peut pas téter. Mais il peut y avoir bien plus grave. Si la mère appartient à l’ample catégorie des vaches peu maternelles, le veau risque d’aller en téter une autre, qui n’a pas de lait, mais qui a des antibiotiques dans la mamelle. Et un veau qui n’a pas encore eu de colostrum – donc ce dont il a besoin pour développer son système immunitaire – qui avale des antibiotiques est condamné : les antibiotiques risquent de lui détruire l’intestin, il aura la diarrhée, et la diarrhée est la première cause de mortalité chez les veaux.

Enfin, il y a encore deux raisons de séparer le veau de sa mère. La première, c’est que ça permet de désinfecter le cordon ombilical, la seconde, c’est que ça évite – car ça arrive relativement régulièrement – que la vache ne tête le cordon ombilical … et vide le veau de son sang. Oui, je sais, c’est dégoûtant, mais ça arrive.

Comme vous le voyez, si on sépare le veau de la vache, ça n’est pas parce que les élevages laitiers sont peuplés d’humains sadiques. Ça n’est pas non plus comparable au fait d’arracher un nourrisson humain des bras de sa mère, l’humain n’étant pas issu de dix mille ans de sélection génétique. En outre, il faut très peu de temps à un veau pour s’habituer à sa mère de substitution : l’éleveur, l’éleveuse ou le salarié qui a la responsabilité des soins à apporter aux veaux. D’autant que la majorité des humains réagit systématiquement de la même façon devant n’importe quel bébé de n’importe quelle espèce : on le trouve mignon, on veut lui faire des câlins – et on ne s’en prive pas – et notre propre instinct de protection s’exprime pleinement. Et le spectacle des éleveurs costauds et aguerris tout attendris devant les veaux est toujours particulièrement croquignolesque, mais ne le répétez pas trop : la plupart d’entre-eux essaie de faire croire qu’ils sont des durs et n’admettront pas en public qu’ils passent des plombes à leur faire des gouzi-gouzis.

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