Il est temps d’endosser la capeline de tweed , d’affûter ses sens et de partir sur les traces de la tueuse du Val Morena….
Le ciel s’assombrit et disparaît, caché par les épais nuages noirs. L’air vibre sous les coups de semonce du tonnerre. L’orage descend du Vallespir pour venir déverser son courroux sur les Alberes.

Un cri déchire le début de soirée. Je lâche ma louche (ben oui une louche… normal, pour une fromagère), cours et jaillit de la fromagerie telle un cyclone : « Woiiii ! Qui c’est qui tape ! CARALHO !!!! »

Le troupeau se disperse et va se coller contre les murs de l’aire paillée. Reste Heineken, penchée en avant, sur les jointures de ses pattes antérieures pliées. Elle souffle, sa respiration s’emballe et elle tremble.

Je saute par dessus le cornadis et vais m’agenouiller près d’elle.

Trois chèvre, Herbicide, Héloïse et Iris, s’approchent pour venir renifler l’odeur de la peur. Je les chasse et elles retournent se coller au reste du troupeau. Elles savent que la patronne fulmine.

« Heineken, ma chérie, que t’ont-elles fait, ces pouffiasses ? »

La pauvre bête a le flanc droit défoncé. Les côtes ont cédé sous le coup. Au moins trois côtes. Le cœur affleure et je peux voir le rythme cardiaque dessiner des vagues sous le cuir abîmé. Noms de dieux, les pu***!

Heineken ne s’en sortira pas.

Seule une chèvre d’un gros gabarit peut faire ça. En aucun cas Héloïse avec ses 60 kilos, ni Herbicide si placide. Iris ???? 80 kilos et des velléités à devenir matrone ????

Il faut dire que depuis que Hongrie grosse tête n’est plus, le trône de la reine est à prendre.
Et elles sont sept à lorgner sur la couronne : Iris, Inès, Guaguane, Gougoute, Hortensia, Hooligan et Hélène.

Je sors Heineken de l’aire paillée. Et inspecte les biks.

Guaguane, collée à la porte, me regarde, effarouchée. Je l’ inspecte. Pas de trace de sang sur les cornes.
Iris rumine. Et puis malgré ses 80 kilos, elle est encore trop jeune pour régenter. Reste Hortensia, Gougoute, Iris, Hooligan, Hélène et Inès.

Hortensia. Comme à l’accoutumée, elle s’approche pour me lécher le bras (sûrement à cause du sel contenu dans la sueur). Je lui gratte l’entre-cornes et lâche « je sais que c’est pas toi. » Pourquoi ? Parce que ! Hortensia n’a jamais été dans les coups fumeux. Bien qu’elle fasse partie des plus vieilles et des plus grosses, elle capitule vite lors des luttes.

Hooligan ? Avec un nom pareil ? Oui… mais non. Pourquoi ? C’est la sœur de Heineken ! Et il n’y à jamais de lutte à mort entre sœurs ! De mémoire de chevrière, je n’ai jamais vu des sœurs se battre. Par contre s’allier pour en défoncer une autre, oui.

Gougoute. Une chèvre qui ne pense qu’à se remplir la panse. Pas le profil. C’est une grosse bik trop lourde pour donner un tel assaut…

Il s’agit donc d’une grosse chèvre, 70-80 kilos, qui a suffisamment d’agilité pour prendre de l’élan, se lever sur ses pattes arrières et plonger pour défoncer sa victime…

Hélène, Miss coup de pu*** ?????? Toujours dans les coups bas. Hélène ????? Elle boite depuis quelques jours. Depuis que…

BON SANG ! MAIS C’EST BIEN SÛR ! ÉLÉMENTAIRE MON CHER WATSON : INÈS.

INES à tamponné l’arrière-train d’Hélène alors qu’ elle était au cornadis !

Je relis les notes sur le dossier de Inès :

  • 80 kilos
  • n’a pas eu de gestation cette saison
  • n’est pas lestée par des pis pleins de lait
  • haute sur pattes et agile comme une gazelle

Je vérifie son casier…
Woiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii.
Multirécidiviste :

  • coup fatal à Ingrid
  • suspectée dans la mort de Herta, morte d’une hémorragie interne suite à une tamponnade
  • a cassé la patte avant de Ibou
  • a crevé la mamelle de Hollande

Je m’approche de Inès, qui file sous la passerelle du quai de traite. La saisit. Du sang sur la corne. Te voilà démasquée !

Je lui passe la corde au cou et la sors de l’enclos. Je la place en case de détention. Seule.

Je charge Heineken dans la remorque. Pauvrette, elle succombera à sa blessure.

Vous trouvez toujours les chèvres aussi choupinettes ?

Moi oui. Mais je fais le choix d’écorner la génération à venir. Et tant pis pour ceux qui s’exclament « Ohhhhh ! c’est cruel d’écorner !!!!! », ils ne savent pas ce que c’est que de gérer les blessures liées aux conflits de hiérarchie.

… Tiens ! Pendant que j’écris, passe à la radio le titre des Who, générique des « Experts à Miami » !!!! Vrai de vrai !!!!!…

Je pense à Maella et Mal de Cap, les filles d’Heineken, petite fille de Guinness. Digne relève.

La tueuse du Val Morena est sous les écrous. Et l’enquête est close .