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BIEN DANS LEURS SABOTS

Après quatre ans à traîner mes bottes de ferme en ferme, je pensais avoir globalement fait le tour des façons de procéder possibles, mais l’élevage bovin reste un univers toujours plein de surprises et voilà que j’en découvre un nouveau où on fait l’inverse de ce qui se pratique communément sur bien des points. J’ai apprécié mes différentes expériences, mais celle-ci a une saveur particulière, je ne résiste pas à vous présenter ici toutes les raisons pour lesquelles cet élevage en particulier est vite devenu mon préféré.

C’est une grande ferme parce qu’elle a deux activités : vaches allaitantes – vaches à viande, si vous préférez – et vaches laitières. Mais il n’y a qu’une grosse quarantaine de laitières. Je n’interviens pas du tout sur la partie allaitantes de cet élevage, je ne pourrais donc pas vous en dire grand-chose si ce n’est que les Limousines sont très jolies et les veaux pas du tout sauvages. Presque pas assez, d’ailleurs. L’autre jour, je me suis retrouvée nez à museau avec un taurillon qui baguenaudait hors de sa pâture. Bien sûr, j’ai immédiatement appelé le patron pour lui signaler l’affaire, il m’a répondu :
« Ah oui, je vois lequel. Non, mais c’est normal : il commence à être grand, il en a marre de sa mère, alors de temps en temps il va se promener et ensuite il retourne dans les pattes de sa mère, laisse-le, je verrai ça plus tard. »
Soyons clair : c’est ce que j’appelle une réponse non-conforme. Normalement, ça ne marche pas comme ça. Mais mon job ne consiste pas à décider de ce qui est bien ou pas, c’est de faire ce qu’on me demande. J’ai donc laissé le taurillon tranquille, et, de fait, il est retourné à sa place peu de temps après.

Côté élevage laitier, j’ai pu voir beaucoup plus largement comment ça fonctionne et je suis allée de surprise en surprise. Dans la grande majorité des élevages, les choses sont toujours à peu près organisées de la même façon : quand une vache vêle, on emmène le veau aussi vite que possible dans la nursery et la vache rejoint tout de suite le troupeau des laitières pour passer à la traite. Le veau reçoit son lait dans un seau – il faut donc lui apprendre à baisser la tête – et il est sevré vers deux mois. Il commence à avoir du foin et à être en groupe après avoir été sevré. Entendons-nous bien : je ne porte aucun jugement de valeur sur cette façon de fonctionner, tout s’explique, et rien de tout ça ne relève dans l’absolu de la maltraitance. Mais dans cet élevage-là, on ne fait pas du tout comme ça. D’abord, le veau reste 24 heures avec sa mère. Si le vêlage a été difficile, ce délai sera rallongé : la vache est mise quelques jours au repos et quitte à être au repos, on lui laisse son veau, puis on y va progressivement : la vache ne passera d’abord à la traite que le matin, après quoi elle retourne avec son veau. Ça n’est qu’au bout d’une semaine qu’ils seront séparés pour prendre un rythme normal de deux traites par jour. Dans tous les cas, même quand une vache est séparée de son veau, le veau est placé à un endroit où elle peut tout à fait venir le voir, le renifler, le lécher et l’allaiter pendant une semaine. Ensuite le veau passe dans une case individuelle de la nursery, mais le bâtiment est organisé de telle sorte que les vaches gardent un contact visuel avec les veaux jusqu’à leur sevrage complet qui n’intervient qu’entre quatre et six mois, selon les individus.

On m’avait toujours dit que procéder de la sorte créait des séparations plus difficiles et que les veaux sevrés tardivement avaient du mal à perdre le réflexe de téter, et qu’il est compliqué de leur apprendre à baisser la tête pour boire au seau. Je ne peux que constater que si les choses sont faites correctement, c’est absolument faux. Au début, les vaches restent près de la nursery et donc de leurs veaux, mais très vite, elles s’en désintéressent tout à fait et retournent d’elles-mêmes à leur vie de vache en troupeau. Quant aux veaux sevrés tard, je n’en ai vu aucun téter ses comparses. Certes, ils sont sevrés plus vieux et sont nourris au biberon puis au seau à tétine pendant un mois. Mais une fois ce premier mois écoulé, ils ont déjà accès à du foin. Ceux qui élèvent des veaux élevés sous la mère en pâture le savent : les veaux commencent à brouter bien avant d’être sevrés, effectivement, souvent vers un mois. Le foin a un avantage certain : c’est un aliment sec qui donne soif. On leur donne donc en même temps de l’eau tiède, et ils comprennent vite tout seuls qu’il faut baisser le nez pour boire. Dès lors, il n’y a rien de particulier à leur expliquer quand on leur apporte un seau de lait sans tétine.

En fait tout est d’abord pensé non pour le confort de l’éleveur mais bien pour celui des bêtes. Et par effet rebond, c’est aussi beaucoup plus confortable pour les humains.

Le troupeau est vif sans être effrayé. Les vaches ne montrent aucun signe de stress. Elles sont assez distantes avec les humains sans en avoir peur. Les veaux sont d’une simplicité déconcertante à déplacer. On peut isoler une vache du troupeau avec la même extrême simplicité. La production est bonne et de qualité.

Les bâtiments ne sont pas particulièrement récents, rien n’est robotisé et pourtant, c’est bien là que j’ai rencontré le plus grand confort de travail. L’éleveur, quant à lui, n’a rien d’un illuminé. C’est un agriculteur tout ce qu’il y a de plus conventionnel et qui a simplement organisé les choses en fonction de ce qui lui paraissait le mieux pour tout le monde. Il montre une attention soutenue pour ses bêtes et de tout cet ensemble de petites choses, ce qui en ressort est une impression de douceur. Ça fait plaisir pour les vaches, et ça rend le travail extrêmement agréable.

(crédit photo : FranceAgriTwittos)

DEDANS – DEHORS : LE DILEMME DES VACHES

Si on laisse le choix aux vaches entre une belle pâture bien grasse et une étable, elles se précipiteront immédiatement dans la belle pâture. Enfin, ça, c’est ce que je croyais. Mais la réalité est plus compliquée.

Les vaches sont gourmandes et un peu fainéantes, il faut bien le dire. Si elles ont le choix entre passer la journée à brouter ou manger ce qu’on leur met à l’auge, beaucoup préféreront manger à l’auge, surtout si la nourriture y est plus appétente : maïs ou herbe ensilée, les vaches aiment beaucoup ce qui a fermenté. Comme dit souvent mon patron : « si on te laisse le choix entre des épinards bouillis ou du chocolat, tu ne prendras pas les épinards ! » Et c’est exactement la même chose pour les bovins, sauf qu’il est rare – mais ça existe, si si ! – qu’on complémente les vaches avec du cacao. Alors quand, après la traite, j’ouvre l’étable pour que les vaches retournent dehors, eh bien la plupart du temps, si elles n’ont pas fini de croûter le maïs, il ne se passe rien. Et c’est bien pire s’il pleut.

Imaginez que vous ayez le choix entre vous coucher dans un bon lit de paille fraîche ou aller dormir dans l’herbe mouillée : choisiriez-vous l’herbe mouillée ? Non, évidemment. Eh bien ça n’est pas différent pour les vaches. Donc, quand on ouvre l’étable sur un rideau de pluie, les bêtes vous regardent en coin, d’un air de dire :

« Non, mais tu rigoles, là ? C’est pas un temps à mettre un troupeau dehors ! »

Et si vous pensez que c’est plus simple l’été, sachez qu’au-delà de 24°C, les vaches sortent de leur température de confort. Et ça ne leur plaît pas. Alors elles préfèrent traîner la patte dans l’étable où il fait souvent plus frais. Et où il y a beaucoup moins de mouches.

En fait, il est bien plus facile de faire aller les vaches de la pâture à l’étable que l’inverse. Dans le premier cas, on ouvre la clôture, et elles se précipitent jusqu’aux cornadis dans l’étable. Dans le second cas, il faut pousser le troupeau dehors.

Mais alors, me direz-vous : les vaches sont mieux dedans, nul besoin de les mettre dehors ! Je ne dirais pas ça. Les vaches préfèrent être dedans par confort et fainéantise. Mais le confort et la fainéantise ne sont pas forcément ce qui fait prendre les meilleures décisions. La plupart des enfants préfèrent les nouilles aux légumes, mais tout le monde sait qu’on ne peut pas les laisser ne manger que des nouilles. Voilà pourquoi on ne leur demande pas leur avis et qu’on pousse le troupeau dehors et qu’on donne des légumes aux enfants, qu’ils le veuillent ou non.

Et puis si les vaches apprécient leurs deux heures d’étable matin et soir, quand vient le printemps et qu’elles retournent dehors pour la première fois après les mois d’hiver à l’abri, elles oublient confort et fainéantise et sont bien contentes de retourner brouter. D’ailleurs, il n’est pas rare durant l’hiver qu’elles montrent leur impatience en ouvrant grand l’étable : elles poussent la porte coulissante avec leur nez, et on comprend alors qu’elles ont vraiment envie de sortir. Ou de nous embêter, allez savoir. Heureusement, la porte coulissante n’est qu’une des deux fermetures, la seconde étant une barrière bloquée par un goupillon, et pour l’instant, aucune n’a encore compris comment enlever ledit goupillon.

Alors bien sûr que la place des vaches est dehors, mais il faut régulièrement le leur rappeler.

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