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L’ÉTRANGE CAS D’IRIS LA BLANCHE

Iris est une Prim’Holstein presque toute blanche. Sans cette particularité, elle passerait presque inaperçue dans le troupeau : ni dominante, ni meneuse, elle ne figure pas non plus dans la liste des traînardes. Lors de la traite comme pour sortir de la pâture, elle passe toujours parmi les premières sans être en tête. C’est une vache à la fois calme et volontaire, et une excellente laitière. Alors qu’elle est régulièrement l’employée du mois, elle n’est pas longue à traire. Elle n’a jamais été malade, je ne l’ai jamais vue sujette aux boiteries, bref : on pourrait ne lui prêter qu’une attention moyenne tant elle est discrète.

Pourtant, Iris est un cas très particulier, si particulier que je n’ai pas réussi à trouver la moindre explication scientifiquement tenable de cette particularité. C’est qu’Iris ne retient aucune insémination artificielle, alors qu’une journée avec le taureau suffit pour que neuf mois plus tard vienne un petit veau.

C’est qu’Iris a grandi dans la même case collective qu’Ivanhoé, l’ancien taureau de la ferme. Ils avaient le même âge à quelques jours prêts, aussi ont-ils passés plusieurs mois ensemble. Elle n’était alors qu’une génisse, et Ivanhoé était théoriquement loin de l’âge requis pour être un taureau sexuellement actif et fécond. Seulement voilà : personne n’avait expliqué la théorie à Ivanhoé. Iris avait déjà ses chaleurs, mais les femelles sont, toujours en théorie, plus précoces que les mâles. Elle était encore trop jeune pour être inséminée, mais ça non plus, personne ne l’avait expliqué à Ivanhoé, si bien qu’Iris s’est retrouvée gestante bien plus tôt que ne l’avait prévu l’éleveur. Ça n’a pour autant pas engendré de problème particulier. Iris est une grande vache, une des plus grandes du troupeau, preuve que cette grossesse n’a nullement ralenti sa croissance. Le veau est né en bonne santé après un vêlage sans difficulté. Comme je l’ai dit, depuis Iris n’a elle-même jamais eu le moindre souci de santé. Mais depuis, aucune tentative d’insémination artificielle n’a fonctionné. Pour qu’Iris ait un veau, il n’y a qu’une seule solution : la faire monter dans la bétaillère et la mener au taureau. Dans l’absolu, ça n’est pas particulièrement gênant : après tout, le taureau est là pour pallier les éventuels échecs d’insémination artificielle. C’est juste un peu embêtant car ça empêche toute sélection génétique – principale raison du recours habituel à l’inséminateur.

Je ne connais aucun autre cas semblable.

Depuis, Ivanohé a été remplacé par Arthur, qui ne s’appelle pas vraiment Arthur, mais je trouve que ce nom lui convient bien mieux. Son successeur, Maestro, grandit actuellement parmi d’autres génisses du même âge que lui. Mais Maestro est sous surveillance. Comme il n’écoute rien quand on tente de lui expliquer la théorie, il ne sera pas laissé avec les jeunes génisses quand elles commenceront à avoir leurs chaleurs !

QUELLES CHALEURS !

C’est la canicule, Jacqueline, ma vache, moins de deux mois après avoir vêlé, a de nouveau ses chaleurs, c’est le bon moment pour parler… des chaleurs bovines.

C’est que la Botte de Paille a reçu beaucoup de questions : y a-t-il des périodes dans l’année ? Cela se prévoit-il à l’avance ? Y a t-il des signes avant-coureurs ? Est-ce que l’unique solution passe par la mener au taureau ? Et le taureau, il est toujours partant ? Est-ce que c’est toutes les vaches en même temps ? Est-ce que l’animal souffre ? Combien de temps est-il préférable d’attendre entre deux veaux ? Votre vache a vêlé récemment, il me semble, si elle a ses chaleurs maintenant on peut penser qu’elle est déjà prête pour une insémination, mais ça parait très proche quand même, non ?

Et comme chacune de ces questions est pertinente et légitime, nous allons y répondre.

Certaines espèces animales ont des périodes propices à la reproduction, d’autres ne s’embarrassent pas de saisonnalité. Le chevreuil, par exemple, a une période de rut – du 15 juillet au 15 août – et ne se reproduit qu’à cette période. Chez le renard, la saison des amours se déroule durant l’hiver. L’humain, lui, peut se reproduire toute l’année. Et les bovins aussi. Une vache a ses chaleurs tous les vingt-et-un jours en moyenne, tous les vingt jours pour les génisses – c’est à dire les jeunes vaches qui n’ont pas encore eu de veau, toute l’année. Bien sûr, ça peut varier d’un individu à l’autre. Jacqueline, par exemple, avait plutôt un cycle de dix-huit jours avant sa première gestation.

La première fois qu’on rencontre une vache en chaleur, ça fait tout drôle. Son comportement change du tout au tout. Bien sûr, les cycles seront plus ou moins visibles d’un individu à l’autre, mais Jacqueline est un excellent exemple pour les novices : ses chaleurs sont très marquées et incroyablement bruyantes. À tel point que lorsque c’est arrivé pour la première fois, elle criait si fort que j’ai consulté un éleveur : je pensais qu’elle avait mal quelque part. Non, l’éleveur ne s’est pas moqué : je n’ai jamais vu un éleveur se moquer quand on pose une question, ils préfèrent se moquer des affirmations erronées. Si vous voulez vous faire une idée du bruit que ça fait, le plus simple, c’est d’imaginer un barrissement d’éléphant. Et je n’exagère nullement. Est-ce que ça lui fait mal ? Que nenni. C’est juste la façon qu’ont les vaches de chanter  « ♪♫ Un Jour mon Taureau viendra ♫♪♫ ». Ou plus précisément de hurler : « Je veux un taureau ! »

Les hurlements ne sont pas le seul signe qu’une vache a ses chaleurs, ce sont seulement les plus inoffensifs, sauf pour votre sommeil si la pâture est près de votre chambre et que vous dormez la fenêtre ouverte. L’autre changement notoire, c’est son comportement. La vache – ou la génisse – en chaleur essaie de grimper sur tout ce qui bouge : une autre vache, une chèvre, un humain, peu lui importe. Et pour nous autres deux-pattes légers au squelette bien fragile, ça peut être très dangereux si on se laisse surprendre. C’est arrivé à mon patron, il y a quelques années : alors qu’il lui tournait le dos pour nettoyer un abreuvoir, une génisse lui a sauté sur les épaules et il a bien failli se noyer. Il ne sait pas très bien comment il a réussi à se sortir de là, parce que même avec une génisse qui ne fait que trois ou quatre cents kilos, même quand on est costaud comme la plupart des éleveurs, ça peut être difficile de se dégager de là les os indemnes. C’est le genre de choses qui ne nous arrive qu’une fois : on ne tourne jamais, quoi qu’il arrive, le dos à une vache qui chante « ♪♫ Un Jour mon Taureau viendra ♫♪♫ ». Et on reste extrêmement vigilant même de face.

Les chaleurs durent à peu près quarante-huit heures. Le premier jour, la vache chante sans arrêt, le second, elle se contente d’essayer de vous grimper dessus. Si on a choisi de la mener au taureau, c’est le bon moment. Si on a choisi de demander l’intervention d’un inséminateur, on l’appelle dès que la vache se met à chanter : il viendra alors dans la journée ou le lendemain, selon l’heure à laquelle on l’aura contacté. L’intervention d’un taureau est plutôt rare, en élevage. En fait, il est plutôt la solution de secours. Si, par exemple, une vache a déjà été inséminée mais qu’elle n’a pas retenu, aux chaleurs suivantes, elle pourra passer la journée avec le taureau. Si elle déclenche ses chaleurs un dimanche ou un jour férié, on peut quand même appeler l’inséminateur, mais c’est plus cher, alors on choisira parfois de laisser le taureau faire le boulot. Et oui : le taureau est toujours partant. D’ailleurs, je n’ai jamais vu aucun animal mâle non castré refuser de copuler avec une femelle de la même espèce en chaleur. C’est du pur instinct animal : un taureau ne dira jamais « non, merci, pas le premier soir » et en général, il ne pense même pas à apporter des fleurs. Mais j’ai déjà vu Arthur le taureau pousser du foin avec le museau vers sa belle du jour, mais Arthur ne compte pas pour la moyenne : c’est un romantique.

Si on procède la plupart du temps par insémination artificielle, ça n’est pas seulement pour plus de souplesse dans l’organisation du travail. C’est surtout pour éviter la consanguinité dans les fermes autant que pour pouvoir choisir des critères génétiques.

Jacqueline a été inséminée par un professionnel, non par un taureau pour plusieurs raisons :

  • d’abord, parce que je n’ai pas de bétaillère,
  • ensuite parce que j’aurais pu en emprunter une, mais le taureau Jersiais le plus proche est à plus de vingt kilomètres et que je n’avais nulle envie de lui faire subir le stress du transport,
  • parce que le seul taureau Jersiais du coin est son père,
  • enfin, parce que l’insémination artificielle m’a permis de choisir un taureau réputé pour les vêlages faciles, autrement dit pour faire des petits veaux, ce qui me semblait plus raisonnable pour une génisse primipare.

En élevage professionnel, d’autres critères peuvent entrer en ligne de compte, de la conformation de la mamelle à la solidité des appuis. La sélection génétique permet de renforcer un éventuel point faible dans l’élevage.

Quand on parle d’insémination artificielle, une question revient toujours : est-ce que ça fait mal à la vache ? C’est une question légitime. Pour quelqu’un qui découvre la chose, l’acte de l’inséminateur est très impressionnant. Mais la vache, elle, continue à ruminer. Une vache qui a mal, une vache apeurée ou une vache stressée ne rumine pas. Jamais. C’est souvent comme ça qu’on détecte les problèmes. Quand une vache a ses chaleurs, il suffit de lui poser la main sur la croupe pour qu’elle s’immobilise, comme si le taureau lui grimpait dessus. L’énorme différence entre l’inséminateur et le taureau, c’est que le premier ne pèse pas de 800 kilos à une tonne. D’ailleurs, il ne grimpe pas sur le dos de la vache. Et contrairement à une idée répandue, il ne met pas non plus le bras dans son vagin, mais dans son anus afin de sentir l’avancée de la fine sonde contenant la semence qu’il va déposer dans l’utérus, évidemment en passant par le vagin. Est-ce que ce bras dans l’anus lui fait mal ? Une vache pèse jusqu’à dix fois le poids d’un humain moyen et tout dans son anatomie est en proportion. J’ai assisté à plusieurs inséminations et à des échographies réalisées en passant par le même orifice, je n’ai jamais vu de vache ne serait-ce que sursauter. Elles continuent à manger ou à ruminer. Soyez certain d’une chose : un animal qui a mal ne se laisse pas faire, et le taux de mortalité par ruade chez les inséminateurs serait rudement élevé s’ils faisaient souffrir les bêtes. Quand Jacqueline a été inséminée, je la tenais à la longe, la longe est restée lâche, Jacqueline n’a absolument pas bougé. Dans la ferme où je bosse, elle ne sont pas du tout attachées, pas même immobilisées la tête dans un cornadis pour être inséminées.

Neuf mois plus tard, après avoir vêlé, les chaleurs reviennent très vite : moins de deux mois après le vêlage dans le cas de Jacqueline, parfois, pour d’autres, trois semaines suffisent. Elles sont immédiatement fécondables. Contrairement à une autre idée répandue, laisser le veau sous la mère n’y change rien. Est-ce qu’on les ré-insémine immédiatement pour autant ? Pas trois semaines après le vêlage. Une vache, en élevage, fait un veau par an. Elle est donc en général ré-inséminée trois mois après avoir vêlé. Est-ce peu ? Les animaux sauvages ne se le demandent pas. Une chatte enchaîne les portées toute sa vie durant sans l’intervention de l’humain. Prenons le cas d’un bovidé sauvage : le bison. Le bison se reproduit l’été. TOUS LES ÉTÉS ! Une bisonne vêlera tous les ans et personne n’aurait l’idée saugrenue de lui expliquer que, quand même, ça n’est pas bien raisonnable tout ça, non ? Si on laisse un taureau en pâture avec les vaches, il n’attendra pas trois mois, et la vache non plus : aux premières chaleurs venues, ils copuleront, fut-ce trois semaines après le vêlage. De surcroît, si on laisse passer trop de temps entre deux veaux, la vache va grossir et… devenir stérile. Elle chantera toujours « ♪♫ Un Jour mon Taureau viendra ♫♪♫ », mais le taureau ne pourra pas y faire grand-chose. Ou alors, elle ne sera pas stérile, mais trop grosse pour que le vêlage suivant se passe sans risque.

Si Jacqueline devra attendre plus longtemps qu’elle ne l’aurait fait en élevage pour avoir son second veau, ça n’est n’est pas pour des questions morales ou parce que je considère que trois mois, c’est trop peu : c’est uniquement parce que l’arrivée d’un veau, c’est aussi beaucoup de travail pour moi et beaucoup de pression sur la pâture et qu’on a, la pâture et moi, besoin de se reposer un peu.

Bien sûr, chaque point aurait pu être plus développé, et je ne doute pas que ces quelques réponses soulèveront d’autres questions. Mais je vais déjà vous laisser ruminer tout ça, ensuite, je vous parlerai, par exemple, des vêlages groupés.

 

COMMENT ON FAIT LES BÉBÉS ?

« Dis Hercule : comment on fait les bébés ?

– Dis-donc , tu n’as pas encore de poil au menton, toi, et tu demandes déjà ça ? Mais allez, je te raconte. Il faut un mâle et une femelle. Ou plutôt un mâle pour plusieurs femelles. Moi-même, j’ai une trentaine de fiancées. Les femelles ont le même âge et le même gabarit que moi. Jedi a les femelles âgées de 2 à 3 ans. Toi, Maurice, tu auras les chevrettes. Tout est une question d’odeur ! Le mystère de l’after-chèvre ! Le bouc dégage une odeur enivrante pour ces dames et parade en les stimulant avec des mamours. Parfois avec Jedi, on se bat très violemment, on se bat tellement que la patronne est obligée de nous séparer. Durant les amours, nous avons besoin de force et d’énergie : du foin, des céréales et des minéraux. Nous avons un harem et ne pouvons pas en changer, pour des questions de consanguinité. Parfois un bouc part dans un autre élevage pour saillir et un copain vient le remplacer. Lorsque la descendance est assurée par les mâles, on parle de monte naturelle. On parle de monte en main lorsque c’est l’éleveur qui nous présente les femelles qui sont en chaleur.

Il existe une autre façon de faire des bébés : l’insémination.

– Pourquoi avoir recours à un inséminateur ?

– Il n’est parfois pas possible de garder en permanence un mâle, surtout en élevage bovin. Un taureau peut peser 700 kg et plus encore. Contrairement aux idées reçues, l’insémination ne fait pas mal : d’ailleurs, avec une vache de plusieurs centaines de kilos, il vaut mieux être doux ! Ceci dit… entre-nous… lorsque nous paradons… nous oublions parfois d’être galants. Et puis, lors de l’insémination, certaines bêtes continuent de ruminer, et une bête qui rumine est une bête détendue !

– Et après ?

– Il faut compter cinq mois pour la gestation d’une chèvre ou d’une brebis. Trois mois, trois semaines et trois jours pour une truie, environ 280 jours pour une vache – ça varie selon les races. Lorsqu’une mise bas approche, l’éleveur, par son observation de la mère, sait si le moment est proche. Et la figure mère sait faire comprendre à son éleveur que ça y est. Parfois mes femelles, celles qui sont expérimentées, sont rassurées lorsque la patronne est là. Parfois, même, elles l’appellent et l’attendent. Avec les femelles qui mettent bas pour la première fois, il faut plus d’attention : les aider, leur parler et les caresser. L’important est de surveiller le bon déroulement du travail et que le ou les petits se présentent museau et pattes en avant. Sinon, l’éleveur doit intervenir pour replacer le petit. Si le travail s’arrête, dure trop longtemps, que la mère s’épuise, que le petit est trop gros, l’éleveur fera appel au vétérinaire. La patronne a dû faire pratiquer des césariennes sur deux femelles en cinq ans et, au jour d’aujourd’hui, ces chèvres se portent à merveille ! Et il n’y a pas eu de soucis les années suivantes. Lorsque les femelles sont gestantes, elles ont besoin de repos et d’une bonne alimentation. Pour les chèvres laitières, elles arrêtent de faire du lait trois mois avant le terme, afin de constituer des réserves pour le petit et la future lactation. Une chèvre bien nourrie, et qui a un éleveur attentif, peut vieillir sans soucis.

Allez petit ! On verra les travaux pratiques à la fin de l’été ! Et je te préviens : aiguise tes cornes et gare aux coups bas ! Parce qu’en amour, y a pas d’amitié qui tienne ! »

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