Étiquette : instinct maternel

JE VOIS DES PETITS VEAUX PARTOUT

Quand les animalistes veulent vous faire croire que les éleveurs sont des brutes, il y a toujours le même “argument’ qui revient : on sépare les veaux de leurs mères dès la naissance et c’est horrible.

 

Je ne reviendrai pas sur les limites de l’anthropomorphisme, je crois en avoir déjà parlé cent fois. Mais je constate que s’il y a effectivement des élevages où on sépare le veau de la vache dès sa première heure de vie, ça n’est vraiment pas une constante partout. J’ai vu de tout, en réalité : des veaux séparés au bout d’une heure, un, deux ou trois jours, des veaux nourris au lait en poudre, des veaux nourris au biberon ou au seau, des veaux placés en nourrice …

En réalité, chaque éleveur fait en fonction de sa personnalité, de ses observations et de ses infrastructures.

Avec une nouvelle ferme, je découvre encore une nouvelle façon de faire.

Les mâles, qui sont vendus vers un mois, sont laissés avec le troupeau. En théorie, c’est leur mère qui les nourrit, en pratique, si certains tètent exclusivement leur mère, d’autres passent d’un pis à l’autre. Il arrive aussi qu’une mère ne s’occupe pas du tout de son veau : il y en a un comme ça en ce moment, donc je le nourris au biberon avec le lait de sa mère, du coup cette andouille me prend pour sa mère, me suit partout, essaie tantôt de me téter le pantalon, tantôt les manches, et ce matin il a même profité que j’étais penchée en avant pour carrément me choper un sein. Heureusement que la cotte est épaisse. P’tit con. Le gros avantage de ce fonctionnement, c’est que ça met d’excellente humeur le matin de voir des petits veaux courir partout dans l’étable. L’inconvénient, c’est que quand il faut les chopper le jour où l’acheteur vient les chercher, ça vire vite au générique de Benny Hill.

Pour les femelles, la règle fondamentale est : ça dépend. Si tout se passe normalement, les velles restent trois jours avec leur mère. Mais ça peut être moins si la vache ne s’en occupe pas, ça peut aussi être rallongé jusqu’à une semaine si le veau est faiblard, si le vêlage a été difficile, si on n’a pas le cœur à les séparer de suite… Il n’y a pas de règle écrite.

L’autre argument des animalistes, c’est que c’est très très mal de voler le lait des vaches deux fois par jour alors que le lait, c’est pour les veaux. Bon, déjà les veaux sont nourris au lait jusqu’au sevrage. Ensuite, depuis dix jours, on ne trait plus qu’une fois par jour, le matin. Bien sûr, la plupart des éleveurs hurlent que les vaches vont souffrir voire être malades. En réalité, elles ne montrent aucun signe d’inconfort, et les résultats du labo disent qu’elles n’ont aucun problème particulier. La ration alimentaire a été rééquilibrée en fonction, la production quotidienne a chuté d’environ 30% : tout le monde s’adapte et vit fort bien ce changement. En fait, au bout de trois jours, les vaches ont compris qu’il était inutile de se présenter à la salle de traite le soir.
Croyez-en mon expérience qui commence à s’étoffer : ceux qui vous disent que “dans les élevages – on fait comme ci ou comme ça” vous racontent forcément des carabistouilles. Il n’y a vraiment pas de dogmes figés sur les façons de faire. “Ça dépend” reste la seule réponse valable.

ENVOYÉE SPÉCIALE : LES RÉALITÉS D’UN ÉLEVAGE PORCIN

À la Botte de Paille, ça faisait un petit moment qu’on râlait : on a dans nos pages des tas de vaches et de chèvres, quelques volailles ici et là, mais aucun cochon. Et c’est d’autant plus embêtant que la viande de porc reste la plus consommée en France avec 36,5% de parts de marché (1). On a pesté tellement fort qu’un éleveur a fini par nous entendre et par nous proposer de visiter son élevage. Il n’a pas fallu nous le proposer deux fois : nous avons immédiatement dépêché une équipe complète d’une envoyée spéciale pour aller en apprendre plus sur l’origine des côtelettes, du jambon, des rôtis et autres jarrets. Voici le récit de cette journée.

Nous avons tous entendu des choses plus ou moins horribles sur ce type d’élevages, tant et si bien que c’est avec un peu d’appréhension mais beaucoup de curiosité que j’ai accepté l’invitation. Allais-je pouvoir continuer à consommer du jambon après avoir vu la façon dont on élève les cochons ? Est-il vrai que l’odeur est insupportable ? Pourrai-je supporter la vue des mères allaitantes encagées ? Le seul moyen de le savoir restait de me rendre sur place, d’observer, d’écouter et de poser des questions.

Après deux heures de route, j’arrivai donc dans la cour d’une jolie maison entourée de vieux bâtiments : une ferme à l’ancienne, à quelques dizaines de kilomètres de Rennes. Première surprise : il n’y avait aucune odeur particulière qui flottait dans l’air. Les bâtiments d’élevage se trouvaient-ils sur un autre site ? Avant de le savoir, il fallait se plier – de bonne grâce – à la tradition bretonne : rien ne peut commencer tant qu’on n’a pas bu un café et mangé une sucrerie. Nous commençâmes donc par faire connaissance autour d’un jus. L’éleveur – qui souhaite conserver son anonymat – a quarante ans. Il s’est installé à la suite de ses parents, même si ça n’était pas son projet initial. Après un lycée agricole puis un BTS, il ne souhaitait pas forcément reprendre l’élevage familial, mais à la suite d’un stage effectué dans un autre élevage porcin, il a découvert des méthodes de travail différentes de celles qu’il avait connues jusqu’alors et a vu le métier sous un autre angle. Les possibilités d’amélioration étaient énormes, et ça constituait un défi qu’il avait envie de relever. Et voilà comment on se lance pour une vie dans une production exigeante.

Le café terminé et les présentations faites, il était temps de passer aux choses sérieuses, et avant tout, il fallait s’équiper. On ne plaisante pas avec les règles sanitaires en élevage porcin, il est hors de question d’y pénétrer avec des bottes souillées et une cotte de travail qui a déjà traîné ailleurs, même lavée. J’enfilais donc des bottes et une cotte appartenant à cet élevage avant de commencer la visite.

Les bâtiments d’élevage sont situés juste derrière la maison. J’avais donc la réponse à ma première question : non, l’élevage porcin n’empuantit pas forcément l’air à des centaines de mètres à la ronde. C’est un élevage de deux-cents – cent quatre-vingt-dix si on veut être précis – truies. Ça peut paraître beaucoup, pourtant il n’est pas du tout rare de trouver des élevages de six cents à mille truies. Actuellement, cet élevage est en deux parties : la première se trouve dans les anciens bâtiments datant des années soixante-dix et non encore rénovés, la seconde dans un bâtiment neuf. La visite commença donc par la partie la plus ancienne du bâtiment lui même divisé en deux parties. Dans la première : les truies gestantes, dans la seconde, les truies prêtes à être inséminées.

En théorie, les truies gestantes sont cinq par case. Mais les truies n’aiment pas trop la théorie, et en pratique, il arrive qu’elles ne s’entendent pas du tout entre elles et dans ce cas, il faut subdiviser le petit groupe. On trouve ainsi des cases avec deux truies, d’autres avec trois. On reconnaît vite celles qui se sont bagarrées : les griffures sur le dos ne laissent aucun doute. Le fameux caractère de cochon n’a donc rien d’une légende. Ces cases sont sur un caillebotis en béton, de sorte que les urines et excréments soient immédiatement évacués dans des cuves situées dessous. Bon … Ça aussi, c’est en théorie : en pratique, il arrive que les truies fassent leurs besoins dans la partie normalement destinée au repos, sans caillebotis, et il faut alors nettoyer. Pour autant, on ne peut pas dire que le lieu soit sale. De toute évidence, et malgré l’âge des bâtiments, l’entretien est fait régulièrement et les bêtes ne se couchent pas du tout dans leurs déjections. Les cases sont suffisamment grandes pour que les animaux puissent se mouvoir, même dans le cas où cinq individus s’y trouvent. Intriguées par la présence d’un humain qu’elles ne connaissent pas, plusieurs se lèvent pour venir renifler tout ça. Et alors même que je côtoie quotidiennement des vaches, qui sont tout de même de grosses bêtes, je n’en suis pas moins impressionnée par la taille et le poids de ces truies.

Ces cases en petits groupes constituent leur lieu de vie de l’échographie confirmant qu’elles sont gestantes jusqu’à la mise bas, ou du moins jusqu’à quelques jours avant la mise bas. La durée de gestation étant chez ces animaux de trois mois, trois semaines et trois jours.

Nous passons ensuite dans une autre salle où des truies sont installées dans des cages individuelles en attente d’insémination ou de saillie. Sevrées en même temps pour ce qui est des cochettes – c’est à dire les truies qui n’ont pas encore eu leur première portée, taries en même temps pour celles qui ont déjà mis bas, toutes les truies d’une même bande ont leurs chaleurs en même temps, ou en tout cas dans un laps de temps très court, de quelques jours. Une bande, c’est ainsi qu’on désigne un groupe qui, donc, mettra bas en même temps. Elle est constituée de truies de différents âges de manière à obtenir une moyenne, tant dans le système immunitaire – les vieilles truies en ont un plus costaud que les plus jeunes – que dans la taille des porcelets à naître – les cochettes ont en général des porcelets plus petits.

Si les chaleurs ne viennent pas naturellement, on peut utiliser une hormone introduite dans la nourriture des truies, hormone qu’il ne faut pas confondre avec des hormones de croissance, interdites en France. Il s’agit d’une hormone qui déclenche les chaleurs, permet une meilleure ovulation et une meilleure rétention de l’ovule fécondé. C’est une utilisation ponctuelle qui n’a aucune autre conséquence sur leur santé. C’est une stimulation ovarienne comme il peut en être pratiqué chez les femmes qui rencontrent des difficultés à tomber enceinte.

Elles sont donc toutes inséminées à peu près en même temps. Il arrive que l’insémination ne fonctionne pas du premier coup, et dans ce cas-là on fait appel aux bons et loyaux services des verrats, qui se trouvent au fond de la pièce dont nous parlons ici. Si comme moi vous n’avez jamais vu un verrat, croyez moi : ça fait un choc ! C’est énorme ! Grand, long, large et poilu ! Le plus vieux des deux verrats aurait dû partir depuis longtemps, mais l’éleveur et lui sont trop copains si bien que le premier n’arrive pas à se résoudre à se séparer du second. Le verrat est une des bêtes les plus impressionnantes que j’ai pu voir de si près, taureaux mis à part. Et ça n’est pas seulement balaise : en plus, c’est très vif ! Mais souriant. Si si, je vous assure. Quand l’éleveur a avancé la main pour lui gratter le dos, j’ai bien vu que ce gros verrat souriait.


Les verrats sont aussi utilisés pour détecter les chaleurs : on les sort alors de leur case, ils longent les cages individuelles des femelles et signalent celles qui ont leurs chaleurs. Il semblerait que de moins en moins d’élevages aient recours aux services de verrats. Il faut dire qu’une insémination est plus simple à réaliser qu’un déplacement de bête énorme et pas toujours commode. Et ce d’autant que l’insémination des truies est beaucoup plus simple à faire que celle des bovins : nul besoin d’une longue formation ou d’un professionnel spécialisé, l’éleveur peut se débrouiller tout seul.

À ce stade, je suis surprise par l’odeur : oui, ça sent le cochon, ce qui est assez logique dans un élevage de cochons. Mais ça n’a toujours rien d’insupportable : ça sent différemment d’une étable, mais pas plus fort. L’éleveur me prévient que ça sentira plus fort un peu plus loin dans la visite.

Nous passons dans le bâtiment neuf. Un long, large couloir très propre longe toutes les salles. On peut regarder ce qu’il se passe dans chaque salle par une fenêtre, mais pour bien voir, nous pénétrons dans chacune d’elles.

La première est la maternité. Première surprise : c’est très lumineux. De larges fenêtres font pénétrer une lumière naturelle. Il fait aussi assez chaud, 26°C, et les porcelets peuvent aussi se réchauffer sous des lampes à infra-rouge. Le sol est en caillebotis, en plastique coloré cette fois, mais des espaces lisses sont à la disposition des petits. Ces espaces sont couverts d’une fine couche de kaolin souvent renouvelée afin d’absorber toute humidité éventuelle, les petits doivent rester au sec.

Ici, on ne fait pas de bruit ni de gestes brusques. Les porcelets les plus âgés du lieu ont trois jours, les plus jeunes n’ont que quelques minutes. D’ailleurs, il y en a un qui est encore tout mouillé, qui cherche la tétine, ne la trouve pas, tente de téter la queue de son frère, qui n’est pas très d’accord, et l’éleveur finit par l’attraper tout doucement pour le positionner au bon endroit. Un peu plus tard, il s’endormira encore accroché à la mamelle.


Est-ce qu’il est vrai que les truies sont encagées le temps de mettre bas et de la période d’allaitement ? Oui. Avant de le voir de mes yeux, l’idée me choquait terriblement. En outre, j’avais du mal à croire que les mères puissent écraser leurs petits. Seulement, me voilà dans cette maternité. J’observe les mères qui peuvent tout à fait se mettre debout dans leurs cages et bouger un minimum, je les vois se coucher brutalement, sans faire attention, du tout, à leurs petits et soudain, je comprends beaucoup mieux l’intérêt des cages. En réalité, même avec ces cages, il arrive qu’elles écrasent un ou plusieurs de leurs petits. Vous serez peut-être surpris par cette absence d’instinct maternel. Peut-être est-il utile de rappeler ici que des cochons roses de plus de deux-cents kilos ne sont pas des animaux « naturels ». Du tout. Domestiqués il y a plus de sept mille ans en Asie, les cochons ont été sélectionnés, croisés, re-sélectionnés et re-croisés depuis tout ce temps, pour aboutir à ces porcs charcutiers énormes qui, s’ils restent génétiquement proches du sanglier, seraient bien en peine de survivre dans la nature. Techniquement, on pourrait ne pas utiliser ces cages et admettre un (gros) pourcentage de perte. À cette idée, l’éleveur fait la grimace : de toute évidence, ramasser les cadavres de nouveaux-nés fait partie de l’aspect du métier qu’il n’aime pas du tout. Et au-delà de cette sensibilité personnelle, il y a une question économique bien réelle : les consommateurs veulent de la viande de porc peu chère. Il y aura forcément quelqu’un pour objecter que « oui mais moi je consomme local, bio et cher ». Ça existe, mais ça n’a rien de représentatif. Comme le montre la communication de la grande distribution essentiellement basée sur les prix bas, ce qu’exige la majorité des consommateurs, ce sont des prix bas. On peut supprimer ces cages, ramasser des cadavres de porcelets, mais alors il faudra doubler le prix de la viande. Beaucoup n’aimeront pas le lire, c’est pourtant un principe de réalité. Mais revenons à nos porcelets.

Chaque truie a entre dix et dix-sept petits. Dans les toutes premières heures de leur naissance, il peut arriver que l’éleveur répartisse les petits des truies qui en ont beaucoup dans les cases des truies qui en ont peu afin que chacun ait accès à une tétine sans avoir à se bagarrer. Ces adoptions ne posent pas le moindre problème si elles sont effectuées rapidement. Lors du sevrage, des lots seront constitués : les costauds avec les costauds, les maigrichons avec les maigrichons. Ainsi, la concurrence pour l’accès à la nourriture est bien moindre et les maigrichons se développeront bien mieux. Et tant pis si à la fin ils restent un peu moins gros que les autres.

Phénomène très surprenant : quand une truie pousse des petits cris qui incitent ses porcelets à téter , tous les porcelets de la pièce se mettent à téter eux aussi. À ce moment là règne un silence relatif dans la pièce, et on entend soudain, de l’autre côté de la cloison, un gros bazar de cris et de cavalcades. Je demande qui fait ce boucan : les porcelets plus âgés que nous allons aller voir. Il s’agit en quelque sorte de la cour de l’école maternelle.

Dans cette pièce, les petits ne sont pas encore sevrés, sont toujours avec leurs mères, et ils sont en pleine forme. Comme n’importe quels petits de n’importe quelle espèce, ils jouent, poussent des cris, sautent partout, font des dérapages plus ou moins contrôlés, puis retournent téter avant de dormir. Ils commencent à être grands et ne tarderont pas à passer dans la pièce suivante.

Les porcelets sont ici sevrés à vingt-huit jours. Il n’y a pas de règle obligatoire : certains éleveurs le font à vingt-et-un jour, d’autres beaucoup plus tard. Nous arrivons donc dans une pièce où les porcelets ont environ un mois, et la différence de taille avec les nouveaux-nés est juste hallucinante : ces bêtes-là grandissent vraiment très vite ! Dans chaque case, on place en moyenne deux fratries. On essaie de séparer le moins possible les fratries pour éviter le stress et les bagarres, exception faite des maigrichons, donc, comme vu plus haut. Les porcelets ont largement la place de faire l’andouille, ce qui est normal pour des cochons, et ils ne s’en privent pas. Ils courent, se sautent dessus, jouent à la bagarre. Mais la présence d’un humain inconnu fige tout ce petit monde aussi loin que possible de l’endroit où je me trouve. Les porcelets semblent plongés dans un profond dilemme : très curieux, ils veulent venir renifler de près l’inconnue. Très trouillards, ils s’enfuient au moindre geste. Seuls les plus courageux s’approcheront assez de ma main pour la sentir, mais ils s’enfuient dès que je remue les doigts.

Toutes les pièces suivantes sont identiques, mais plus on avance, plus les porcelets deviennent des cochons, et dans la dernière pièce du couloir, il y a donc les porcs charcutiers : des cochons énormes et beaucoup plus calmes que la jeune génération. Ceux là semblaient pleinement occupés à faire la sieste quand je suis passée. Ou à faire du lard, pour être tout à fait précise.

Tout au bout du long couloir, nous accédons à l’étape finale : le quai d’embarquement. La veille de leur départ – ne resteront que les cochettes gardées pour la reproduction – les porcs charcutiers seront, eux, déplacés dans cette pièce jusqu’à l’arrivée du camion qui les mènera à l’abattoir avant de devenir notre jambon, nos côtelettes et autres jarrets.

La visite est terminée, et je n’ai toujours pas trouvé où un élevage de cochons est censé sentir mauvais à la limite du supportable. Le système d’aération neuf, très efficace et très économe en énergie permet peut-être de limiter les désagréments olfactifs. Tout ce que je puis dire de l’odeur, c’est que ça sent le cochon. J’ai eu bien plus de difficulté à respirer dans un élevage de poulets. Après plusieurs heures passées sur place, je n’ai pas eu besoin de me laver les cheveux que je n’avais pourtant pas couverts, ils sentaient toujours le shampooing de la veille.

Alors que nous continuions à discuter de points techniques, avec l’éleveur, devant les bâtiments, un brouhaha a commencé à se faire entendre. Le mécontentement montait. Ma présence a retardé l’heure du nourrissage, la révolte grondait. Ou plutôt grognait. Nous nous sommes donc rendus dans le bureau d’où on lance la machine à soupe qui prépare automatiquement et distribue les rations, un mélange d’eau et de céréales, puis nous sommes allés nourrir les verrats à la main. Avant de pénétrer dans la pièce, l’éleveur m’a tendu un casque anti-bruits. Je me suis dit que c’était très gentil de penser à mes oreilles, mais tout de même, c’était sans doute un peu exagéré.
Non. Non, ça n’était pas du tout exagéré ! Le temps que la ration arrive dans les auges, les truies hurlaient vraiment très fort, des cris très aigus et difficiles à supporter sans casque. J’ai pensé que quelqu’un qui passerait par là sans savoir penserait forcément que ces animaux étaient en train de souffrir, voire d’être torturés. Alors que c’était seulement l’heure de la gamelle, et le calme est revenu dès que la distribution de nourriture a commencé. Voilà comment on peut faire mentir des images ou des sons.

Vous vous étonnerez d’ailleurs sans doute de l’absence de photos dans cet article. Il ne s’agit pas d’un oubli mais d’un choix. Si nous pouvons ici contextualiser toute chose vue, l’expliquer, et même possiblement répondre aux questions dans les commentaires, nous ne pouvons pas avoir la maîtrise de l’éventuelle diffusion des images vidées de leur contexte donc de leur sens. Peu de gens ont la chance que j’ai eu de pouvoir visiter un élevage en bénéficiant de toutes les explications de l’éleveur qui permettent de bien comprendre le sens de ce qu’on voit. Beaucoup de gens sont fort éloignés des réalités de l’élevage et pourraient être prompts à mésinterpréter une image. Nous avons donc fait le choix, avec l’éleveur, de vous relater aussi précisément que possible ce que j’ai pu voir – à savoir ici tout, absolument tout dans cet élevage – sans en faire d’images non parce que l’éleveur a quelque chose à cacher, mais bien parce qu’une image copiée en ligne puis diffusée sans texte peut engendrer des incompréhensions dommageables.

En conclusion

Ai-je été choquée par ce que j’ai vu ? Non. Même si rien n’est jamais parfait, même si l’on pourrait souhaiter parfois plus d’espace pour les animaux, les éleveurs doivent en permanence tenir compte de réalités économiques sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Ils ne fixent pas le prix de leur production. A l’heure où j’écris ces lignes, les éleveurs sont payés à hauteur de 1,5€/kg tandis que le consommateur paie ses côtelettes à peine plus de 10€/kg. Le bâtiment neuf qui respecte parfaitement les règles obligatoires en matière d’espace disponible par cochon – en réalité l’éleveur a fait le choix d’être un peu au-delà de ces normes, même si ça n’apporte rien en terme de rentabilité – a constitué un investissement de 600 000 €. La production de nourriture n’est pas un service public. Ce sont des entreprises privées qui doivent permettre de nourrir le plus grand nombre, qui doivent réaliser des investissements, rémunérer un ou plusieurs salariés selon la taille de l’élevage – un seul dans le cas dont on parle – et permettre à l’éleveur de vivre décemment. Nous avons largement abordé la question du bien-être animal lors de cette visite : ça n’a rien d’un sujet tabou dans un élevage. Il en ressort que l’éleveur est tout à fait conscient de tout ce qui permettrait d’améliorer les choses, mais il se heurte systématiquement à la même limite qui l’empêche d’aller dans le sens qu’il souhaiterait : le prix payé aux producteurs. Soucieux de la santé de ses animaux, il l’est. Il est impossible d’avoir le moindre doute sur ce point après cette longue visite. Pour des raisons économiques, oui, bien sûr, mais il serait insultant de limiter son engagement à ce seul sujet. En pleine période de canicule, cet éleveur a passé des nuits entières à ne pas dormir et à rester auprès de ses cochons : ces animaux souffrent de la chaleur, et cette souffrance lui était insupportable. Même s’il ne pouvait pas faire grand-chose, il a passé les horaires de nourrissage aux heures les plus fraîches pour que les cochons économisent un peu de leur énergie, il est aussi resté près de ses animaux par pure compassion. Et si rien n’est jamais parfait, il y a des engagements qui se respectent.

Bien sûr, il s’agit d’une seule visite, d’un seul élevage. Il est difficile de mesurer sa représentativité sans en voir d’autres. Néanmoins, si cet élevage est dans la norme de production en France, je n’ai alors absolument aucun problème à manger du jambon, mais je veillerai toujours à ne pas choisir le moins cher. Car là se trouve mon pouvoir d’aider les éleveurs à tendre vers toujours mieux pour eux-mêmes et pour les cochons. Et chacun de nous a ce même pouvoir.

Remerciements

Nous remercions chaleureusement l’éleveur qui nous a proposé cette visite. Dans le contexte actuel, il faut un courage certain pour accepter une telle transparence sans pouvoir être sûr de la façon dont elle sera perçue et retranscrite.

Nous remercions aussi nos lecteurs qui ont eu le courage de lire ce très long texte jusqu’au bout. Nous espérons que cette description vous permettra de mieux comprendre les réalités et les enjeux des élevages de porcs.

Si vous avez apprécié cette lecture, si elle vous a permis de mieux comprendre d’où vient votre nourriture, n’hésitez pas à partager cet article, à le diffuser le plus largement possible. Et si vous avez des questions, nous restons disponibles dans la section des commentaires.

1. http://www.web-agri.fr/observatoire_marches/article/paradoxe-de-la-viande-les-francais-en-achetent-moins-mais-en-consomment-plus-1929-163911.html

Crédit photo : Laurent Larraillet et Laurent Bertrand,FranceAgriTwittos

LES CONDITIONS D’ÉLEVAGE DES VEAUX LAITIERS

L’autre soir, avec le patron, on a bien rigolé. On avait tous les deux lu un article qui reprochait pour la 158e fois aux éleveurs laitiers de séparer les veaux de leur mère, et on a essayé d’imaginer comment il faudrait procéder dans cet élevage pour ne plus le faire.

En ce moment, il y a 48 vaches laitières qui passent à la traite deux fois par jour, dont 2 qui ont vêlé ces jours-ci. Avec elles, il y a aussi deux génisses qui n’ont pas encore vêlé de leur premier veau : elles sont là pour s’habituer au troupeau des laitières, à son rythme, à l’étable et à la salle de traite. Ainsi, quand elles vêleront, elles auront l’habitude et la traite ne les stressera pas. Ça fait partie de ces petites choses qui prennent du temps, qui ne rapportent pas d’argent, mais qui sont indispensables à l’amélioration du bien-être des vaches au cours de leur vie. Dans la nursery, il y a actuellement six veaux de moins de deux mois, non sevrés, en cases individuelles, dont une petite femelle née prématurée qui est vraiment minuscule, qui ne tient pas très bien sur ses pattes et qui a besoin de soins particuliers. Enfin, il y a encore onze autres jeunes bêtes sevrées réparties en trois cases collectives, par tranche d’âge.

Imaginons donc qu’on mélange tout ce monde là. Déjà, il faudrait revoir l’ensemble du système de clôture des pâtures : les fils sont bien trop hauts pour qu’ils aient la moindre utilité pour des veaux qui passeraient dessous sans le moindre souci. Ça signifie aussi qu’il y aurait beaucoup plus de travail d’entretien à faire sous les fils. En effet, l’herbe dessous ne cesse pas de pousser parce qu’on le lui demande gentiment, l’herbe qui touche les fils rend l’électrification beaucoup moins efficace, et si la clôture n’est pas assez efficace, on va se retrouver avec des veaux et des vaches partout, y compris sur les routes, ce qui est dangereux tant pour les automobilistes que pour les bêtes. Je n’ai néanmoins entendu aucune des personnes réclamant qu’on cesse de séparer les veaux de leur mère se proposer pour venir passer le rotofil sous les kilomètres de clôture, mais c’est sans doute un simple oubli de leur part.

Ensuite, il sera impossible de sevrer les veaux. Il sera donc difficile de faire une transition progressive dans l’alimentation. C’est un moindre mal, dans l’absolu, on peut faire avec. Mais ça fera moins de lait dans la cuve, or le lait est déjà très mal payé, et rien ne viendrait compenser cette perte. Je rappelle à toute fin utile qu’une vache laitière produit beaucoup plus de lait qu’un veau ne peut en téter, en tout cas jusqu’à un certain âge.

Toutes les vaches n’ont pas l’instinct maternel. Certaines vaches refusent de s’occuper de leur veau. Il cherchera donc à aller téter ailleurs. Et ça peut engendrer des tas de problèmes. S’il va téter une génisse qui n’a pas encore de lait, il risque de lui abîmer la mamelle. S’il tête toujours sur le même trayon : même problème. Si plusieurs veaux tètent une même vache très maternelle, ils vont l’épuiser et potentiellement lui provoquer des carences. Mais il y a pire : si une vache est ou a été malade, elle peut avoir reçu un traitement, et un veau, en particulier nouveau-né, qui va téter un antibiotique risque de se détruire les intestins, d’avoir la diarrhée et la diarrhée est la première cause de mortalité chez les jeunes veaux. Enfin, si une vache vêle parmi le troupeau mais ne s’occupe pas de son veau, ce dernier ira se nourrir au premier pis qui passe. A condition qu’un veau plus grand ne l’achève pas en lui mettant des coups de tête parce que c’est sa mamelle à lui, les veaux ne sont pas toujours partageurs. Mais s’il y arrive, le pis de passage ne contient pas de colostrum, élément indispensable à sa survie. Il n’aura donc pas de système immunitaire suffisamment résistant pour vivre. N’allez pas croire que les vaches peu maternelles sont rares : elles sont au contraire assez nombreuses chez les laitières qui ont aussi été sélectionnées pour ça au fil des siècles.

Mais ça n’est pas tout ! La petite femelle fragile dont je parlais tout à l’heure est absolument incapable de suivre le troupeau. Outre qu’elle risquerait d’être écrasée par une vache, ou de se retrouver prise au milieu d’une bagarre – car oui, les vaches parfois se bagarrent – elle n’est pour l’instant pas capable de téter sa mère. Que fait-on ? On la laisse mourir parce que s’en occuper dans une case individuelle heurte les convictions de quelques-uns ?

Outre tous ces points pour lesquels j’aimerais avoir quelques éclaircissements sur la façon de procéder de la part de tous ces gens qui savent mieux que les éleveurs, il en reste un crucial : il est impossible de faire entrer les veaux dans une salle de traite, et encore moins dans le parc d’attente qui la précède où ils se feraient sans doute piétiner. Il faudrait donc séparer les veaux des vaches en amont. Avez-vous déjà couru derrière un veau et essayé de l’attraper ? Moi oui. Le constat est sans appel : un veau a quatre pattes, et moi je n’en ai que deux. On pourrait opter pour la méthode texane et les attraper au lasso. Dans l’absolu, je n’ai rien contre : j’ai toujours rêvé de faire un stage au Texas pour apprendre à me servir d’un lasso. Mais il faut être lucide sur la méthode : c’est brutal. Et il faudrait être brutaux avec les veaux deux fois par jour, plus s’il y a des soins médicaux à leur prodiguer. A supposer qu’on voit rapidement qu’un veau a besoin de soins médicaux : c’est très simple dans une case, beaucoup plus compliqué au milieu d’un troupeau. L’un des avantages des cases à veau, c’est qu’elles nous permettent de les apprivoiser sans brutalité. On s’y occupe d’eux, ils s’y habituent à nous, on les gratte, on les laisse nous renifler, on leur parle et ainsi ils connaissent nos gestes, nos odeurs et notre voix. Une fois devenus vaches, ces veaux nous font confiance, nous suivent et nous n’avons alors jamais à nous montrer brutaux avec eux. C’est là qu’on établit le lien de confiance pour ensuite travailler ensemble dans le calme.

A titre personnel, c’est grâce à ces cases individuelles que j’ai pu apprivoiser Maestro. Il pesait 40 kg quand il est arrivé. Maintenant, c’est un beau taureau de 850 kg, et outre la brutalité inhérente à son volume, il se montre très calme, pas du tout farouche ; en fait, c’est un gros tas de câlins. Laissé sans soins humains quotidiens, il serait quasiment sauvage et en tout cas dangereux pour ses éleveurs, pour moi, et pour quiconque passerait par là. Il en va de même avec les vaches. Celles qui étaient là avant mon arrivée ne m’obéissent pas beaucoup, celles que j’ai vu naître et que j’ai soignées en case individuelle viennent quand je les appelle par leur nom.

Alors certes, ces deux mois en cases individuelles ne sont peut-être pas l’idéal vu de l’extérieur. Mais vu de l’intérieur d’un élevage, ce sont deux mois qui permettent aux vaches de ne pas vivre grand-chose de stressant le reste de leur vie et qui évitent aux humains de prendre des coups de tête.

Après avoir énumérer tous ces points, le patron et moi sommes tombés d’accord : si vraiment il le faut, nous acceptons de fonctionner autrement. Nous invitons donc ceux qui savent si bien comment faire qu’ils en font des tas d’articles à venir nous montrer comment ils procèdent pour s’occuper de tous ces animaux, pour soigner les plus fragiles et pour les apprivoiser sans brutalité, le tout dans les infrastructures existantes. S’ils envisagent de changer les infrastructures pour venir à bien de ce projet, nous ne doutons pas qu’ils accepterons de financer eux-mêmes ce changement : le prix du lait et l’endettement de bien des éleveurs ne leur permettant nullement de le faire.

POURQUOI SÉPARE-T-ON LES VEAUX DE LEUR MÈRE ?

 

« Pourquoi sépare-t-on les veaux de leur mère ? », telle est la question qu’on nous pose le plus souvent concernant les élevages laitiers. Enfin… En réalité, on nous assène plutôt des affirmations anthropomorphiques concernant la séparation des veaux de leur mère, mais il y a aussi des gens pleins de bonne foi qui ne demandent qu’à comprendre, nous allons donc le leur expliquer ici.

Il faut avant tout faire la part des choses : tous les veaux ne sont pas séparés de leur mère à la naissance. Cet acte concerne essentiellement les veaux de races laitières, les veaux de races dites allaitantes, c’est-à-dire à viande, restent un certain temps – variable selon les élevages – sous la mère. Il en va autrement dans les élevages laitiers. Là, en effet, on retire les veaux relativement vite, mais le délai exact diffère d’un élevage à un autre, selon tout un tas de critères qui vont des conditions de vêlage aux infrastructures en passant par la sensibilité particulière de l’éleveur. Certains le feront dans l’heure, d’autres dans la journée. Dans tous les cas, on laisse toujours le temps à la vache de lécher son veau. Comme tous les mammifères, le petit veau tout juste sorti du ventre de sa mère est tout mouillé et même très gluant, si bien que, très vite, la vache le lèche pour le sécher, et c’est très important pour qu’il n’attrape pas froid. Certaines vaches, pourtant, ont si peu d’instinct maternel qu’elles ne le font pas, et quand ça arrive, c’est l’éleveur qui doit le sécher : il frotte alors le veau avec de la paille. D’autres saupoudrent du son de blé sur le veau pour inciter la vache à le lécher. Ça ne fonctionne pas à tous les coups, alors il faut en revenir au bouchon de paille. En fait, contrairement aux vaches allaitantes, les vaches laitières ont un instinct maternel généralement peu développé pour une raison fort simple : la sélection génétique.

Voilà dix mille ans que nous élevons des vaches. Pendant dix mille ans, nous avons procédé à une sélection des individus afin d’effectuer des croisements qui avantagent ce qui nous intéresse le plus. Pour les vaches à viande, nous avons privilégié le développement musculaire afin d’obtenir plus de steaks, pour les vaches à lait, nous avons choisi les plus belles mamelles afin d’obtenir plus de lait. Ainsi, de nos jours, les allaitantes – Limousines ou Charolaises, par exemple – produisent juste ce qu’il faut de lait pour leurs veaux alors que les laitières – Normandes ou Prim’Holstein – peuvent produire trente litres de lait par jour alors qu’un veau d’une semaine n’a besoin que de quatre à cinq litres pour se nourrir. En effectuant une sélection génétique, nous avons aussi privilégié certains comportements, exactement comme nous l’avons fait par ailleurs avec les chiens. Le Border Collie est un excellent chien de troupeau parce qu’au fil des siècles nous avons favorisé la reproduction des individus qui montraient les meilleurs dispositions pour l’aide au déplacement des troupeaux. La Prim’Holstein n’a pas un instinct maternel très développé car nous avons privilégié les individus qui n’essayaient pas de nous encorner quand on s’approchait de leurs petits.

Grâce à ces dix mille ans de sélection, nous pouvons aujourd’hui retirer un veau à sa mère sans nous faire encorner, et même sans qu’elle hurle pendant des jours. Il arrive qu’une vache appelle son veau. La plupart du temps, ça ne dure que quelques heures. Il arrive aussi qu’un veau appelle sa mère. Ça s’arrête toujours au moment où on lui apporte un seau ou un biberon de lait. Et en général, une fois qu’il a mangé, comme tous les bébés, il dort. Vous avez sans doute vu de ces vidéos où des vaches poussent des hurlements : dans l’immense majorité des cas, et n’importe quel éleveur pourra vous le confirmer, il s’agit de vaches en chaleur : elles n’appellent pas leur veau mais le taureau.

« Pourquoi ne laisse-t-on pas les veaux téter ? », me demanderez-vous. C’est une excellente question à laquelle il y a plusieurs réponses qui s’ajoutent. J’ai déjà partiellement répondu à cela plus haut : d’abord parce que le but d’un élevage laitier est de produire du lait, qu’il faut donc traire les vaches et qu’il est techniquement impossible de faire entrer une vache avec son veau dans une salle de traite. Quant à les séparer avant, à supposer que ça soit réalisable, ça prendrait un temps fou pour un bénéfice nul. Ensuite, parce que la vache va produire quoi qu’il arrive beaucoup plus de lait que le veau n’en boira, et si on ne la trait pas, ses mamelles pleines vont finir par lui faire très mal. Il y a encore d’autres raisons plus techniques.

Deux à trois mois avant de vêler, une vache laitière est tarie afin que toutes ses ressources soient consacrées au veau. Elle est en quelque sorte mise en congé maternité. La phase de tarissement permet également de préparer et de reposer la mamelle pour le prochain cycle de lactation. C’est une période délicate, car c’est lors du tarissement qu’une vache présente le plus de risque de développer une infection de la mamelle : une mammite. On peut procéder de différentes manières pour l’éviter. La plus courante consiste en une injection intra-mammaire préventive d’antibiotique. Non, ça ne fait pas mal à la vache. On utilise aussi souvent un obturateur de trayons pour empêcher les bactéries d’y entrer. Pour le dire plus clairement, on met un bouchon de kératine dans les trayons, et on l’ôte avant la première traite. Et ça non plus, ça n’a rien de douloureux pour la vache.

Le troupeau des taries est séparé des autres vaches. Certains éleveurs les gardent en bâtiment, d’autres leur réservent une pâture rien que pour elles. Quand une vache vêle, s’il y a un bouchon, le veau ne peut pas téter. Mais il peut y avoir bien plus grave. Si la mère appartient à l’ample catégorie des vaches peu maternelles, le veau risque d’aller en téter une autre, qui n’a pas de lait, mais qui a des antibiotiques dans la mamelle. Et un veau qui n’a pas encore eu de colostrum – donc ce dont il a besoin pour développer son système immunitaire – qui avale des antibiotiques est condamné : les antibiotiques risquent de lui détruire l’intestin, il aura la diarrhée, et la diarrhée est la première cause de mortalité chez les veaux.

Enfin, il y a encore deux raisons de séparer le veau de sa mère. La première, c’est que ça permet de désinfecter le cordon ombilical, la seconde, c’est que ça évite – car ça arrive relativement régulièrement – que la vache ne tête le cordon ombilical … et vide le veau de son sang. Oui, je sais, c’est dégoûtant, mais ça arrive.

Comme vous le voyez, si on sépare le veau de la vache, ça n’est pas parce que les élevages laitiers sont peuplés d’humains sadiques. Ça n’est pas non plus comparable au fait d’arracher un nourrisson humain des bras de sa mère, l’humain n’étant pas issu de dix mille ans de sélection génétique. En outre, il faut très peu de temps à un veau pour s’habituer à sa mère de substitution : l’éleveur, l’éleveuse ou le salarié qui a la responsabilité des soins à apporter aux veaux. D’autant que la majorité des humains réagit systématiquement de la même façon devant n’importe quel bébé de n’importe quelle espèce : on le trouve mignon, on veut lui faire des câlins – et on ne s’en prive pas – et notre propre instinct de protection s’exprime pleinement. Et le spectacle des éleveurs costauds et aguerris tout attendris devant les veaux est toujours particulièrement croquignolesque, mais ne le répétez pas trop : la plupart d’entre-eux essaie de faire croire qu’ils sont des durs et n’admettront pas en public qu’ils passent des plombes à leur faire des gouzi-gouzis.

LA MÈRE DE TOUS LES VEAUX

Ah ! L’instinct maternel ! Qu’on parle de vaches ou de bêtes à deux pattes, que n’entend-on pas sur le sujet ! Les vaches seraient, selon certains, le symbole absolu de cet instinct réel ou supposé. Elles pleureraient des jours durant quand on les sépare de leur veau. Anthropomorphisme ou réalité ? Eh bien comme d’habitude : ça dépend.

Chez l’humain, il y a des mères-poules et des mères qui abandonnent leurs enfants. Il y a des femmes qui aiment tous les enfants, d’autres qui mettent les leurs dans un congélateur. C’est très différents chez les vaches, car elles n’ont pas de congélateur. Mais pour le reste, il y a des individus vaches comme il y a des individus femmes : face à la maternité, elles réagissent toutes différemment. Mais la championne incontestée de la maternité inconditionnelle, c’est Illico.

Cette semaine, alors que j’allais chercher le troupeau pour le mener à la traite, j’aperçus de loin un petit veau. C’est Lolita la génisse qui avait vêlé d’un petit mâle que nous nommerons Nabokov. J’ouvris la pâture pour que les bestioles descendent prendre le goûter, et Lolita, abandonnant son veau, se rua vers l’étable avec ses congénères. Le goûter, c’est sacré. Visiblement plus que la maternité dans son cas. Ça m’arrangeait : c’est toujours plus simple de déplacer un veau sans avoir sa mère dans les pattes. Mais ça, c’était sans compter sur Illico. Car Illico n’est pas seulement la vache facétieuse du troupeau, celle qui trouve hautement spirituel de mettre un coup de langue sur l’interrupteur du jet à haute pression dans la salle de traite, surtout l’hiver quand personne ne souhaite être rafraîchi ! Illico est aussi et surtout Tata Illico, la mère de tous les veaux. Chaque petit nouveau venu, elle l’adopte immédiatement. Quitte à chasser la mère réelle si nécessaire. Inutile d’essayer de lui expliquer que ça n’est pas le sien, pour preuve : elle n’a pas vêlé. Elle vous répondra : « Qu’est-ce que ça peut te faire ? C’est MON veau ! » Et elle lui tendra la mamelle pour que le nouveau-né se repaisse avant de le suivre partout où il va.

Et ça n’arrange personne, et surtout pas la santé du nouveau-né. En effet, nous veillons, dans les élevage, à ce que les petits veaux bénéficient du colostrum de leur mère : s’ils ne prennent pas la première tétée au pis, on prélèvera le colostrum un peu plus tard pour le leur faire boire. Mais quand ils ont reçu leur premier lait de Illico, ils n’ont pas eu de colostrum, certes, mais en plus ils n’ont plus faim quand on le leur présente. Et ça n’est pas le seul inconvénient. Oh, certes, Nabokov a suivi Illico jusqu’à l’étable. Seulement, une fois là, il fallait que je mène Nabokov à la nursery et Illico avec les autres vaches. Mais Illico n’était pas d’accord. Adoptant systématiquement tous les veaux, celui-ci n’échappait pas à la règle, et ce ne fut pas une mince affaire que de séparer ces deux-là. En fait, je n’ai pas eu le choix : j’ai dû le porter. J’évite toujours de faire ça, surtout avec un petit mâle déjà bien costaud : mon dos a tendance à protester. Mais Illico, la vache qui n’a pas vêlé, m’aurait volontiers piétinée plutôt que de me laisser emporter Nabokov. Et pendant ce temps-là, Lolita croûtait son maïs comme si de rien n’était. Quelques minutes et deux vertèbres plus tard, j’avais réussi à mener Nabokov à la nursery.

Illico, têtue mais pas stupide, se précipita à la porte toujours ouverte entre la nursery et l’étable. En fait, une barrière sépare les deux lieux, mais les vaches peuvent y passer la tête pour surveiller qu’on s’occupe correctement de leurs petits, et c’est très exactement ce qu’a fait Illico : elle est restée un long moment à observer si Nabokov était bien installé. Ensuite, elle a rejoint les autres : son instinct maternel n’exclut nullement sa gourmandise.

Après la traite, gavé soit par sa génitrice Lolita soit par sa mère adoptive Illico, soit par les deux, Nabokov n’a rien voulu manger. Il s’est juste endormi. Lolita est retournée dans la pâture sans un regard en arrière et Illico est venue pousser un meuglement à la porte de la nursery avant de retourner dehors. Je suis navrée pour les romantiques et les idées reçues, mais personne n’a pleuré. Ce qui n’empêchera nullement Illico de piquer le prochain veau à naître à sa mère biologique.

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén