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PLAIDOYER POUR UN VERRE DE LAIT

J’ai mis longtemps à comprendre le désamour somme toute assez récent des Français pour le lait. Il faut dire que si je trais les vaches, je ne consomme néanmoins jamais de lait. Du fromage, de la crème, des yaourts, ou éventuellement du lait comme ingrédient, mais du lait tout seul, jamais. J’adore ça, mais comme pour beaucoup de gens, mon système digestif aime moins que moi.

C’est en retraçant mon histoire avec le lait que j’ai fini par comprendre.

Quand j’étais petite, il y avait encore dans les espaces urbains des enclaves rurales. Quelques petites fermes subsistaient et on voyait encore s’arrêter la camionnette du producteur qui venait proposer à la vente, directement devant la maison, du lait qu’on emportait avec un bidon, du fromage blanc qu’on plaçait dans un saladier, des yaourts et des petits-suisses, des œufs en vrac et du beurre coupé dans la motte. Le lait était cru et il fallait le faire bouillir, si bien qu’aujourd’hui encore, l’odeur du lait chaud me renvoie immédiatement dans la cuisine familiale, grimpée sur une chaise pour veiller à ce que ce lait ne s’échappe pas de la casserole. Et puis un jour, la camionnette a cessé de venir et on s’est mis à le consommer en briques. Plus tard, j’ai cessé d’en boire, et c’est après bien des années que j’ai redécouvert le lait.

Mon actuel voisin étant producteur de lait, j’ai trouvé idiot d’acheter des briques qui feraient des déchets alors que je pouvais simplement aller remplir des bouteilles chez lui. C’est d’ailleurs à force d’aller remplir des bouteilles à l’heure de la traite que j’ai fini par y bosser, mais c’est une autre histoire. Et avec ce lait tout droit sorti du pis des vaches, j’ai fait ce que je faisais d’habitude avec le lait, mais ça n’était pas du tout la même chose : les yaourts étaient gras, le far breton avait une onctuosité incroyable, la béchamel prenait une autre dimension. Je retrouvais l’odeur et le goût du lait qu’on achetait à la camionnette, et je réalisais que tout ce que j’avais appelé « lait » jusqu’alors n’en était qu’une bien fade copie. Et c’est tout le drame.

Ma génération, en tout cas pour les urbains, est la dernière à avoir eu un contact avec le lait ailleurs et autrement qu’au rayon d’un supermarché. Elle est aussi la dernière à savoir ce qu’est vraiment le goût du lait. Il me revient cette anecdote qui m’a été narrée par un éleveur. Lors d’un salon départemental d’agriculture, dans une ville pourtant fort peu éloignée de la campagne, il était en charge d’expliquer la traite à des groupes scolaires de jeunes enfants. Tenant absolument à ce que les enfants voient tout, il les soulevait un à un pour qu’ils puissent regarder l’intérieur de la cuve réfrigérée où on stocke le lait, quand un des enfants lui demanda :
« Mais elles sont où, les briques ? »
Ça ne l’a pas seulement décontenancé, je crois bien que ça l’a traumatisé.

C’est très révélateur du rapport du monde actuel avec les aliments en général. Beaucoup de gens ne savent plus du tout comment on les produit, et ils ne savent même plus quel goût ça a. Et sur ces points, le cas du lait est édifiant. Certains seraient surpris du nombre de gens qui ignorent qu’une vache doit avoir un veau pour faire du lait. Aussi étrange que ça puisse sembler, ça ne tombe plus sous le sens. Quand on ne sait pas comment les choses sont faites, on les fantasme et malheureusement, souvent, on imagine le pire. Quand en plus le résultat, pour le consommateur, est cette flotte qu’on présente sous le nom de « lait », il vient assez logiquement à l’esprit que l’élevage de vaches laitières n’en vaut peut-être pas la peine.

Il suffit souvent de leur faire boire un verre de lait tiède à la sortie du pis pour que les gens réalisent que finalement, le lait est bien un produit intéressant. Mais il est impossible d’emmener chacun prendre un verre de lait à la ferme. La seule autre solution envisageable serait que les industriels fassent un énorme effort sur ce qu’ils proposent sous le nom de « lait ». J’ignore quel est le processus de transformation de la matière première, je sais seulement que le lait est entièrement dégraissé puis re-graissé pour être vendu comme demi-écrémé ou entier – entier est ici clairement un mensonge – afin d’uniformiser le produit final. Le résultat est tellement uniformisé qu’il ne ressemble plus à rien. Et il est normal de ne pas aimer un produit qui ne ressemble à rien.

La plupart des consommateurs n’ayant aucun point de comparaison possible, ils ne pourront pas demander une amélioration des qualités gustatives du lait : seuls les éleveurs peuvent exiger qu’on cesse de dénaturer de la sorte leur production. Et ils seraient les premiers bénéficiaires d’une telle mesure : quiconque redécouvre vraiment le lait se met instantanément à en consommer beaucoup plus.

POURQUOI SÉPARE-T-ON LES VEAUX DE LEUR MÈRE ?

 

« Pourquoi sépare-t-on les veaux de leur mère ? », telle est la question qu’on nous pose le plus souvent concernant les élevages laitiers. Enfin… En réalité, on nous assène plutôt des affirmations anthropomorphiques concernant la séparation des veaux de leur mère, mais il y a aussi des gens pleins de bonne foi qui ne demandent qu’à comprendre, nous allons donc le leur expliquer ici.

Il faut avant tout faire la part des choses : tous les veaux ne sont pas séparés de leur mère à la naissance. Cet acte concerne essentiellement les veaux de races laitières, les veaux de races dites allaitantes, c’est-à-dire à viande, restent un certain temps – variable selon les élevages – sous la mère. Il en va autrement dans les élevages laitiers. Là, en effet, on retire les veaux relativement vite, mais le délai exact diffère d’un élevage à un autre, selon tout un tas de critères qui vont des conditions de vêlage aux infrastructures en passant par la sensibilité particulière de l’éleveur. Certains le feront dans l’heure, d’autres dans la journée. Dans tous les cas, on laisse toujours le temps à la vache de lécher son veau. Comme tous les mammifères, le petit veau tout juste sorti du ventre de sa mère est tout mouillé et même très gluant, si bien que, très vite, la vache le lèche pour le sécher, et c’est très important pour qu’il n’attrape pas froid. Certaines vaches, pourtant, ont si peu d’instinct maternel qu’elles ne le font pas, et quand ça arrive, c’est l’éleveur qui doit le sécher : il frotte alors le veau avec de la paille. D’autres saupoudrent du son de blé sur le veau pour inciter la vache à le lécher. Ça ne fonctionne pas à tous les coups, alors il faut en revenir au bouchon de paille. En fait, contrairement aux vaches allaitantes, les vaches laitières ont un instinct maternel généralement peu développé pour une raison fort simple : la sélection génétique.

Voilà dix mille ans que nous élevons des vaches. Pendant dix mille ans, nous avons procédé à une sélection des individus afin d’effectuer des croisements qui avantagent ce qui nous intéresse le plus. Pour les vaches à viande, nous avons privilégié le développement musculaire afin d’obtenir plus de steaks, pour les vaches à lait, nous avons choisi les plus belles mamelles afin d’obtenir plus de lait. Ainsi, de nos jours, les allaitantes – Limousines ou Charolaises, par exemple – produisent juste ce qu’il faut de lait pour leurs veaux alors que les laitières – Normandes ou Prim’Holstein – peuvent produire trente litres de lait par jour alors qu’un veau d’une semaine n’a besoin que de quatre à cinq litres pour se nourrir. En effectuant une sélection génétique, nous avons aussi privilégié certains comportements, exactement comme nous l’avons fait par ailleurs avec les chiens. Le Border Collie est un excellent chien de troupeau parce qu’au fil des siècles nous avons favorisé la reproduction des individus qui montraient les meilleurs dispositions pour l’aide au déplacement des troupeaux. La Prim’Holstein n’a pas un instinct maternel très développé car nous avons privilégié les individus qui n’essayaient pas de nous encorner quand on s’approchait de leurs petits.

Grâce à ces dix mille ans de sélection, nous pouvons aujourd’hui retirer un veau à sa mère sans nous faire encorner, et même sans qu’elle hurle pendant des jours. Il arrive qu’une vache appelle son veau. La plupart du temps, ça ne dure que quelques heures. Il arrive aussi qu’un veau appelle sa mère. Ça s’arrête toujours au moment où on lui apporte un seau ou un biberon de lait. Et en général, une fois qu’il a mangé, comme tous les bébés, il dort. Vous avez sans doute vu de ces vidéos où des vaches poussent des hurlements : dans l’immense majorité des cas, et n’importe quel éleveur pourra vous le confirmer, il s’agit de vaches en chaleur : elles n’appellent pas leur veau mais le taureau.

« Pourquoi ne laisse-t-on pas les veaux téter ? », me demanderez-vous. C’est une excellente question à laquelle il y a plusieurs réponses qui s’ajoutent. J’ai déjà partiellement répondu à cela plus haut : d’abord parce que le but d’un élevage laitier est de produire du lait, qu’il faut donc traire les vaches et qu’il est techniquement impossible de faire entrer une vache avec son veau dans une salle de traite. Quant à les séparer avant, à supposer que ça soit réalisable, ça prendrait un temps fou pour un bénéfice nul. Ensuite, parce que la vache va produire quoi qu’il arrive beaucoup plus de lait que le veau n’en boira, et si on ne la trait pas, ses mamelles pleines vont finir par lui faire très mal. Il y a encore d’autres raisons plus techniques.

Deux à trois mois avant de vêler, une vache laitière est tarie afin que toutes ses ressources soient consacrées au veau. Elle est en quelque sorte mise en congé maternité. La phase de tarissement permet également de préparer et de reposer la mamelle pour le prochain cycle de lactation. C’est une période délicate, car c’est lors du tarissement qu’une vache présente le plus de risque de développer une infection de la mamelle : une mammite. On peut procéder de différentes manières pour l’éviter. La plus courante consiste en une injection intra-mammaire préventive d’antibiotique. Non, ça ne fait pas mal à la vache. On utilise aussi souvent un obturateur de trayons pour empêcher les bactéries d’y entrer. Pour le dire plus clairement, on met un bouchon de kératine dans les trayons, et on l’ôte avant la première traite. Et ça non plus, ça n’a rien de douloureux pour la vache.

Le troupeau des taries est séparé des autres vaches. Certains éleveurs les gardent en bâtiment, d’autres leur réservent une pâture rien que pour elles. Quand une vache vêle, s’il y a un bouchon, le veau ne peut pas téter. Mais il peut y avoir bien plus grave. Si la mère appartient à l’ample catégorie des vaches peu maternelles, le veau risque d’aller en téter une autre, qui n’a pas de lait, mais qui a des antibiotiques dans la mamelle. Et un veau qui n’a pas encore eu de colostrum – donc ce dont il a besoin pour développer son système immunitaire – qui avale des antibiotiques est condamné : les antibiotiques risquent de lui détruire l’intestin, il aura la diarrhée, et la diarrhée est la première cause de mortalité chez les veaux.

Enfin, il y a encore deux raisons de séparer le veau de sa mère. La première, c’est que ça permet de désinfecter le cordon ombilical, la seconde, c’est que ça évite – car ça arrive relativement régulièrement – que la vache ne tête le cordon ombilical … et vide le veau de son sang. Oui, je sais, c’est dégoûtant, mais ça arrive.

Comme vous le voyez, si on sépare le veau de la vache, ça n’est pas parce que les élevages laitiers sont peuplés d’humains sadiques. Ça n’est pas non plus comparable au fait d’arracher un nourrisson humain des bras de sa mère, l’humain n’étant pas issu de dix mille ans de sélection génétique. En outre, il faut très peu de temps à un veau pour s’habituer à sa mère de substitution : l’éleveur, l’éleveuse ou le salarié qui a la responsabilité des soins à apporter aux veaux. D’autant que la majorité des humains réagit systématiquement de la même façon devant n’importe quel bébé de n’importe quelle espèce : on le trouve mignon, on veut lui faire des câlins – et on ne s’en prive pas – et notre propre instinct de protection s’exprime pleinement. Et le spectacle des éleveurs costauds et aguerris tout attendris devant les veaux est toujours particulièrement croquignolesque, mais ne le répétez pas trop : la plupart d’entre-eux essaie de faire croire qu’ils sont des durs et n’admettront pas en public qu’ils passent des plombes à leur faire des gouzi-gouzis.

BIJOUX ET MAQUILLAGES, LA COQUETTERIE BOVINE

Peut-être qu’en vous promenant le long des pâtures, vous avez constaté que certaines vaches portent un bracelet fluo tandis que d’autres arborent un trait de maquillage rouge au niveau de la mamelle ou des pattes. Vestige de leur visite à un festival ? Coquetterie ? Volonté esthétique des éleveurs ?

Bien évidemment, rien de tout ça, mais ces marquages provisoires sont d’une importance fondamentale : c’est ainsi qu’un éleveur communique une information essentielle à son ou ses salariés, à moins qu’il ne les utilise comme aide-mémoire pour lui-même. Chaque élevage utilise son propre code couleur. Il n’y a aucune sorte de norme légale, ça n’a même rien d’obligatoire, mais c’est absolument indispensable pour éviter les incidents graves, comme d’envoyer le lait d’une vache sous traitement antibiotique dans la cuve à lait.

Les traits rouges sur la mamelle sont une constante, autant que j’aie pu le constater. On signale ainsi un quartier malade, voire un quartier qui ne fonctionne plus du tout, la plupart du temps parce qu’une mammite l’aura fortement abîmé, définitivement ou provisoirement. Jolie, par exemple, lors de sa précédente lactation, arborait un trait rouge sur le quartier arrière-droit de sa mamelle. Ainsi, je savais d’un seul coup d’œil qu’il ne fallait pas traire ce quartier. Dans ce cas-là, on met un bouchon sur le godet de la griffe qui correspond à ce quartier afin de traire les trois autres sans toucher à celui-là. Pour Jolie, ça n’était que provisoire : depuis qu’elle a eu son dernier veau, tout est rentré dans l’ordre, elle n’a plus de trait rouge et on peut traire les quatre quartiers. Par contre, Janny a un quartier définitivement hors service, elle a donc en permanence ce fameux trait rouge. Il s’agit d’une simple craie grasse adaptée pour cet usage. Et à vrai dire, je n’ai pour ma part plus du tout besoin de voir ce trait rouge pour reconnaître Janny. Quant au patron, il n’utilisait aucun marquage avant mon arrivée : il connaît parfaitement chacune de ses vaches et n’a nullement besoin de se rappeler à lui-même quelle vache a un quartier dysfonctionnel. Mais il vaut mieux trop de précautions que pas assez, et il continue à marquer Janny.

Les traits rouges sur les pattes signalent une vache sous antibiotique. Comme il est absolument hors de question de commettre la moindre erreur sur ce point, on n’hésite pas à leur maquiller les pattes comme des voitures volées. On sait ainsi d’un seul coup d’œil que le lait de cette vache doit être écarté du reste et jeté. On procédera ainsi pendant toute la durée de traitement et même pendant une semaine après la fin dudit traitement afin d’être absolument certain que la vache aura bien éliminé la moindre molécule d’antibiotique. Pour écarter son lait, c’est fort simple : on crée une dérivation sur la machine à traire et son lait va dans un pot à lait et non dans la cuve. Ensuite, on passe un coup de jet d’eau dans la griffe pour bien la rincer. On ne plaisante pas avec les antibiotiques.

Les bracelets peuvent être utilisés pour signaler plusieurs situations. Là où je travaille, c’est très simple : un bracelet rose signale une vache qui vient de vêler. Elle ne produit donc pas du lait mais du colostrum destiné à son veau. On effectuera donc là aussi une dérivation pour recueillir le précieux colostrum et, après la traite, on le donnera au nouveau-né concerné. Une vache portera ce bracelet pendant une semaine après la date du vêlage.

Les bracelets jaune, eux, désignent les génisses qui n’ont pas encore vêlé. Inutile de les traire : elles ne produisent pas encore de lait. Elles sont là pour apprendre à passer en salle de traite, à patienter dans le parc d’attente, s’habituer aux bruits et à rester calmes entre deux copines. Ce temps-là leur permet également de trouver leur place dans la hiérarchie du troupeau quelques semaines avant le vêlage et ce afin de limiter le stress en les contraignant à faire face à plusieurs changements en même temps. Si, le même jour, elles devaient vêler pour la première fois, rencontrer leur nouveau troupeau et être confrontées au nouvel environnement qu’est la salle de traite, ça ferait vraiment beaucoup pour une seule vache ! Alors le patron procède par étape. Ça n’est pas forcément le cas dans tous les élevages, mais en causant avec des collègues, j’ai découvert à quel point c’est pourtant une étape indispensable : ses vaches, contrairement à d’autres, ne tapent jamais.

Voilà comment on évite les erreurs avec de simples marquages. Néanmoins, les bracelets ont un inconvénient : parfois, ils se détachent. Ce sont de simples velcros, et parfois, d’un coup de patte, d’un coup de langue ou d’une balade dans les broussailles, la vache s’en débarrasse. C’est ce qui m’est arrivée hier. Les cinq premières vaches à traire sont entrées sur le quai et j’ai tout de suite trouvé très bizarre que Flûte soit parmi elles. Flûte est une feignasse à grosse mamelle et trayons courts caractéristiques. Elle passe toujours sur le quai de droite parmi les dernières. Et voilà que ma Flûte était parmi les premières sur le quai de gauche ! Bien sûr, j’ai trouvé ça étrange, mais il arrive qu’une vache change ses habitudes. J’ai procédé comme d’habitude : j’ai nettoyé sa mamelle, et tiré les premiers jets de lait à la main – on procède ainsi afin de vérifier qu’il n’y a pas de mammite. Mais ça n’était pas du lait qui sortait de la mamelle de Flûte ! C’était très jaune, très gras, bref : du colostrum ! Ça n’était pas Flûte, mais je ne suis pas complètement à côté de la plaque : c’était sa fille, Indienne, qui a exactement la même mamelle ! Je n’ai pas retrouvé le bracelet, mais son veau – une jolie petite femelle très sympa – a bien eu son colostrum. Et j’ai été rudement contente que ce détachage de bracelet arrive maintenant que je suis rodée à la traite plutôt que lors de ma première semaine !

IL Y A DU PUS DANS LES COLONNES DE CAUSETTE

Causette est un magazine censément féministe, en tout cas fortement parisianiste comme nous allons le voir. On y trouve des tas d’articles sur des tas de sujets écrits par des tas de journalistes, mais de toute évidence, par des journalistes qui se contentent de recopier gaiement, en dessins, les publications de suceurs de navets qui n’ont eux-mêmes jamais fichu les pieds dans une étable. Et voilà comment un magazine, que d’aucuns considéreront comme sérieux, se retrouve à imprimer des carabistouilles épouvantables. Nous allons donc nous permettre ici de faire leur travail et de vous relater comment se passent les choses sur le terrain, c’est-à-dire loin de l’imagination féconde des journalistes Parisiennes. Tous les dessins sont issus du magazine Causette publié en juin 2017.

Vous pardonnerez la longueur de cet article : malheureusement, si une bêtise tient facilement en deux coups de crayon et une phrase, les métiers de l’élevage sont techniques et il faut bien plus d’espace pour les expliquer.

« Une femelle est inséminée parfois dès l’âge de 15 mois »

Pour commencer, quelle vache ? Parce que des vaches, il y en a de tas de races différentes, et toutes ne se développent pas de la même façon. Prenons la Jersiaise, par exemple : au-delà de deux ans, si elle n’a jamais eu de veau, elle a tendance à devenir stérile. Quand je suis allée chercher ma Jersiaise, l’éleveur a bien insisté sur ce point : « Ne venez pas râler si vous tardez trop à la faire inséminer, je vous aurais prévenue ! ». Il en va différemment pour d’autres races, mais toutes ont un point commun : plus le vêlage est tardif, plus les conditions de vêlage sont difficiles. En effet, plus une génisse vieillit sans avoir de veau, plus elle fait du gras, et plus elle fait du gras, plus le vêlage sera à risque. Le veau peut avoir du mal à sortir et mourir, et la vache peut en mourir à son tour. Faut-il, pour faire plaisir aux magazines parisiens, inséminer les vaches plus tard et prendre le risque de la voir mourir au vêlage ?

Cela dit, j’aimerais beaucoup savoir d’où tombe ce chiffre péremptoire de « 15 mois ». Car , vous le découvrirez au fil des articles proposés ici, la réponse la plus courante à toutes les questions qu’on puisse se poser sur l’élevage est : « Ça dépend. » L’âge de la première insémination n’y coupe pas. Ma vache a été inséminée à 20 mois, mais je suis une particulière, pas une éleveuse. 15 mois correspond en réalité à l’âge minimal recommandé, la puberté chez la vache surgissant entre 7 et 15 mois. Mais si vous demandez aux éleveurs, certains vous diront 16 mois, d’autres 18 … Peut-être est-ce l’anthropomorphisme qui leur fait imaginer que 15 mois chez la vache est l’équivalent de 15 mois chez l’humain, allez savoir …

« Les traites ne s’interrompent que le 9e et dernier mois de la gestation »

Là, vraiment, du fond du cœur : mouarf. Oui : mouarf.

Personne ne fait ça. C’est un non-sens absolu. Si une vache passe toute son énergie dans le lait, au final elle vêlera d’un petit veau rabougri et faiblard. Voire mort. Et ne serait-ce que sur un plan économique, ça ne serait l’intérêt de personne. Quand la date du vêlage approche et/ou que sa production de lait commence à chuter, la vache gestante part en congé pré-maternité. Combien de temps avant ? Ça dépend – je vous avais prévenu ! Prenez Fiesta, par exemple : la seule vache du troupeau qui n’est pas ma copine. Normalement, dans l’élevage où je bosse, les vaches partent en congé deux mois avant le vêlage. Mais comme sa production de lait chutait et qu’en plus elle est pénible, avec son sale caractère, elle est partie en vacances hier, soit deux mois et demi avant la date prévue du vêlage, sachant qu’il n’est pas rare du tout qu’une vache dépasse le terme de une à deux semaines. Fiesta a donc rejoint ses copines dans la pâture-maternité où elle pourra brouter et ruminer à l’ombre jusqu’au vêlage qui s’effectuera au même endroit.

« Au bout de cinq ans, elles partent à l’abattoir »

L’aînée du troupeau auprès duquel je travaille s’appelle Californie. Elle a huit ans et n’a rien d’une exception. Il n’est nullement prévu de l’envoyer à l’abattoir cette année, ni l’année prochaine. J’ai travaillé dans un autre élevage où l’aînée – qu’elle me pardonne, j’ai oublié son nom – avait douze ans. Cinq ans, c’est l’âge de Fiesta, et il n’est pas du tout prévu que son veau à venir soit le dernier pour elle. Ci-dessous, je vous présente Rosée. Rosée est née en 2000 tout pile, elle a dix-sept ans. Elle est toujours bien vivante, elle vit en Auvergne. Rosée devait être menée à l’abattoir, mais elle a fauté. Elle a cassé des clôtures pour rejoindre le taureau de sa ferme, et malgré son grand âge, elle a mis au monde un petit veau tout noir et en pleine forme. C’est la meneuse de son troupeau, elle est têtue comme on l’est tous en devenant vieux et ses éleveurs ne veulent plus la mener à l’abattoir. En dix-sept ans, ils se sont trop attachés à elle, elle ira donc dans une pâture-maison de retraite. Mais pour cette année, elle donne encore du lait.

Mais où diantre les Parisiens de presse vont-ils chercher leurs chiffres ?

« Nourri avec un aliment artificiel »

Accrochez-vous, j’ai un scoop qui a complètement échappé à la presse. Attention, ça va vous faire un choc ! Dans les élevages, on nourrit les veaux … avec du lait ! Incroyable, non ? Il y a des exceptions : certains éleveurs confrontés à des problèmes de diarrhées chroniques ont opté pour du lait en poudre, plus facile à digérer. Il faut savoir qu’une diarrhée peut tuer un veau. Et que le lait en poudre n’en est pas moins du lait de vache. La première semaine, le veau est même nourri exclusivement avec le lait de sa mère car le colostrum est très important pour sa santé et son développement futur. Il arrive qu’on le complète avec le colostrum congelé d’une autre vache plus âgée, donc fournissant beaucoup plus d’anticorps. Sinon, ma vache a eu son premier veau il y a deux mois, Nestor, et Nestor ne sait pas ce qu’est un un seau ou un biberon : il tête sa mère. Mais il sera en effet abattu à 6 mois : il n’y a pas circuit plus court que de ma pâture à mon congélateur.

« Aux antibiotiques qui passent dans le lait avec le pus »

Nous en arrivons-là à mon assertion préférée, car elle est encore plus stupide que les autres, si c’est possible.

En France, les contrôles sur le lait sont extrêmement stricts, n’importe quel éleveur vous l’expliquera, à condition que vous lui posiez la question. Voilà comment se passe, concrètement, la récolte du lait : tous les deux jours, le laitier vient avec son gros camion. Il branche un gros tuyau entre le tank à lait – un gros réservoir réfrigérant – et son camion, et vide l’un dans l’autre en quelques minutes. Il prélève aussi, à part, un petit échantillon, puis va dans une autre ferme et renouvelle l’opération. Quand son camion est plein, il rentre à la coopérative, où un test est effectué sur toute la cuve de lait. Si on y trouve la moindre trace d’antibiotique, le lait est jeté, et chaque échantillon est analysé. L’éleveur qui a laissé passé des antibiotiques paiera alors pour tout le camion de lait jeté, et s’il récidive, il sera exclu de sa coopérative, et n’en trouvera pas d’autre. Il sera alors ruiné. Outre l’aspect purement sanitaire qu’implique la présence d’antibiotique dans un produit alimentaire, il est aussi impossible de faire du fromage avec du lait en contenant. Lors de la traite, si une vache est sous traitement, on installe une dérivation sur la machine à traire afin de recueillir le lait dans un bidon à part, et on le jette. Toujours, dans toutes les fermes de France. Il ne peut pas y avoir d’antibiotique dans le lait. Désolée pour les « journalistes », le coup des antibiotiques dans le lait est une ânerie du dernier degré, quoique les ânes n’y sont pour rien.

Enfin, parlons mammite. La mammite est effectivement une infection de la mamelle, l’équivalent de la mastite chez la femelle de l’humain, et malheureusement, oui, ça arrive et ça produit du pus. D’ailleurs, vous noterez qu’une femme peut développer une mastite alors même que personne ne la trait. Chez les mammifères à deux ou à quatre pattes, les causes sont les mêmes : des bactéries remontent le trayon, créent une infection qui à son tour donnera du pus. En un an de traite dans une même ferme d’une grosse quarantaine de vaches, j’ai vu deux cas de mammites. On fait vraiment tout ce qu’on peut pour les éviter : on lave, on nettoie, on frotte, on sèche, on racle, mais parfois, ça arrive quand même. Alors on tire le lait à part, exactement comme pour une vache sous antibiotique, on le jette, on injecte un antibiotique dans le quartier malade et on jettera encore le lait pendant une semaine. Dans la plupart des cas, la vache guérit très vite et on n’en parle plus.

La seule explication rationnelle à ce que raconte Causette, c’est que comme beaucoup de gens, ils ont regardé une vidéo où on voyait les conséquence d’une mammite et en ont conclu que c’était la norme. C’est comme si un extra-terrestre regardait une photo de Stephen Hawking et en déduisait que tous les humains sont en chaise roulante et causent grâce à un ordinateur.

Il y avait beaucoup d’autres bêtises, dans l’article illustré de Causette, mais, en outre, n’étant pas nutritionniste, je ne me permettrai pas d’intervenir dans un domaine qui n’est pas le mien. Par contre, je passe bien plus de temps dans les élevages que mon contrat de travail ne le prévoit : le temps indispensable pour observer et apprendre. Il y a des choses qu’on ne peut pas apprendre dans les livres, ni en ligne. Causette fait le choix de relayer de la propagande qui s’appuie sur l’ignorance (ou la mauvaise foi) de ceux qui la produisent : je vous laisse tirer vos propres conclusions sur le contenu global de ce magazine.

ÇA FAIT MAL, LA TRAITE ?

Prenons quelques minutes sur la traite des vaches et une question récurrente : est-ce que les machines à traire font mal aux animaux ?

La question est parfaitement légitime : d’abord, le bout de la machine qu’on branche à la vache s’appelle une griffe et ça n’inspire rien qui vaille. J’ignore qui a eu l’idée saugrenue d’appeler ça comme ça. Ensuite, ça fait pas mal de potin, ça peut être impressionnant. Une salle de traite ressemble un peu à une soirée tekno avec un peu moins de décibels et de bpm, mais c’est tout aussi répétitif.

Voyons d’abord en quelques mots comment tout ça fonctionne.

Une pompe à vide permet de créer une aspiration non-continue : un coup à droite, un coup à gauche. D’où les bruits répétitifs.

Il y a une expérience fort simple qu’on fait toujours avec les enfants, dans les fermes, pour répondre à la question de la douleur : on prend la main de l’enfant et on la met dans la bouche d’un veau. Les veaux tètent tout ce qu’on leur donne, ou ce qu’ils attrapent eux-mêmes : un coin de pantalon, vos cheveux ou votre main. Et c’est assez impressionnant, d’abord parce que la force d’aspiration est assez conséquente pour une si petite bestiole, ensuite parce que de temps en temps le veau positionne mal sa langue et qu’on sent passer les dents sur la peau. Et le bovin a beau n’avoir qu’une seule rangée de dents, elles sont faites pour couper net l’herbe et sont aussi tranchantes que des lames de rasoir. Et oui, ça arrive qu’ils nous coupent.

Une fois que l’enfant (mais on peut le faire avec des adultes) a bien mesuré la force de succion du veau, on démarre la machine à traire et on lui fait mettre les doigts dans les godets de la griffe (le bidule qu’on branche normalement sur les trayons de la vache). Et tous les enfants sont formels : ça ne fait pas mal du tout, car les godets n’ont pas de dents et aspirent un peu moins fort qu’un veau en bonne santé.

Nous avons donc une réponse à notre question : non, la traite mécanisée ne fait pas du tout mal aux vaches. D’ailleurs, si tel était le cas, elles renâcleraient et il n’y aurait pas moyen de les faire entrer en salle de traite.

En fait, il vaut beaucoup mieux pour elles qu’elles soient traites de la sorte, plutôt que par une personne qui le ferait à la main et s’y prendrait comme un manche.

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