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ENVOYÉE SPÉCIALE : LES RÉALITÉS D’UN ÉLEVAGE PORCIN

À la Botte de Paille, ça faisait un petit moment qu’on râlait : on a dans nos pages des tas de vaches et de chèvres, quelques volailles ici et là, mais aucun cochon. Et c’est d’autant plus embêtant que la viande de porc reste la plus consommée en France avec 36,5% de parts de marché (1). On a pesté tellement fort qu’un éleveur a fini par nous entendre et par nous proposer de visiter son élevage. Il n’a pas fallu nous le proposer deux fois : nous avons immédiatement dépêché une équipe complète d’une envoyée spéciale pour aller en apprendre plus sur l’origine des côtelettes, du jambon, des rôtis et autres jarrets. Voici le récit de cette journée.

Nous avons tous entendu des choses plus ou moins horribles sur ce type d’élevages, tant et si bien que c’est avec un peu d’appréhension mais beaucoup de curiosité que j’ai accepté l’invitation. Allais-je pouvoir continuer à consommer du jambon après avoir vu la façon dont on élève les cochons ? Est-il vrai que l’odeur est insupportable ? Pourrai-je supporter la vue des mères allaitantes encagées ? Le seul moyen de le savoir restait de me rendre sur place, d’observer, d’écouter et de poser des questions.

Après deux heures de route, j’arrivai donc dans la cour d’une jolie maison entourée de vieux bâtiments : une ferme à l’ancienne, à quelques dizaines de kilomètres de Rennes. Première surprise : il n’y avait aucune odeur particulière qui flottait dans l’air. Les bâtiments d’élevage se trouvaient-ils sur un autre site ? Avant de le savoir, il fallait se plier – de bonne grâce – à la tradition bretonne : rien ne peut commencer tant qu’on n’a pas bu un café et mangé une sucrerie. Nous commençâmes donc par faire connaissance autour d’un jus. L’éleveur – qui souhaite conserver son anonymat – a quarante ans. Il s’est installé à la suite de ses parents, même si ça n’était pas son projet initial. Après un lycée agricole puis un BTS, il ne souhaitait pas forcément reprendre l’élevage familial, mais à la suite d’un stage effectué dans un autre élevage porcin, il a découvert des méthodes de travail différentes de celles qu’il avait connues jusqu’alors et a vu le métier sous un autre angle. Les possibilités d’amélioration étaient énormes, et ça constituait un défi qu’il avait envie de relever. Et voilà comment on se lance pour une vie dans une production exigeante.

Le café terminé et les présentations faites, il était temps de passer aux choses sérieuses, et avant tout, il fallait s’équiper. On ne plaisante pas avec les règles sanitaires en élevage porcin, il est hors de question d’y pénétrer avec des bottes souillées et une cotte de travail qui a déjà traîné ailleurs, même lavée. J’enfilais donc des bottes et une cotte appartenant à cet élevage avant de commencer la visite.

Les bâtiments d’élevage sont situés juste derrière la maison. J’avais donc la réponse à ma première question : non, l’élevage porcin n’empuantit pas forcément l’air à des centaines de mètres à la ronde. C’est un élevage de deux-cents – cent quatre-vingt-dix si on veut être précis – truies. Ça peut paraître beaucoup, pourtant il n’est pas du tout rare de trouver des élevages de six cents à mille truies. Actuellement, cet élevage est en deux parties : la première se trouve dans les anciens bâtiments datant des années soixante-dix et non encore rénovés, la seconde dans un bâtiment neuf. La visite commença donc par la partie la plus ancienne du bâtiment lui même divisé en deux parties. Dans la première : les truies gestantes, dans la seconde, les truies prêtes à être inséminées.

En théorie, les truies gestantes sont cinq par case. Mais les truies n’aiment pas trop la théorie, et en pratique, il arrive qu’elles ne s’entendent pas du tout entre elles et dans ce cas, il faut subdiviser le petit groupe. On trouve ainsi des cases avec deux truies, d’autres avec trois. On reconnaît vite celles qui se sont bagarrées : les griffures sur le dos ne laissent aucun doute. Le fameux caractère de cochon n’a donc rien d’une légende. Ces cases sont sur un caillebotis en béton, de sorte que les urines et excréments soient immédiatement évacués dans des cuves situées dessous. Bon … Ça aussi, c’est en théorie : en pratique, il arrive que les truies fassent leurs besoins dans la partie normalement destinée au repos, sans caillebotis, et il faut alors nettoyer. Pour autant, on ne peut pas dire que le lieu soit sale. De toute évidence, et malgré l’âge des bâtiments, l’entretien est fait régulièrement et les bêtes ne se couchent pas du tout dans leurs déjections. Les cases sont suffisamment grandes pour que les animaux puissent se mouvoir, même dans le cas où cinq individus s’y trouvent. Intriguées par la présence d’un humain qu’elles ne connaissent pas, plusieurs se lèvent pour venir renifler tout ça. Et alors même que je côtoie quotidiennement des vaches, qui sont tout de même de grosses bêtes, je n’en suis pas moins impressionnée par la taille et le poids de ces truies.

Ces cases en petits groupes constituent leur lieu de vie de l’échographie confirmant qu’elles sont gestantes jusqu’à la mise bas, ou du moins jusqu’à quelques jours avant la mise bas. La durée de gestation étant chez ces animaux de trois mois, trois semaines et trois jours.

Nous passons ensuite dans une autre salle où des truies sont installées dans des cages individuelles en attente d’insémination ou de saillie. Sevrées en même temps pour ce qui est des cochettes – c’est à dire les truies qui n’ont pas encore eu leur première portée, taries en même temps pour celles qui ont déjà mis bas, toutes les truies d’une même bande ont leurs chaleurs en même temps, ou en tout cas dans un laps de temps très court, de quelques jours. Une bande, c’est ainsi qu’on désigne un groupe qui, donc, mettra bas en même temps. Elle est constituée de truies de différents âges de manière à obtenir une moyenne, tant dans le système immunitaire – les vieilles truies en ont un plus costaud que les plus jeunes – que dans la taille des porcelets à naître – les cochettes ont en général des porcelets plus petits.

Si les chaleurs ne viennent pas naturellement, on peut utiliser une hormone introduite dans la nourriture des truies, hormone qu’il ne faut pas confondre avec des hormones de croissance, interdites en France. Il s’agit d’une hormone qui déclenche les chaleurs, permet une meilleure ovulation et une meilleure rétention de l’ovule fécondé. C’est une utilisation ponctuelle qui n’a aucune autre conséquence sur leur santé. C’est une stimulation ovarienne comme il peut en être pratiqué chez les femmes qui rencontrent des difficultés à tomber enceinte.

Elles sont donc toutes inséminées à peu près en même temps. Il arrive que l’insémination ne fonctionne pas du premier coup, et dans ce cas-là on fait appel aux bons et loyaux services des verrats, qui se trouvent au fond de la pièce dont nous parlons ici. Si comme moi vous n’avez jamais vu un verrat, croyez moi : ça fait un choc ! C’est énorme ! Grand, long, large et poilu ! Le plus vieux des deux verrats aurait dû partir depuis longtemps, mais l’éleveur et lui sont trop copains si bien que le premier n’arrive pas à se résoudre à se séparer du second. Le verrat est une des bêtes les plus impressionnantes que j’ai pu voir de si près, taureaux mis à part. Et ça n’est pas seulement balaise : en plus, c’est très vif ! Mais souriant. Si si, je vous assure. Quand l’éleveur a avancé la main pour lui gratter le dos, j’ai bien vu que ce gros verrat souriait.


Les verrats sont aussi utilisés pour détecter les chaleurs : on les sort alors de leur case, ils longent les cages individuelles des femelles et signalent celles qui ont leurs chaleurs. Il semblerait que de moins en moins d’élevages aient recours aux services de verrats. Il faut dire qu’une insémination est plus simple à réaliser qu’un déplacement de bête énorme et pas toujours commode. Et ce d’autant que l’insémination des truies est beaucoup plus simple à faire que celle des bovins : nul besoin d’une longue formation ou d’un professionnel spécialisé, l’éleveur peut se débrouiller tout seul.

À ce stade, je suis surprise par l’odeur : oui, ça sent le cochon, ce qui est assez logique dans un élevage de cochons. Mais ça n’a toujours rien d’insupportable : ça sent différemment d’une étable, mais pas plus fort. L’éleveur me prévient que ça sentira plus fort un peu plus loin dans la visite.

Nous passons dans le bâtiment neuf. Un long, large couloir très propre longe toutes les salles. On peut regarder ce qu’il se passe dans chaque salle par une fenêtre, mais pour bien voir, nous pénétrons dans chacune d’elles.

La première est la maternité. Première surprise : c’est très lumineux. De larges fenêtres font pénétrer une lumière naturelle. Il fait aussi assez chaud, 26°C, et les porcelets peuvent aussi se réchauffer sous des lampes à infra-rouge. Le sol est en caillebotis, en plastique coloré cette fois, mais des espaces lisses sont à la disposition des petits. Ces espaces sont couverts d’une fine couche de kaolin souvent renouvelée afin d’absorber toute humidité éventuelle, les petits doivent rester au sec.

Ici, on ne fait pas de bruit ni de gestes brusques. Les porcelets les plus âgés du lieu ont trois jours, les plus jeunes n’ont que quelques minutes. D’ailleurs, il y en a un qui est encore tout mouillé, qui cherche la tétine, ne la trouve pas, tente de téter la queue de son frère, qui n’est pas très d’accord, et l’éleveur finit par l’attraper tout doucement pour le positionner au bon endroit. Un peu plus tard, il s’endormira encore accroché à la mamelle.


Est-ce qu’il est vrai que les truies sont encagées le temps de mettre bas et de la période d’allaitement ? Oui. Avant de le voir de mes yeux, l’idée me choquait terriblement. En outre, j’avais du mal à croire que les mères puissent écraser leurs petits. Seulement, me voilà dans cette maternité. J’observe les mères qui peuvent tout à fait se mettre debout dans leurs cages et bouger un minimum, je les vois se coucher brutalement, sans faire attention, du tout, à leurs petits et soudain, je comprends beaucoup mieux l’intérêt des cages. En réalité, même avec ces cages, il arrive qu’elles écrasent un ou plusieurs de leurs petits. Vous serez peut-être surpris par cette absence d’instinct maternel. Peut-être est-il utile de rappeler ici que des cochons roses de plus de deux-cents kilos ne sont pas des animaux « naturels ». Du tout. Domestiqués il y a plus de sept mille ans en Asie, les cochons ont été sélectionnés, croisés, re-sélectionnés et re-croisés depuis tout ce temps, pour aboutir à ces porcs charcutiers énormes qui, s’ils restent génétiquement proches du sanglier, seraient bien en peine de survivre dans la nature. Techniquement, on pourrait ne pas utiliser ces cages et admettre un (gros) pourcentage de perte. À cette idée, l’éleveur fait la grimace : de toute évidence, ramasser les cadavres de nouveaux-nés fait partie de l’aspect du métier qu’il n’aime pas du tout. Et au-delà de cette sensibilité personnelle, il y a une question économique bien réelle : les consommateurs veulent de la viande de porc peu chère. Il y aura forcément quelqu’un pour objecter que « oui mais moi je consomme local, bio et cher ». Ça existe, mais ça n’a rien de représentatif. Comme le montre la communication de la grande distribution essentiellement basée sur les prix bas, ce qu’exige la majorité des consommateurs, ce sont des prix bas. On peut supprimer ces cages, ramasser des cadavres de porcelets, mais alors il faudra doubler le prix de la viande. Beaucoup n’aimeront pas le lire, c’est pourtant un principe de réalité. Mais revenons à nos porcelets.

Chaque truie a entre dix et dix-sept petits. Dans les toutes premières heures de leur naissance, il peut arriver que l’éleveur répartisse les petits des truies qui en ont beaucoup dans les cases des truies qui en ont peu afin que chacun ait accès à une tétine sans avoir à se bagarrer. Ces adoptions ne posent pas le moindre problème si elles sont effectuées rapidement. Lors du sevrage, des lots seront constitués : les costauds avec les costauds, les maigrichons avec les maigrichons. Ainsi, la concurrence pour l’accès à la nourriture est bien moindre et les maigrichons se développeront bien mieux. Et tant pis si à la fin ils restent un peu moins gros que les autres.

Phénomène très surprenant : quand une truie pousse des petits cris qui incitent ses porcelets à téter , tous les porcelets de la pièce se mettent à téter eux aussi. À ce moment là règne un silence relatif dans la pièce, et on entend soudain, de l’autre côté de la cloison, un gros bazar de cris et de cavalcades. Je demande qui fait ce boucan : les porcelets plus âgés que nous allons aller voir. Il s’agit en quelque sorte de la cour de l’école maternelle.

Dans cette pièce, les petits ne sont pas encore sevrés, sont toujours avec leurs mères, et ils sont en pleine forme. Comme n’importe quels petits de n’importe quelle espèce, ils jouent, poussent des cris, sautent partout, font des dérapages plus ou moins contrôlés, puis retournent téter avant de dormir. Ils commencent à être grands et ne tarderont pas à passer dans la pièce suivante.

Les porcelets sont ici sevrés à vingt-huit jours. Il n’y a pas de règle obligatoire : certains éleveurs le font à vingt-et-un jour, d’autres beaucoup plus tard. Nous arrivons donc dans une pièce où les porcelets ont environ un mois, et la différence de taille avec les nouveaux-nés est juste hallucinante : ces bêtes-là grandissent vraiment très vite ! Dans chaque case, on place en moyenne deux fratries. On essaie de séparer le moins possible les fratries pour éviter le stress et les bagarres, exception faite des maigrichons, donc, comme vu plus haut. Les porcelets ont largement la place de faire l’andouille, ce qui est normal pour des cochons, et ils ne s’en privent pas. Ils courent, se sautent dessus, jouent à la bagarre. Mais la présence d’un humain inconnu fige tout ce petit monde aussi loin que possible de l’endroit où je me trouve. Les porcelets semblent plongés dans un profond dilemme : très curieux, ils veulent venir renifler de près l’inconnue. Très trouillards, ils s’enfuient au moindre geste. Seuls les plus courageux s’approcheront assez de ma main pour la sentir, mais ils s’enfuient dès que je remue les doigts.

Toutes les pièces suivantes sont identiques, mais plus on avance, plus les porcelets deviennent des cochons, et dans la dernière pièce du couloir, il y a donc les porcs charcutiers : des cochons énormes et beaucoup plus calmes que la jeune génération. Ceux là semblaient pleinement occupés à faire la sieste quand je suis passée. Ou à faire du lard, pour être tout à fait précise.

Tout au bout du long couloir, nous accédons à l’étape finale : le quai d’embarquement. La veille de leur départ – ne resteront que les cochettes gardées pour la reproduction – les porcs charcutiers seront, eux, déplacés dans cette pièce jusqu’à l’arrivée du camion qui les mènera à l’abattoir avant de devenir notre jambon, nos côtelettes et autres jarrets.

La visite est terminée, et je n’ai toujours pas trouvé où un élevage de cochons est censé sentir mauvais à la limite du supportable. Le système d’aération neuf, très efficace et très économe en énergie permet peut-être de limiter les désagréments olfactifs. Tout ce que je puis dire de l’odeur, c’est que ça sent le cochon. J’ai eu bien plus de difficulté à respirer dans un élevage de poulets. Après plusieurs heures passées sur place, je n’ai pas eu besoin de me laver les cheveux que je n’avais pourtant pas couverts, ils sentaient toujours le shampooing de la veille.

Alors que nous continuions à discuter de points techniques, avec l’éleveur, devant les bâtiments, un brouhaha a commencé à se faire entendre. Le mécontentement montait. Ma présence a retardé l’heure du nourrissage, la révolte grondait. Ou plutôt grognait. Nous nous sommes donc rendus dans le bureau d’où on lance la machine à soupe qui prépare automatiquement et distribue les rations, un mélange d’eau et de céréales, puis nous sommes allés nourrir les verrats à la main. Avant de pénétrer dans la pièce, l’éleveur m’a tendu un casque anti-bruits. Je me suis dit que c’était très gentil de penser à mes oreilles, mais tout de même, c’était sans doute un peu exagéré.
Non. Non, ça n’était pas du tout exagéré ! Le temps que la ration arrive dans les auges, les truies hurlaient vraiment très fort, des cris très aigus et difficiles à supporter sans casque. J’ai pensé que quelqu’un qui passerait par là sans savoir penserait forcément que ces animaux étaient en train de souffrir, voire d’être torturés. Alors que c’était seulement l’heure de la gamelle, et le calme est revenu dès que la distribution de nourriture a commencé. Voilà comment on peut faire mentir des images ou des sons.

Vous vous étonnerez d’ailleurs sans doute de l’absence de photos dans cet article. Il ne s’agit pas d’un oubli mais d’un choix. Si nous pouvons ici contextualiser toute chose vue, l’expliquer, et même possiblement répondre aux questions dans les commentaires, nous ne pouvons pas avoir la maîtrise de l’éventuelle diffusion des images vidées de leur contexte donc de leur sens. Peu de gens ont la chance que j’ai eu de pouvoir visiter un élevage en bénéficiant de toutes les explications de l’éleveur qui permettent de bien comprendre le sens de ce qu’on voit. Beaucoup de gens sont fort éloignés des réalités de l’élevage et pourraient être prompts à mésinterpréter une image. Nous avons donc fait le choix, avec l’éleveur, de vous relater aussi précisément que possible ce que j’ai pu voir – à savoir ici tout, absolument tout dans cet élevage – sans en faire d’images non parce que l’éleveur a quelque chose à cacher, mais bien parce qu’une image copiée en ligne puis diffusée sans texte peut engendrer des incompréhensions dommageables.

En conclusion

Ai-je été choquée par ce que j’ai vu ? Non. Même si rien n’est jamais parfait, même si l’on pourrait souhaiter parfois plus d’espace pour les animaux, les éleveurs doivent en permanence tenir compte de réalités économiques sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Ils ne fixent pas le prix de leur production. A l’heure où j’écris ces lignes, les éleveurs sont payés à hauteur de 1,5€/kg tandis que le consommateur paie ses côtelettes à peine plus de 10€/kg. Le bâtiment neuf qui respecte parfaitement les règles obligatoires en matière d’espace disponible par cochon – en réalité l’éleveur a fait le choix d’être un peu au-delà de ces normes, même si ça n’apporte rien en terme de rentabilité – a constitué un investissement de 600 000 €. La production de nourriture n’est pas un service public. Ce sont des entreprises privées qui doivent permettre de nourrir le plus grand nombre, qui doivent réaliser des investissements, rémunérer un ou plusieurs salariés selon la taille de l’élevage – un seul dans le cas dont on parle – et permettre à l’éleveur de vivre décemment. Nous avons largement abordé la question du bien-être animal lors de cette visite : ça n’a rien d’un sujet tabou dans un élevage. Il en ressort que l’éleveur est tout à fait conscient de tout ce qui permettrait d’améliorer les choses, mais il se heurte systématiquement à la même limite qui l’empêche d’aller dans le sens qu’il souhaiterait : le prix payé aux producteurs. Soucieux de la santé de ses animaux, il l’est. Il est impossible d’avoir le moindre doute sur ce point après cette longue visite. Pour des raisons économiques, oui, bien sûr, mais il serait insultant de limiter son engagement à ce seul sujet. En pleine période de canicule, cet éleveur a passé des nuits entières à ne pas dormir et à rester auprès de ses cochons : ces animaux souffrent de la chaleur, et cette souffrance lui était insupportable. Même s’il ne pouvait pas faire grand-chose, il a passé les horaires de nourrissage aux heures les plus fraîches pour que les cochons économisent un peu de leur énergie, il est aussi resté près de ses animaux par pure compassion. Et si rien n’est jamais parfait, il y a des engagements qui se respectent.

Bien sûr, il s’agit d’une seule visite, d’un seul élevage. Il est difficile de mesurer sa représentativité sans en voir d’autres. Néanmoins, si cet élevage est dans la norme de production en France, je n’ai alors absolument aucun problème à manger du jambon, mais je veillerai toujours à ne pas choisir le moins cher. Car là se trouve mon pouvoir d’aider les éleveurs à tendre vers toujours mieux pour eux-mêmes et pour les cochons. Et chacun de nous a ce même pouvoir.

Remerciements

Nous remercions chaleureusement l’éleveur qui nous a proposé cette visite. Dans le contexte actuel, il faut un courage certain pour accepter une telle transparence sans pouvoir être sûr de la façon dont elle sera perçue et retranscrite.

Nous remercions aussi nos lecteurs qui ont eu le courage de lire ce très long texte jusqu’au bout. Nous espérons que cette description vous permettra de mieux comprendre les réalités et les enjeux des élevages de porcs.

Si vous avez apprécié cette lecture, si elle vous a permis de mieux comprendre d’où vient votre nourriture, n’hésitez pas à partager cet article, à le diffuser le plus largement possible. Et si vous avez des questions, nous restons disponibles dans la section des commentaires.

1. http://www.web-agri.fr/observatoire_marches/article/paradoxe-de-la-viande-les-francais-en-achetent-moins-mais-en-consomment-plus-1929-163911.html

Crédit photo : Laurent Larraillet et Laurent Bertrand,FranceAgriTwittos

LES Y’A QU’À FAUT QU’ON DES CIRCUITS COURTS


Lorsqu’on évoque les difficultés des éleveurs à vendre leurs bêtes à viande, un cri s’élève de toute part – en tout cas du côté de ceux qui connaissent peu, mal, ou pas du tout l’élevage : « Ils n’ont qu’à vendre leurs bêtes en circuit court », et en général, les crieurs entendent par là « en vente directe ». Je suis au regret de vous le dire brutalement : c’est une grosse bêtise. Mais il ne suffit pas de le dire, il faut aussi l’expliquer.

Tout d’abord, les lieux d’élevage ne sont pas, vous l’aurez remarqué, au cœur des villes, contrairement à l’immense majorité des consommateurs. Un habitant du cœur de Paris ne va pas se rendre en Normandie ou en Bourgogne pour acheter un colis de viande. Et c’est pire encore pour un habitant de Marseille : pour des raisons climatiques évidentes, la Provence n’est pas une région qui produit de la viande de bœuf. Il faut donc qu’il existe des réseaux de distribution dans les villes et dans les régions non productrices. Si tous les éleveurs passaient à la vente directe, ou même aux circuits courts dans le sens le plus large, nombre de zones ne seraient plus du tout approvisionnées.

Ensuite, nombre d’éleveurs sont déjà passés à ces types de distribution. Et pour quelques-uns, qui seront de plus en plus nombreux, c’est l’échec assuré. En effet, puisque les élevages sont sur des zones où le nombre de consommateurs reste limité, le marché du circuit court commence à être saturé. Ceux qui se sont lancés depuis longtemps ont eu le temps de développer leur réseau d’acheteurs, ceux qui arrivent maintenant peinent à le faire, ou n’y arrivent qu’en asséchant un réseau déjà existant. Quand il y a trop d’offres dans des zones où la demande est restreinte, ça ne peut pas fonctionner.

Un autre souci est bien connu par beaucoup d’artisans, surtout à l’approche des fêtes de fin d’année : si les réseaux sociaux pullulent de gens qui appellent à acheter leurs cadeaux chez des artisans, la réalité, c’est que l’immense majorité des consommateurs achètent des bricoles en plastique produites au bout du monde tandis que les artisans peinent souvent à écouler leur production. Il en va de même pour les producteurs de viande : le décalage entre le discours et la réalité est énorme, et parmi ceux qui les incitent à passer à la vente directe, rares sont les clients qui prendront réellement la peine de se rendre dans une ferme quand il est si simple d’acheter de la viande en barquette au supermarché.

Enfin, pour la plupart des éleveurs, passer à la vente directe est absolument impossible pour deux raisons majeures. Tout d’abord, ils n’ont pas le temps. Quand on travaille déjà douze heures par jour trois cents soixante-cinq jours par an, où voulez vous trouver le temps de développer un nouvel atelier ? Parce que la vente directe, ça prend du temps : il faut tenir une boutique, réaliser et faire circuler la publicité susceptible de faire venir des clients, il faut éventuellement se former pour ce nouveau métier, et il n’y a pas de place dans leur emploi du temps pour ça. Ensuite, la réalité économique ne laisse pas forcément de possibilité pour ça non plus. Il faut aménager une boutique, payer l’abattoir, payer un boucher … On ne peut pas juste poser des tréteaux dans la cour de la ferme. Il faut une chambre froide, des vitrines réfrigérées, du matériel pour emballer … Rien de tout cela n’est gratuit, or les taux d’endettement des éleveurs sont souvent élevés. Où trouveraient-ils l’argent pour ces nouveaux investissements à risque ?

Il existe d’autres raisons encore qui rende difficile la vente directe, elles seront traitées dans un autre article.

Bien sûr, si on a près de chez soi un éleveur qui pratique la vente directe, il serait fort dommage de ne pas le soutenir en se fournissant directement chez lui. Mais penser que toute la production peut s’écouler de la sorte est au mieux naïf. Dans tous les cas, les circuits courts ne sont pas et ne seront jamais la solution à tous les problèmes rencontrés par les éleveurs, qu’on parle des prix honteux auxquels des grossistes achètent leurs bêtes – quand ils les achètent – ou des marges abusives des distributeurs. La vente directe est une micro-solution à des problèmes énormes, il est fort dommage qu’un microcosme pense qu’il puisse s’agir d’une panacée.

PESTICIDES, ERGOT DE SEIGLE ET ANTI-RIDES

Nous allons aujourd’hui nous éloigner un chouïa des pures questions d’élevages pour aborder un sujet à la mode qui fâche : parlons pesticides.

Mettons-nous tout de suite d’accord sur la définition : les mots sont importants.
Pesticide « se dit de produits chimiques destinés à la protection des cultures et des récoltes contre les parasites, champignons, mauvaises herbes, insectes. » Le terme fondamental, ici, c’est « protection ». Les engrais, par exemple, qu’ils soient naturels – comme le fumier, par exemple – ou chimiques ne sont pas des pesticides : ils ne servent pas à protéger les cultures mais à les nourrir. Les pesticides sont de plusieurs natures : insecticides, fongicides, désherbants … Chaque plante cultivée recevra des pesticides différents en fonction des maladies ou insectes pouvant réduire voire détruire sa production. Par exemple, le blé est sensible à une maladie qu’on appelle la rouille. C’est un champignon qui ne détruit pas complètement la plante mais réduit fortement son rendement.

On pourrait ne pas mettre de fongicide, mais dans ce cas, on aura moins de blé. Donc pour ne pas manquer de blé si on ne traite pas, il faudra en semer beaucoup plus, ce qui nécessitera plus de terres – qui ne sont pas extensibles – et plus de travail au tracteur – qui balance des gaz à effet de serre dans l’atmosphère comme tous les véhicules motorisés. Il y a d’autres cas plus embêtants. Prenons celui du seigle, par exemple. Le seigle est l’hôte d’un champignon qu’on appelle l’ergot de seigle, et la plupart des gens n’ont absolument pas envie d’en avaler : il contient de l’acide lysergique, plus connu sous l’acronyme de LSD. Si l’ergot de seigle se contentait de provoquer des hallucinations, ça serait un moindre mal, mais ce vicieux champignon provoque également ce qu’on appelle le feu de Saint Antoine : toutes les extrémités du corps se gangrènent. Les plus chanceux finissent démembrés, les autres meurent (à moins que ça ne soit l’inverse). J’ai regardé des photos des conséquences de ce mal et j’ai décidé unilatéralement que je n’allais pas vous les imposer, c’est vraiment très vilain. C’était un mal très courant au Moyen-Âge, mais il a continué à sévir jusque dans la première partie du XXe siècle. Nous en sommes maintenant débarrassés, d’une part parce qu’on traite le seigle et d’autre part parce qu’on surveille la production de très près et qu’on fait tout pour écarter le seigle ergoté des productions non-traitées.
Je ne vais pas multiplier les exemples plante par plante et maladie par maladie. C’est extrêmement intéressant, mais je ne suis pas certaine que vous avez la journée devant vous pour ça. Vous avez compris le principe des fongicides : ils ne sont pas là pour embêter les riverains mais pour éviter des conséquences regrettables sur les cultures.

Parmi les pesticides, on trouve aussi le très décrié glyphosate. C’est un désherbant. On l’utilise surtout pour cultiver le maïs car le maïs a une faiblesse : il supporte extrêmement mal la concurrence. Dès qu’une autre plante lui fait de l’ombre, il crève ou ralentit notoirement sa croissance, et forcément, c’est embêtant. N’attendez pas de moi que je tranche nettement la question « pour ou contre l’interdiction du glyphosate dans les cultures ». Je ne sais pas, pour plusieurs raisons : d’abord parce que les études sur sa toxicité sont très nombreuses et beaucoup moins claires qu’on nous le rapporte communément. Ensuite parce que j’ai conscience que sans glyphosate, il faut plus de travail mécanique, que ça en passe donc par plus de passages en tracteurs et que le climat n’aime pas qu’on utilise encore plus les tracteurs. Enfin parce que je sais que là où on supprime le glyphosate, on a tendance à vouloir le remplacer par le métam-sodium et qu’en terme de toxicité, le glyphosate est un rigolo en comparaison.

On reproche aux pesticides d’être des toxiques, et c’est tout à fait vrai, c’est même le principe. Quand on est malade, on prend un médicament qui est un toxique pour cette maladie, et il présente toujours des effets secondaires potentiels pour nous. Mais on le prend quand même parce que si on regarde les bénéfices par rapport aux risques, les bénéfices l’emportent. On m’objectera que les effets secondaires des pesticides pour la santé humaine sont plus embêtants que les bénéfices pour les plantes. Je n’en suis pas certaine du tout. Est-ce qu’une famine est plus tolérable que les conséquences supposées des pesticides ?

Ah ! Je vois que vous tiquez sur le terme « supposées ». Le souci, c’est qu’on ne peut que supposer. Est-ce le glyphosate des agriculteurs qui pose des problèmes, ou celui très largement utilisé par la SNCF ou, pendant longtemps, par les particuliers et les collectivités locales ? Les épandeurs des agriculteurs sont soumis à un contrôle technique afin d’être certain qu’ils ne balancent pas n’importe quoi à tous les vents. Est-ce le cas pour les épandeurs utilisés par la SNCF ? Je n’en suis pas du tout certaine. Toutes familles de pesticides confondues, on leur reproche en général d’être cancérogènes, mutagènes et d’être des perturbateurs endocriniens, et c’est sans doute vrai. Ce dont on ne peut pas être certain, c’est que les substances retrouvées dans l’organisme de tel ou tel proviennent bien de l’agriculture car on retrouve nombre de ces substances dans nos maisons. L’UFC-Que Choisir a analysé 171 références de shampoings, crèmes hydratantes, après-rasage, dentifrices et autres cosmétiques : un tiers contient des substances indésirables, dont des perturbateurs endocriniens. 60 Millions de Consommateurs a regardé de près divers produits ménagers couramment utilisés : on y trouve des tas de perturbateurs endocriniens, des substances cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques avérées, présumées ou suspectées. A cela on peut encore ajouter tous les produits qu’exsudent les matériaux qu’on trouve dans la plupart des maisons : colles, vernis, peintures… ainsi que les insecticides sous diverses formes : en spray, en diffuseur électrique, en autocollants posés sur les vitres et même en tortillon. Tout ça n’a rien d’anodin. Et à tous ces produits, il faut encore ajouter bon nombre d’huiles essentielles. En 2018, l’huile essentielle d’estragon a été interdite en Europe à cause de son fort pouvoir mutagène. L’huile essentielle d’arbre à thé, très utilisée dans les préparations domestiques de produits ménagers ainsi que celles de lavande, très courantes, sont des perturbateurs endocriniens. L’huile de Neem, longtemps utilisée en agriculture biologique – et encore utilisées par les jardiniers amateurs – est absolument terrible : non seulement elle agit en perturbateur endocrinien, mais en plus c’est un insecticides redoutable qui ne fait pas de distinction et zigouille aussi les pollinisateurs, abeilles et bourdons compris.

C’est une réalité : qu’on le veuille on non, nous sommes tous en contact avec des substances aux terribles conséquences pour notre santé et celle de la faune et de la flore. L’agriculture porte, c’est indéniable, sa part de responsabilité. Néanmoins, l’agriculture fait actuellement office de bouc émissaire à qui on voudrait faire porter, seule, la responsabilité pour tous les produits qu’on respire ou qu’on ingurgite. L’agriculture nous nourrit et on lui tape dessus. L’industrie cosmétique n’est pas d’une grande utilité vitale, et personne ne lui dit rien. Il serait judicieux que chacun prenne le temps de réfléchir à ce qui est fondamental et à ce qui est futile. Et si personne ici ne remet en cause la nécessité absolue d’effectuer bien des changements dans nos modes de production et de consommation, est-il bien judicieux de commencer par taper sur ce qui est fondamental ?

Crédit photos : FranceAgriTwittos

MISE AU POINT

D’habitude, quand L214 publie une nouvelle vidéo, il est extrêmement facile d’en dégonfler la gravité par une simple analyse des images. Par exemple, faire des gros plans sur des cadavres d’animaux avec une musique qui fait pleurer, c’est très vendeur pour eux, mais dans la réalité, eh bien oui, ça arrive que des animaux meurent et ça n’est pas forcément le signe que l’éleveur n’a pas correctement fait son travail. Tout ce qui est vivant meurt à un moment ou à un autre sans que pour autant la responsabilité de quiconque soit forcément en cause.

J’aimerais pouvoir faire le même travail d’analyse sur leur dernière vidéo, mais sauf à faire preuve d’une mauvaise foi corporatiste, c’est impossible. Cette publication, pour ceux qui ne l’ont pas visionnée, montre des employés d’un élevage d’engraissement terriblement brutaux avec des veaux, des veaux isolés dans des cases sales et minuscules, à même le béton, et des veaux euthanasiés pour la seule raison qu’ils sont trop petits et donc avec une trop faible rentabilité envisageable. Et tout ça est absolument indéfendable.

On peut certes remonter aux causes pour comprendre comment on en arrive à abattre des veaux en bonne santé. Jusqu’en 2015, les producteurs de lait étaient tenus par des quotas de production imposés par l’Europe. Ces quotas permettaient d’éviter la surproduction. Mais depuis le 1er avril 2015, il n’y a plus de quota imposé. Dès lors, nombre de producteurs de lait ont fait le choix d’agrandir leur cheptel pour produire plus, et ça a été le début d’une catastrophe prévisible. La production augmentant dans toute l’Europe, le prix du lait a chuté. Comme on faisait naître plus de veaux, mécaniquement, plus de veaux mâles se sont retrouvés sur le marché de la viande et ont à leur tour impactés le prix de la viande. Les engraisseurs ont alors eu l’embarras du choix et ils ont fait celui de garder les veaux les plus rentables et d’abattre les plus chétifs. Un petit veau ne mange pas forcément moins qu’un plus gros, il coûte donc aussi cher à engraisser tout en rapportant moins à la fin.

On peut comprendre comment nous en sommes arrivés là, mais ça n’excuse pas pour autant tout ce que ça engendre. On peut refuser la mièvrerie habituelle des animalistes sans forcément sombrer dans l’excès inverse qui consisterait à tout accepter au nom de la défense des éleveurs. Il est probable que des veaux dont je me suis occupée se soient retrouvés dans un élevage d’engraissement aussi dégueulasse (je pèse mes mots) que ce que montre la dernière publication de L214, et j’en suis profondément attristée et furieuse.

Certains éleveurs ont fait le choix d’engraisser eux-mêmes leurs mâles dans des conditions respectables et c’est heureux. D’autres, par manque de temps, d’espace ou d’envie vendent leurs mâles à des engraisseurs. Ça n’est pas un mauvais choix dans l’absolu : l’élevage laitier est extrêmement contraignant et il est tout à fait compréhensible qu’ils ne souhaitent pas se rajouter du travail. Mais s’ils acceptent ou justifient que leurs bêtes soient ainsi traitées, s’ils ne sont pas les premiers à monter au créneau pour dénoncer ces traitements abjects réservés aux veaux, ils ne gagneront pas en crédibilité et encore moins en soutien. L’agribashing systématique est stupide, je suis certaine qu’il y a nombre d’engraisseurs respectables,  mais tolérer et/ou justifier l’intolérable revient à tendre le bâton pour se faire battre.

J’ose espérer que les éleveurs concernés par cet élevage d’engraissement abject sauront prendre les mesures qui s’imposent pour que cela cesse. Si ces pratiques ne sont pas fermement et publiquement condamnées par les professionnels, ils s’en font les complices et leurs discours perdront toute crédibilité vis-à-vis du grand public. Quand les choses s’améliorent, il faut le dire ; quand il y a des dérives, il faut les dénoncer.

DES VEAUX ET DES VAUTOURS

Hier, juste avant d’aller bosser, j’ai lu un énième article qui explique que les éleveurs maltraitent les veaux de tout un tas de façons. Je reviendrai plus tard sur le contenu de cet article, pour expliquer – encore – pourquoi ce qui est vu comme de la maltraitance n’en est pas.

En arrivant à la ferme, comme chaque semaine, on a fait un point de situation avec le patron : quelle vache a vêlé, qui doit vêler dans la semaine, qui a fait des bêtises, de quelles natures étaient ces bêtises, où en sont les cultures… Certaines de ces informations me sont indispensables pour faire ma part de boulot, d’autres ne me servent concrètement à rien, mais il me semble impossible de travailler en élevage sans prêter attention à l’ensemble de ce qui le constitue. Techniquement, c’est possible, mais c’est triste. Ce sont des métiers qu’on fait parce qu’on les aime, pas juste pour gagner des sous. Nous avons donc fait le point, et ces jours-ci, il y a eu une triste nouvelle.

Ma copine Melba a vêlé. Le vêlage s’est bien passé et Melba va très bien. Malheureusement, ça n’est pas le cas de son veau, une petite femelle. Normalement, un veau se met rapidement sur ses pattes. C’est une affaire de minutes. Mais ce veau là ne se levait pas. Elle a très vite été transportée au frais, et il a fallu deux personnes pour la nourrir, vu qu’elle ne tenait pas du tout debout. Le lendemain matin, elle était toujours couchée. Le patron n’a pas attendu plus longtemps : il a immédiatement appelé la vétérinaire qui n’a pas traîné et est venue tout de suite. Elle a diagnostiqué un problème intestinal et est intervenue au plus vite : perfusion pour éviter la déshydratation, anti-inflammatoire, antibiotique à large spectre. Mais quelques minutes après l’arrivée de la vétérinaire, le cœur du veau s’est arrêté. La vétérinaire n’a pourtant pas abandonné et a tenté un massage cardiaque. Sans succès. Il était impossible de faire plus ou de faire mieux. Malheureusement, parfois, il n’y a en réalité rien à faire.

Les cyniques ne manqueront pas d’imaginer que tous ces soins n’ont été prodigués que pour des raisons économiques. Dans le monde réel, un éleveur, qui plus est un éleveur qui a quarante ans de métier dans les pattes, sait pertinemment qu’il y a très peu de chances de sauver un nouveau-né qui se porte mal. Comme tous les nouveaux-nés, les veaux de moins de quarante-huit heures sont fragiles. Un éleveur sait également que le coût du traitement sera le même qu’il fonctionne ou pas, et que les tarifs vétérinaires ne sont pas donnés. Non que ça ne le vaille pas, tout le monde doit pouvoir vivre de son boulot. Mais si l’éleveur accepte de payer le vétérinaire avec peu de chances de sauver un veau, ça n’est pas que pour des raisons financières, c’est aussi une question de principe : quand on a la responsabilité d’animaux, ça inclus la responsabilité d’en prendre soin, de s’occuper de leur santé, d’essayer de les sauver, même, parfois – souvent – quand ça peut être un non-sens économique. C’est une question de principe, c’est aussi une question d’honneur.

J’écoutais le patron m’expliquer ce qui s’était passé. Je me disais que son honneur était sauf : il a fait tout ce qu’il pouvait pour sauver le veau de Melba. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser à cet article lu quelques minutes plus tôt mettant une fois de plus en cause l’honneur des éleveurs. Tous ces gens qui font des « enquêtes », tous ces gens qui vendent des articles sur la base de ces « enquêtes » ne sont jamais là pour voir tout ce qui peut être fait au quotidien pour soigner les bêtes, jusqu’à tenter l’impossible, alors même que cet impossible coûte beaucoup d’argent dans un contexte où les productions agricoles leur sont payées à des tarifs parfaitement ridicules. Le travail bien fait ne paie pas, contrairement aux « enquêtes » partisanes et bâclées.

Si un de ces « enquêteurs » était venu après tout ça, il aurait trouvé un petit cadavre de veau. Il l’aurait photographié. Il en aurait conclu que, dans cet élevage, on tue des veaux, ou qu’on les laisse mourir, et le grand public aurait braillé en chœur à l’ignominie. Il n’y a jamais personne pour photographier une vétérinaire qui tente un massage cardiaque. Il n’y a jamais personne pour filmer l’éleveur qui paie la facture. Tels des vautours, ces « enquêteurs » et les médias qui leur donnent la parole n’aiment que les cadavres. Vous me permettrez d’avoir plus de respect pour ceux qui ont le sens de l’honneur.

L’EMPLOYÉE DU MOIS

Ce mois-ci, c’est Fasila qui est l’employée du mois. C’est à dire que c’est elle qui donne le plus de lait. Je le sais parce qu’hier, c’était le contrôle laitier mensuel, un moment très important pour un élevage.

Le contrôle laitier est réalisé en deux fois : une fois à la traite du soir, puis à celle du lendemain matin, ce qui permet de savoir combien une vache produit de lait en vingt-quatre heures. Dans l’idéal, il devrait y avoir douze heures entre chaque traite, mais très peu d’éleveurs fonctionnent ainsi pour des raisons pratiques : si vous voulez faire la traite du soir à 17h30 – comme c’est le cas là où je travaille – et que vous voulez respecter cette tranche de douze heures, alors il faut faire la traite du matin à 5h30. Certes, les éleveurs sont matinaux, mais beaucoup n’ont pas très envie de se lever à cinq heures du matin. Donc la traite du matin est à 7h30, si bien que les vaches donnent plus de lait le matin que le soir, raison pour laquelle on fait deux prélèvements plutôt que d’en multiplier un par deux. Évidemment, chacun est libre de ses horaires, et ça peut beaucoup varier d’une ferme à l’autre, selon les envies et besoins des éleveurs, mais aussi en fonction de la présence ou pas d’un salarié. Dans tous les cas, une fois qu’on a fixé des horaires, on s’y tient : la vache est un animal d’une grande ponctualité, et si vous êtes en retard pour la traite, soyez certain de vous faire meugler aux oreilles.

Pour réaliser le contrôle laitier, on installe des verres doseurs sur chaque poste de traite. Une dérivation prélèvera une petite partie du lait, ainsi, on saura exactement quelle quantité de lait produit chaque vache. Mais ça n’est pas tout ! Sur ce lait, on va encore prélever une petite quantité, quelques centilitres, qu’on mettra dans des petits pots numérotés, et chaque petit pot sera analysé en laboratoire. On saura donc non seulement qui est l’employée du mois, mais aussi dans quel état de santé est la vache, quelle est la qualité du lait qu’elle donne, est-ce qu’il est très gras ou pas, quelle quantité de protéines il contient et on pourra même comparer les résultats d’une génération à l’autre afin d’améliorer la sélection génétique dans l’élevage. Le contrôle laitier mensuel de la vache, c’est un peu comme votre prise de sang annuelle.

Dans certaines fermes, le contrôle laitier est réalisé par un prestataire de service. Dans d’autres, l’éleveur le fait lui-même, essentiellement pour faire une petite économie – le prestataire ne travaille évidemment pas gratuitement – mais il peut aussi arriver que l’éleveur ne s’entende pas avec le prestataire et préfère le congédier. Je ne saurais dire à quelle fréquence ce second cas se produit, mais j’ai déjà travaillé dans une ferme où le contrôleur laitier avait été prié de ne plus venir parce qu’il criait sur les vaches quand ça n’allait pas assez vite à son goût.

Mieux vaut être deux, pour réaliser ce contrôle : l’un fait la traite normalement, l’autre note méticuleusement les quantités de lait dans un tableau en face du nom et/ou du numéro de travail – le numéro qui figure à la fois sur sa boucle d’oreille et sur son passeport – de l’animal. Mon patron considérant qu’une vache n’est pas un numéro, on note son nom. Celui qui prend les notes prépare aussi les gobelets à envoyer à l’analyse. Mais, me direz-vous, si l’éleveur s’auto-contrôle, il peut tricher ! Techniquement, oui, il peut. Mais ça n’aurait aucun sens. La coopérative se fiche pas mal de savoir que c’est Fasila l’employée du mois et Illico la plus mauvaise productrice de lait cette fois-ci : c’est la qualité de l’ensemble du lait qui l’intéresse. Le contrôle est utile pour l’éleveur, pas pour l’acheteur, ça ne sert donc absolument à rien de tricher. Avec ce contrôle, outre la sélection génétique, l’éleveur pourra intervenir, par exemple, sur les rations alimentaires pour améliorer la qualité du lait. Il saura aussi que telle vache produit trop de cellules. Ce qu’on appelle cellule, pour faire simple, ce sont des globules blancs. S’il y en a beaucoup, c’est que la mamelle n’est pas en bonne santé. Ça n’est absolument pas toxique, mais ça empêche de transformer le lait en fromage. Donc le lait est moins bien payé, puisque le prix fixé par les laiteries dépend aussi de la qualité du lait fourni. Et surtout, ça veut dire que la vache a besoin de soins. Si la plupart des mammites donnent des signes visibles sans contrôle laitier, ça n’est pas le cas de ce qu’on nomme les mammites sub-cliniques, d’où l’importance de ce contrôle pour la santé des animaux autant que pour la qualité du lait.

La quantité de lait produite par une vache dépend aussi d’un cycle naturel. Plusieurs mois après le vêlage, elle produit forcément moins. Si une vache produit vraiment peu alors qu’elle ne devrait normalement partir en congé maternité que plusieurs jours ou semaines plus tard, alors elle pourra être tarie plus tôt que prévu. C’est le cas de Illico, ce mois-ci : elle devait partir en congé maternité le dernier jour de ce mois de juillet, mais elle produit tellement peu qu’elle sera aussi bien à se concentrer sur son veau dans la pâture-maternité, elle sera donc tarie ce week-end.

Bien sûr, vous allez me demander combien de lait produit quotidiennement une vache, et évidemment, je vais vous répondre « ça dépend ». Ça dépend de sa race, de son âge, d’où elle en est dans son cycle de lactation et de ce qu’elle mange. Une Prim’Holstein au top de sa forme pourra donner sans problème trente litres de lait par jour, en deux fois, mais un lait relativement maigre, une Jersiaise dans le même état donnera moitié moins, mais vous aurez quasiment du beurre au pis.

Pour ma part, j’aime bien participer au contrôle laitier, parce que c’est le seul jour du mois où je travaille directement avec le patron, c’est donc le seul jour où on peut causer tranquillement des dernières bêtises des vaches. Et c’est aussi le seul jour où le cas échéant on est deux pour apprendre au nouveau-né du jour à boire au seau, et c’est beaucoup plus facile à deux, mais ça, c’est une autre histoire pour un autre jour.

COMPASSION ANIMALE 1 – RENTABILITÉ 0

Lorsque la patronne attelle la remorque-bétaillère au tank, ça n’est jamais bon signe. Les copines qui y montent… ne reviennent pas.

J’observe la patronne depuis quelques jours : elle s’agite, plaque la paume de sa main sur le front et se frotte.

« Trop de bêtes, pas assez de place, blablabla. »

Elle a téléphoné pour dire que : « Huit seraient du convoi. » C’était la semaine dernière. Puis elle a téléphoné à nouveau il y a quatre jours :

« Finalement, six seulement. »

Six quoi ?

Ce matin, elle est de nouveau agitée. V’là qu’elle arpente la bergerie de long en large. Elle marmonne :

« Non pas Inès, pas Nenès… Non ! »

En début d’après-midi, re-téléphone : « Quatre seulement. »

Elle attelle la remorque et se dirige vers le parc. Revient avec Harlem (je l’aime bien avec ses pis comme des cacahuètes, la patronne l’appelle « la mère pisse trois gouttes »), Hermès (estropiée par un renard, elle n’ a qu’une seule mamelle, mais qu’elle est belle avec ses pampilles !), Hooligan (quelle peau de vache celle-ci ! Et quel mauvais goût ! Elle n’a d’yeux que pour ce dadet de Hélios) et Rebecca (demi-portion de chèvre qui ressemble à une chèvre naine qui aurait rétréci au lavage).

Patronne reste plantée là avec les copines autour d’elle. Que peut elle attendre ainsi ?

« Peux pas… Peux pas… »

Finalement elle décroche la remorque et téléphone une nouvelle fois :

« Salut. Finalement, pas de réforme. M’attends pas, charge. À plus. »

Patronne gratte le front de Hermès et lui dit :

« Casse-toi, pelle à tarte ! Et MERCI ? Ça t’écorcherait le gosier ? DE RIEN, espèce de carnes ! Je le paierai. Ou pas. Rentabilité de mes fesses ! »

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