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I’M A POOR LONESOME COW-GIRL


Je l’ai soigneusement nettoyé, et puis j’ai raccroché le vieux tablier bleu à sa patère, dans la laiterie, derrière le tank à lait, entre le tablier du patron et celui de la patronne, verts, ceux-là. Je n’ai jamais pu me résoudre à utiliser l’un des leurs. Ils n’auraient rien dit, j’en suis sûre, mais je ne sais pas … Chacun sa place …
J’ai pris une grosse inspiration. J’essaie de ne pas pleurer. Je suis allée m’occuper des veaux pendant que le bac de lavage de la machine à traire se remplissait. Je libère les cornadis, remplis les seaux de granules pour le lendemain matin, mets de l’eau à celui qui sera bientôt sevré et rejoindra une case collective, et du foin dans le râtelier des plus grands. Un câlin à chacun. Le veau de Mangue n’a que deux jours, il ressemble à un petit faon dalmatien. Celui d’Illico a un jour de plus. C’est un très gros veau, un croisé blanc-bleu-belge qui ressemble à une grosse peluche.
Respire.
Je retourne dans la salle de traite. Le lavage part. Voilà. J’ai fini. J’ai fini la traite de ce soir, la dernière ici après presque quatre ans. Les patrons prennent une retraite bien méritée. Les repreneurs sont jeunes et n’ont pas besoin de moi. Un autre troupeau m’attend, ailleurs. Mais il faut dire adieu à celui-là. Mon premier troupeau. J’en ai vu d’autres, mais aucun aussi longtemps, aussi régulièrement. Respire.
Rien, absolument rien ne me prédestinait à devenir vachère sur le tard. Née en ville, ancienne végétarienne avec des idées très arrêtées sur l’élevage, des boulots, j’en ai fait plein. Des boulots abscons. Des boulots passionnants. J’ai répondu au téléphone, vendu et écrit des livres, accompagné des humains abîmés, ramassé des patates, nettoyé des écuries… Jamais je n’ai eu autant de mal avec un dernier jour. J’ai atterri là à cause de – grâce à – mon patron qui ne l’était pas encore. C’est mon voisin. Je le regardais bosser. J’entendais ses vaches pousser des cris quand son tracteur approchait. Je voyais ses vaches se précipiter vers lui quand il longeait une pâture. Ça ne collait pas avec mes idées arrêtées sur l’élevage. Alors j’ai voulu savoir. Je lui ai demandé si je pouvais venir assister à une traite, il a accepté et m’a appris les bases. J’ai adoré, y suis retournée plusieurs fois, puis j’ai trouvé une formation pour en apprendre plus, et la vie faisant parfois des blagues, il s’est trouvé qu’il a eu besoin de main d’œuvre à peine avais-je fini la formation. J’ai signé chez lui il y a presque quatre ans et pendant presque quatre ans, il a continué à m’apprendre des tas de choses. A chaque fois que j’avais l’illusion d’avoir tout compris, il se passait quelque chose pour qu’il m’en apprenne encore.
Maintenant, c’est fini. Respire.
Je ne peux pas partir sans aller voir mes copines une dernière fois. Je vais faire le tour de l’étable. Mangue vient me voir tout de suite. Mangue, le chef du gang des copines – Marquise, Melba (la plus belle !) et dans une moindre mesure, Mascotte. Un câlin à chacune. Attirées par cet attroupement saugrenu, d’autres rappliquent. Miranda, Miami. Je les ai toutes vues veaux. Respire.
Je devrais être partie depuis longtemps. Je ne peux pas. Je veux dire au revoir à tout le monde. Jamila, que j’ai vue très malade, un sale virus dans l’intestin. Le véto prédisait le pire : soixante-quinze pourcents de mortalité. Elle a eu deux veaux depuis, et elle va très bien, avec son sale caractère. Les longues à traire : Génération et Laitière. Les nourrices, Java et Fasila, Fasila la baveuse. llico qui me rendait dingue à appuyer sur l’interrupteur du jet à haute pression avec la langue et qui m’a bien attristée quand elle a arrêté de le faire. La reine des trouillardes qui fuit devant son ombre : Mazurka. Les plus vieilles : Felicita, la seule qui un jour m’a tapée et a failli me casser le bras, je ne saurai jamais pourquoi, et Fanny. Javanaise la chatouilleuse au nez rose. Nouveauté, dite Grosse Tête, la vache la plus lente de l’univers et Malpolie qui ne dit jamais bonjour, mais qui aujourd’hui veut bien me renifler. Et la bouseuse patentée : Harissa. Elles sont toutes là à se demander ce que je fiche là. Et voilà Nacre. Nacre, la vache la plus amicale qu’on puisse rencontrer. Forcément, ça ne sert plus à rien que je respire, c’est fichu : je pleure, maintenant. Nacre me met des grands coups de langue râpeuse sur la joue tandis que Nature a posé sa tête contre ma cuisse pour mieux se faire gratter le chignon.
Je sais bien qu’il faut que je parte ! Mais encore un instant. J’ai encore besoin de rester parmi elles. J’ai besoin de penser à celles qui ne sont pas dans le troupeau parce qu’elles sont taries. Gaïa la vache qui tousse quand elle n’est pas contente. Javalight qui a besoin de faire un tour de piste pour bouser avant d’aller sur le quai de traite. Fiesta, la vieille et grosse Fiesta au cou de laquelle un jour je m’agrippais pour ne pas me faire piétiner et qui n’en remua pas une oreille. Et puis, je pense aussi à celles qui sont parties. La grosse et immense Flûte qui à la fin de sa vie devint si agressive avec les autres vaches qu’il fallut s’en débarrasser parce qu’elle cassa la patte d’une jeune vache. Flambie, la première vache que je découvris morte sans qu’on sache bien pourquoi et qui m’obligea bien malgré elle à devoir admettre que quiconque choisit de travailler avec le vivant choisit aussi d’affronter la mort. Douchka, ma bonne vieille et douce Douchka ! Californie au long pis, Jabadao qui me faisait vivre l’enfer et que pourtant je pleurais le jour où il fallut l’euthanasier.
Nacre est toujours là à essayer de me manger les cheveux. Les vaches commencent toutes à s’énerver, ma présence parmi elles à cette heure est trop incongrue. Je ne peux pas rester là toute la nuit, il faut bien que je parte. Je m’y résous à contrecoeur.
La météo a décidé de coller au moment, la radio aussi. Un brouillard a recouvert les pâtures alentours, l’autoradio crache un vieux blues un peu sale.
C’est terrible de devoir quitter des copines qu’on a vu pour certaines naître, grandir et vêler. J’en rencontrerai d’autres, mais il faudra du temps pour retisser tous ces liens. Maintenant j’en suis certaine : si l’humanité, dans l’antiquité, a fait des vaches des divinités, ça n’est pas seulement parce qu’elles nous nourrissent, c’est aussi parce que leur capacité à nous sentir, à sentir nos émotions, va bien au-delà de la capacité d’empathie des humains. J’ignore comment elles font, mais elles nous équilibrent. Je dois quitter mes copines, mais je ne pourrai plus jamais vivre loin des vaches.
Je rentre chez moi bien triste. Ce soir, I’m a poor lonesome cow-girl.

BIJOUX ET MAQUILLAGES, LA COQUETTERIE BOVINE

Peut-être qu’en vous promenant le long des pâtures, vous avez constaté que certaines vaches portent un bracelet fluo tandis que d’autres arborent un trait de maquillage rouge au niveau de la mamelle ou des pattes. Vestige de leur visite à un festival ? Coquetterie ? Volonté esthétique des éleveurs ?

Bien évidemment, rien de tout ça, mais ces marquages provisoires sont d’une importance fondamentale : c’est ainsi qu’un éleveur communique une information essentielle à son ou ses salariés, à moins qu’il ne les utilise comme aide-mémoire pour lui-même. Chaque élevage utilise son propre code couleur. Il n’y a aucune sorte de norme légale, ça n’a même rien d’obligatoire, mais c’est absolument indispensable pour éviter les incidents graves, comme d’envoyer le lait d’une vache sous traitement antibiotique dans la cuve à lait.

Les traits rouges sur la mamelle sont une constante, autant que j’aie pu le constater. On signale ainsi un quartier malade, voire un quartier qui ne fonctionne plus du tout, la plupart du temps parce qu’une mammite l’aura fortement abîmé, définitivement ou provisoirement. Jolie, par exemple, lors de sa précédente lactation, arborait un trait rouge sur le quartier arrière-droit de sa mamelle. Ainsi, je savais d’un seul coup d’œil qu’il ne fallait pas traire ce quartier. Dans ce cas-là, on met un bouchon sur le godet de la griffe qui correspond à ce quartier afin de traire les trois autres sans toucher à celui-là. Pour Jolie, ça n’était que provisoire : depuis qu’elle a eu son dernier veau, tout est rentré dans l’ordre, elle n’a plus de trait rouge et on peut traire les quatre quartiers. Par contre, Janny a un quartier définitivement hors service, elle a donc en permanence ce fameux trait rouge. Il s’agit d’une simple craie grasse adaptée pour cet usage. Et à vrai dire, je n’ai pour ma part plus du tout besoin de voir ce trait rouge pour reconnaître Janny. Quant au patron, il n’utilisait aucun marquage avant mon arrivée : il connaît parfaitement chacune de ses vaches et n’a nullement besoin de se rappeler à lui-même quelle vache a un quartier dysfonctionnel. Mais il vaut mieux trop de précautions que pas assez, et il continue à marquer Janny.

Les traits rouges sur les pattes signalent une vache sous antibiotique. Comme il est absolument hors de question de commettre la moindre erreur sur ce point, on n’hésite pas à leur maquiller les pattes comme des voitures volées. On sait ainsi d’un seul coup d’œil que le lait de cette vache doit être écarté du reste et jeté. On procédera ainsi pendant toute la durée de traitement et même pendant une semaine après la fin dudit traitement afin d’être absolument certain que la vache aura bien éliminé la moindre molécule d’antibiotique. Pour écarter son lait, c’est fort simple : on crée une dérivation sur la machine à traire et son lait va dans un pot à lait et non dans la cuve. Ensuite, on passe un coup de jet d’eau dans la griffe pour bien la rincer. On ne plaisante pas avec les antibiotiques.

Les bracelets peuvent être utilisés pour signaler plusieurs situations. Là où je travaille, c’est très simple : un bracelet rose signale une vache qui vient de vêler. Elle ne produit donc pas du lait mais du colostrum destiné à son veau. On effectuera donc là aussi une dérivation pour recueillir le précieux colostrum et, après la traite, on le donnera au nouveau-né concerné. Une vache portera ce bracelet pendant une semaine après la date du vêlage.

Les bracelets jaune, eux, désignent les génisses qui n’ont pas encore vêlé. Inutile de les traire : elles ne produisent pas encore de lait. Elles sont là pour apprendre à passer en salle de traite, à patienter dans le parc d’attente, s’habituer aux bruits et à rester calmes entre deux copines. Ce temps-là leur permet également de trouver leur place dans la hiérarchie du troupeau quelques semaines avant le vêlage et ce afin de limiter le stress en les contraignant à faire face à plusieurs changements en même temps. Si, le même jour, elles devaient vêler pour la première fois, rencontrer leur nouveau troupeau et être confrontées au nouvel environnement qu’est la salle de traite, ça ferait vraiment beaucoup pour une seule vache ! Alors le patron procède par étape. Ça n’est pas forcément le cas dans tous les élevages, mais en causant avec des collègues, j’ai découvert à quel point c’est pourtant une étape indispensable : ses vaches, contrairement à d’autres, ne tapent jamais.

Voilà comment on évite les erreurs avec de simples marquages. Néanmoins, les bracelets ont un inconvénient : parfois, ils se détachent. Ce sont de simples velcros, et parfois, d’un coup de patte, d’un coup de langue ou d’une balade dans les broussailles, la vache s’en débarrasse. C’est ce qui m’est arrivée hier. Les cinq premières vaches à traire sont entrées sur le quai et j’ai tout de suite trouvé très bizarre que Flûte soit parmi elles. Flûte est une feignasse à grosse mamelle et trayons courts caractéristiques. Elle passe toujours sur le quai de droite parmi les dernières. Et voilà que ma Flûte était parmi les premières sur le quai de gauche ! Bien sûr, j’ai trouvé ça étrange, mais il arrive qu’une vache change ses habitudes. J’ai procédé comme d’habitude : j’ai nettoyé sa mamelle, et tiré les premiers jets de lait à la main – on procède ainsi afin de vérifier qu’il n’y a pas de mammite. Mais ça n’était pas du lait qui sortait de la mamelle de Flûte ! C’était très jaune, très gras, bref : du colostrum ! Ça n’était pas Flûte, mais je ne suis pas complètement à côté de la plaque : c’était sa fille, Indienne, qui a exactement la même mamelle ! Je n’ai pas retrouvé le bracelet, mais son veau – une jolie petite femelle très sympa – a bien eu son colostrum. Et j’ai été rudement contente que ce détachage de bracelet arrive maintenant que je suis rodée à la traite plutôt que lors de ma première semaine !

L’EMPLOYÉE DU MOIS

Ce mois-ci, c’est Fasila qui est l’employée du mois. C’est à dire que c’est elle qui donne le plus de lait. Je le sais parce qu’hier, c’était le contrôle laitier mensuel, un moment très important pour un élevage.

Le contrôle laitier est réalisé en deux fois : une fois à la traite du soir, puis à celle du lendemain matin, ce qui permet de savoir combien une vache produit de lait en vingt-quatre heures. Dans l’idéal, il devrait y avoir douze heures entre chaque traite, mais très peu d’éleveurs fonctionnent ainsi pour des raisons pratiques : si vous voulez faire la traite du soir à 17h30 – comme c’est le cas là où je travaille – et que vous voulez respecter cette tranche de douze heures, alors il faut faire la traite du matin à 5h30. Certes, les éleveurs sont matinaux, mais beaucoup n’ont pas très envie de se lever à cinq heures du matin. Donc la traite du matin est à 7h30, si bien que les vaches donnent plus de lait le matin que le soir, raison pour laquelle on fait deux prélèvements plutôt que d’en multiplier un par deux. Évidemment, chacun est libre de ses horaires, et ça peut beaucoup varier d’une ferme à l’autre, selon les envies et besoins des éleveurs, mais aussi en fonction de la présence ou pas d’un salarié. Dans tous les cas, une fois qu’on a fixé des horaires, on s’y tient : la vache est un animal d’une grande ponctualité, et si vous êtes en retard pour la traite, soyez certain de vous faire meugler aux oreilles.

Pour réaliser le contrôle laitier, on installe des verres doseurs sur chaque poste de traite. Une dérivation prélèvera une petite partie du lait, ainsi, on saura exactement quelle quantité de lait produit chaque vache. Mais ça n’est pas tout ! Sur ce lait, on va encore prélever une petite quantité, quelques centilitres, qu’on mettra dans des petits pots numérotés, et chaque petit pot sera analysé en laboratoire. On saura donc non seulement qui est l’employée du mois, mais aussi dans quel état de santé est la vache, quelle est la qualité du lait qu’elle donne, est-ce qu’il est très gras ou pas, quelle quantité de protéines il contient et on pourra même comparer les résultats d’une génération à l’autre afin d’améliorer la sélection génétique dans l’élevage. Le contrôle laitier mensuel de la vache, c’est un peu comme votre prise de sang annuelle.

Dans certaines fermes, le contrôle laitier est réalisé par un prestataire de service. Dans d’autres, l’éleveur le fait lui-même, essentiellement pour faire une petite économie – le prestataire ne travaille évidemment pas gratuitement – mais il peut aussi arriver que l’éleveur ne s’entende pas avec le prestataire et préfère le congédier. Je ne saurais dire à quelle fréquence ce second cas se produit, mais j’ai déjà travaillé dans une ferme où le contrôleur laitier avait été prié de ne plus venir parce qu’il criait sur les vaches quand ça n’allait pas assez vite à son goût.

Mieux vaut être deux, pour réaliser ce contrôle : l’un fait la traite normalement, l’autre note méticuleusement les quantités de lait dans un tableau en face du nom et/ou du numéro de travail – le numéro qui figure à la fois sur sa boucle d’oreille et sur son passeport – de l’animal. Mon patron considérant qu’une vache n’est pas un numéro, on note son nom. Celui qui prend les notes prépare aussi les gobelets à envoyer à l’analyse. Mais, me direz-vous, si l’éleveur s’auto-contrôle, il peut tricher ! Techniquement, oui, il peut. Mais ça n’aurait aucun sens. La coopérative se fiche pas mal de savoir que c’est Fasila l’employée du mois et Illico la plus mauvaise productrice de lait cette fois-ci : c’est la qualité de l’ensemble du lait qui l’intéresse. Le contrôle est utile pour l’éleveur, pas pour l’acheteur, ça ne sert donc absolument à rien de tricher. Avec ce contrôle, outre la sélection génétique, l’éleveur pourra intervenir, par exemple, sur les rations alimentaires pour améliorer la qualité du lait. Il saura aussi que telle vache produit trop de cellules. Ce qu’on appelle cellule, pour faire simple, ce sont des globules blancs. S’il y en a beaucoup, c’est que la mamelle n’est pas en bonne santé. Ça n’est absolument pas toxique, mais ça empêche de transformer le lait en fromage. Donc le lait est moins bien payé, puisque le prix fixé par les laiteries dépend aussi de la qualité du lait fourni. Et surtout, ça veut dire que la vache a besoin de soins. Si la plupart des mammites donnent des signes visibles sans contrôle laitier, ça n’est pas le cas de ce qu’on nomme les mammites sub-cliniques, d’où l’importance de ce contrôle pour la santé des animaux autant que pour la qualité du lait.

La quantité de lait produite par une vache dépend aussi d’un cycle naturel. Plusieurs mois après le vêlage, elle produit forcément moins. Si une vache produit vraiment peu alors qu’elle ne devrait normalement partir en congé maternité que plusieurs jours ou semaines plus tard, alors elle pourra être tarie plus tôt que prévu. C’est le cas de Illico, ce mois-ci : elle devait partir en congé maternité le dernier jour de ce mois de juillet, mais elle produit tellement peu qu’elle sera aussi bien à se concentrer sur son veau dans la pâture-maternité, elle sera donc tarie ce week-end.

Bien sûr, vous allez me demander combien de lait produit quotidiennement une vache, et évidemment, je vais vous répondre « ça dépend ». Ça dépend de sa race, de son âge, d’où elle en est dans son cycle de lactation et de ce qu’elle mange. Une Prim’Holstein au top de sa forme pourra donner sans problème trente litres de lait par jour, en deux fois, mais un lait relativement maigre, une Jersiaise dans le même état donnera moitié moins, mais vous aurez quasiment du beurre au pis.

Pour ma part, j’aime bien participer au contrôle laitier, parce que c’est le seul jour du mois où je travaille directement avec le patron, c’est donc le seul jour où on peut causer tranquillement des dernières bêtises des vaches. Et c’est aussi le seul jour où le cas échéant on est deux pour apprendre au nouveau-né du jour à boire au seau, et c’est beaucoup plus facile à deux, mais ça, c’est une autre histoire pour un autre jour.

IL Y A DU PUS DANS LES COLONNES DE CAUSETTE

Causette est un magazine censément féministe, en tout cas fortement parisianiste comme nous allons le voir. On y trouve des tas d’articles sur des tas de sujets écrits par des tas de journalistes, mais de toute évidence, par des journalistes qui se contentent de recopier gaiement, en dessins, les publications de suceurs de navets qui n’ont eux-mêmes jamais fichu les pieds dans une étable. Et voilà comment un magazine, que d’aucuns considéreront comme sérieux, se retrouve à imprimer des carabistouilles épouvantables. Nous allons donc nous permettre ici de faire leur travail et de vous relater comment se passent les choses sur le terrain, c’est-à-dire loin de l’imagination féconde des journalistes Parisiennes. Tous les dessins sont issus du magazine Causette publié en juin 2017.

Vous pardonnerez la longueur de cet article : malheureusement, si une bêtise tient facilement en deux coups de crayon et une phrase, les métiers de l’élevage sont techniques et il faut bien plus d’espace pour les expliquer.

« Une femelle est inséminée parfois dès l’âge de 15 mois »

Pour commencer, quelle vache ? Parce que des vaches, il y en a de tas de races différentes, et toutes ne se développent pas de la même façon. Prenons la Jersiaise, par exemple : au-delà de deux ans, si elle n’a jamais eu de veau, elle a tendance à devenir stérile. Quand je suis allée chercher ma Jersiaise, l’éleveur a bien insisté sur ce point : « Ne venez pas râler si vous tardez trop à la faire inséminer, je vous aurais prévenue ! ». Il en va différemment pour d’autres races, mais toutes ont un point commun : plus le vêlage est tardif, plus les conditions de vêlage sont difficiles. En effet, plus une génisse vieillit sans avoir de veau, plus elle fait du gras, et plus elle fait du gras, plus le vêlage sera à risque. Le veau peut avoir du mal à sortir et mourir, et la vache peut en mourir à son tour. Faut-il, pour faire plaisir aux magazines parisiens, inséminer les vaches plus tard et prendre le risque de la voir mourir au vêlage ?

Cela dit, j’aimerais beaucoup savoir d’où tombe ce chiffre péremptoire de « 15 mois ». Car , vous le découvrirez au fil des articles proposés ici, la réponse la plus courante à toutes les questions qu’on puisse se poser sur l’élevage est : « Ça dépend. » L’âge de la première insémination n’y coupe pas. Ma vache a été inséminée à 20 mois, mais je suis une particulière, pas une éleveuse. 15 mois correspond en réalité à l’âge minimal recommandé, la puberté chez la vache surgissant entre 7 et 15 mois. Mais si vous demandez aux éleveurs, certains vous diront 16 mois, d’autres 18 … Peut-être est-ce l’anthropomorphisme qui leur fait imaginer que 15 mois chez la vache est l’équivalent de 15 mois chez l’humain, allez savoir …

« Les traites ne s’interrompent que le 9e et dernier mois de la gestation »

Là, vraiment, du fond du cœur : mouarf. Oui : mouarf.

Personne ne fait ça. C’est un non-sens absolu. Si une vache passe toute son énergie dans le lait, au final elle vêlera d’un petit veau rabougri et faiblard. Voire mort. Et ne serait-ce que sur un plan économique, ça ne serait l’intérêt de personne. Quand la date du vêlage approche et/ou que sa production de lait commence à chuter, la vache gestante part en congé pré-maternité. Combien de temps avant ? Ça dépend – je vous avais prévenu ! Prenez Fiesta, par exemple : la seule vache du troupeau qui n’est pas ma copine. Normalement, dans l’élevage où je bosse, les vaches partent en congé deux mois avant le vêlage. Mais comme sa production de lait chutait et qu’en plus elle est pénible, avec son sale caractère, elle est partie en vacances hier, soit deux mois et demi avant la date prévue du vêlage, sachant qu’il n’est pas rare du tout qu’une vache dépasse le terme de une à deux semaines. Fiesta a donc rejoint ses copines dans la pâture-maternité où elle pourra brouter et ruminer à l’ombre jusqu’au vêlage qui s’effectuera au même endroit.

« Au bout de cinq ans, elles partent à l’abattoir »

L’aînée du troupeau auprès duquel je travaille s’appelle Californie. Elle a huit ans et n’a rien d’une exception. Il n’est nullement prévu de l’envoyer à l’abattoir cette année, ni l’année prochaine. J’ai travaillé dans un autre élevage où l’aînée – qu’elle me pardonne, j’ai oublié son nom – avait douze ans. Cinq ans, c’est l’âge de Fiesta, et il n’est pas du tout prévu que son veau à venir soit le dernier pour elle. Ci-dessous, je vous présente Rosée. Rosée est née en 2000 tout pile, elle a dix-sept ans. Elle est toujours bien vivante, elle vit en Auvergne. Rosée devait être menée à l’abattoir, mais elle a fauté. Elle a cassé des clôtures pour rejoindre le taureau de sa ferme, et malgré son grand âge, elle a mis au monde un petit veau tout noir et en pleine forme. C’est la meneuse de son troupeau, elle est têtue comme on l’est tous en devenant vieux et ses éleveurs ne veulent plus la mener à l’abattoir. En dix-sept ans, ils se sont trop attachés à elle, elle ira donc dans une pâture-maison de retraite. Mais pour cette année, elle donne encore du lait.

Mais où diantre les Parisiens de presse vont-ils chercher leurs chiffres ?

« Nourri avec un aliment artificiel »

Accrochez-vous, j’ai un scoop qui a complètement échappé à la presse. Attention, ça va vous faire un choc ! Dans les élevages, on nourrit les veaux … avec du lait ! Incroyable, non ? Il y a des exceptions : certains éleveurs confrontés à des problèmes de diarrhées chroniques ont opté pour du lait en poudre, plus facile à digérer. Il faut savoir qu’une diarrhée peut tuer un veau. Et que le lait en poudre n’en est pas moins du lait de vache. La première semaine, le veau est même nourri exclusivement avec le lait de sa mère car le colostrum est très important pour sa santé et son développement futur. Il arrive qu’on le complète avec le colostrum congelé d’une autre vache plus âgée, donc fournissant beaucoup plus d’anticorps. Sinon, ma vache a eu son premier veau il y a deux mois, Nestor, et Nestor ne sait pas ce qu’est un un seau ou un biberon : il tête sa mère. Mais il sera en effet abattu à 6 mois : il n’y a pas circuit plus court que de ma pâture à mon congélateur.

« Aux antibiotiques qui passent dans le lait avec le pus »

Nous en arrivons-là à mon assertion préférée, car elle est encore plus stupide que les autres, si c’est possible.

En France, les contrôles sur le lait sont extrêmement stricts, n’importe quel éleveur vous l’expliquera, à condition que vous lui posiez la question. Voilà comment se passe, concrètement, la récolte du lait : tous les deux jours, le laitier vient avec son gros camion. Il branche un gros tuyau entre le tank à lait – un gros réservoir réfrigérant – et son camion, et vide l’un dans l’autre en quelques minutes. Il prélève aussi, à part, un petit échantillon, puis va dans une autre ferme et renouvelle l’opération. Quand son camion est plein, il rentre à la coopérative, où un test est effectué sur toute la cuve de lait. Si on y trouve la moindre trace d’antibiotique, le lait est jeté, et chaque échantillon est analysé. L’éleveur qui a laissé passé des antibiotiques paiera alors pour tout le camion de lait jeté, et s’il récidive, il sera exclu de sa coopérative, et n’en trouvera pas d’autre. Il sera alors ruiné. Outre l’aspect purement sanitaire qu’implique la présence d’antibiotique dans un produit alimentaire, il est aussi impossible de faire du fromage avec du lait en contenant. Lors de la traite, si une vache est sous traitement, on installe une dérivation sur la machine à traire afin de recueillir le lait dans un bidon à part, et on le jette. Toujours, dans toutes les fermes de France. Il ne peut pas y avoir d’antibiotique dans le lait. Désolée pour les « journalistes », le coup des antibiotiques dans le lait est une ânerie du dernier degré, quoique les ânes n’y sont pour rien.

Enfin, parlons mammite. La mammite est effectivement une infection de la mamelle, l’équivalent de la mastite chez la femelle de l’humain, et malheureusement, oui, ça arrive et ça produit du pus. D’ailleurs, vous noterez qu’une femme peut développer une mastite alors même que personne ne la trait. Chez les mammifères à deux ou à quatre pattes, les causes sont les mêmes : des bactéries remontent le trayon, créent une infection qui à son tour donnera du pus. En un an de traite dans une même ferme d’une grosse quarantaine de vaches, j’ai vu deux cas de mammites. On fait vraiment tout ce qu’on peut pour les éviter : on lave, on nettoie, on frotte, on sèche, on racle, mais parfois, ça arrive quand même. Alors on tire le lait à part, exactement comme pour une vache sous antibiotique, on le jette, on injecte un antibiotique dans le quartier malade et on jettera encore le lait pendant une semaine. Dans la plupart des cas, la vache guérit très vite et on n’en parle plus.

La seule explication rationnelle à ce que raconte Causette, c’est que comme beaucoup de gens, ils ont regardé une vidéo où on voyait les conséquence d’une mammite et en ont conclu que c’était la norme. C’est comme si un extra-terrestre regardait une photo de Stephen Hawking et en déduisait que tous les humains sont en chaise roulante et causent grâce à un ordinateur.

Il y avait beaucoup d’autres bêtises, dans l’article illustré de Causette, mais, en outre, n’étant pas nutritionniste, je ne me permettrai pas d’intervenir dans un domaine qui n’est pas le mien. Par contre, je passe bien plus de temps dans les élevages que mon contrat de travail ne le prévoit : le temps indispensable pour observer et apprendre. Il y a des choses qu’on ne peut pas apprendre dans les livres, ni en ligne. Causette fait le choix de relayer de la propagande qui s’appuie sur l’ignorance (ou la mauvaise foi) de ceux qui la produisent : je vous laisse tirer vos propres conclusions sur le contenu global de ce magazine.

ÇA FAIT MAL, LA TRAITE ?

Prenons quelques minutes sur la traite des vaches et une question récurrente : est-ce que les machines à traire font mal aux animaux ?

La question est parfaitement légitime : d’abord, le bout de la machine qu’on branche à la vache s’appelle une griffe et ça n’inspire rien qui vaille. J’ignore qui a eu l’idée saugrenue d’appeler ça comme ça. Ensuite, ça fait pas mal de potin, ça peut être impressionnant. Une salle de traite ressemble un peu à une soirée tekno avec un peu moins de décibels et de bpm, mais c’est tout aussi répétitif.

Voyons d’abord en quelques mots comment tout ça fonctionne.

Une pompe à vide permet de créer une aspiration non-continue : un coup à droite, un coup à gauche. D’où les bruits répétitifs.

Il y a une expérience fort simple qu’on fait toujours avec les enfants, dans les fermes, pour répondre à la question de la douleur : on prend la main de l’enfant et on la met dans la bouche d’un veau. Les veaux tètent tout ce qu’on leur donne, ou ce qu’ils attrapent eux-mêmes : un coin de pantalon, vos cheveux ou votre main. Et c’est assez impressionnant, d’abord parce que la force d’aspiration est assez conséquente pour une si petite bestiole, ensuite parce que de temps en temps le veau positionne mal sa langue et qu’on sent passer les dents sur la peau. Et le bovin a beau n’avoir qu’une seule rangée de dents, elles sont faites pour couper net l’herbe et sont aussi tranchantes que des lames de rasoir. Et oui, ça arrive qu’ils nous coupent.

Une fois que l’enfant (mais on peut le faire avec des adultes) a bien mesuré la force de succion du veau, on démarre la machine à traire et on lui fait mettre les doigts dans les godets de la griffe (le bidule qu’on branche normalement sur les trayons de la vache). Et tous les enfants sont formels : ça ne fait pas mal du tout, car les godets n’ont pas de dents et aspirent un peu moins fort qu’un veau en bonne santé.

Nous avons donc une réponse à notre question : non, la traite mécanisée ne fait pas du tout mal aux vaches. D’ailleurs, si tel était le cas, elles renâcleraient et il n’y aurait pas moyen de les faire entrer en salle de traite.

En fait, il vaut beaucoup mieux pour elles qu’elles soient traites de la sorte, plutôt que par une personne qui le ferait à la main et s’y prendrait comme un manche.

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