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PLAIDOYER POUR UN VERRE DE LAIT

J’ai mis longtemps à comprendre le désamour somme toute assez récent des Français pour le lait. Il faut dire que si je trais les vaches, je ne consomme néanmoins jamais de lait. Du fromage, de la crème, des yaourts, ou éventuellement du lait comme ingrédient, mais du lait tout seul, jamais. J’adore ça, mais comme pour beaucoup de gens, mon système digestif aime moins que moi.

C’est en retraçant mon histoire avec le lait que j’ai fini par comprendre.

Quand j’étais petite, il y avait encore dans les espaces urbains des enclaves rurales. Quelques petites fermes subsistaient et on voyait encore s’arrêter la camionnette du producteur qui venait proposer à la vente, directement devant la maison, du lait qu’on emportait avec un bidon, du fromage blanc qu’on plaçait dans un saladier, des yaourts et des petits-suisses, des œufs en vrac et du beurre coupé dans la motte. Le lait était cru et il fallait le faire bouillir, si bien qu’aujourd’hui encore, l’odeur du lait chaud me renvoie immédiatement dans la cuisine familiale, grimpée sur une chaise pour veiller à ce que ce lait ne s’échappe pas de la casserole. Et puis un jour, la camionnette a cessé de venir et on s’est mis à le consommer en briques. Plus tard, j’ai cessé d’en boire, et c’est après bien des années que j’ai redécouvert le lait.

Mon actuel voisin étant producteur de lait, j’ai trouvé idiot d’acheter des briques qui feraient des déchets alors que je pouvais simplement aller remplir des bouteilles chez lui. C’est d’ailleurs à force d’aller remplir des bouteilles à l’heure de la traite que j’ai fini par y bosser, mais c’est une autre histoire. Et avec ce lait tout droit sorti du pis des vaches, j’ai fait ce que je faisais d’habitude avec le lait, mais ça n’était pas du tout la même chose : les yaourts étaient gras, le far breton avait une onctuosité incroyable, la béchamel prenait une autre dimension. Je retrouvais l’odeur et le goût du lait qu’on achetait à la camionnette, et je réalisais que tout ce que j’avais appelé « lait » jusqu’alors n’en était qu’une bien fade copie. Et c’est tout le drame.

Ma génération, en tout cas pour les urbains, est la dernière à avoir eu un contact avec le lait ailleurs et autrement qu’au rayon d’un supermarché. Elle est aussi la dernière à savoir ce qu’est vraiment le goût du lait. Il me revient cette anecdote qui m’a été narrée par un éleveur. Lors d’un salon départemental d’agriculture, dans une ville pourtant fort peu éloignée de la campagne, il était en charge d’expliquer la traite à des groupes scolaires de jeunes enfants. Tenant absolument à ce que les enfants voient tout, il les soulevait un à un pour qu’ils puissent regarder l’intérieur de la cuve réfrigérée où on stocke le lait, quand un des enfants lui demanda :
« Mais elles sont où, les briques ? »
Ça ne l’a pas seulement décontenancé, je crois bien que ça l’a traumatisé.

C’est très révélateur du rapport du monde actuel avec les aliments en général. Beaucoup de gens ne savent plus du tout comment on les produit, et ils ne savent même plus quel goût ça a. Et sur ces points, le cas du lait est édifiant. Certains seraient surpris du nombre de gens qui ignorent qu’une vache doit avoir un veau pour faire du lait. Aussi étrange que ça puisse sembler, ça ne tombe plus sous le sens. Quand on ne sait pas comment les choses sont faites, on les fantasme et malheureusement, souvent, on imagine le pire. Quand en plus le résultat, pour le consommateur, est cette flotte qu’on présente sous le nom de « lait », il vient assez logiquement à l’esprit que l’élevage de vaches laitières n’en vaut peut-être pas la peine.

Il suffit souvent de leur faire boire un verre de lait tiède à la sortie du pis pour que les gens réalisent que finalement, le lait est bien un produit intéressant. Mais il est impossible d’emmener chacun prendre un verre de lait à la ferme. La seule autre solution envisageable serait que les industriels fassent un énorme effort sur ce qu’ils proposent sous le nom de « lait ». J’ignore quel est le processus de transformation de la matière première, je sais seulement que le lait est entièrement dégraissé puis re-graissé pour être vendu comme demi-écrémé ou entier – entier est ici clairement un mensonge – afin d’uniformiser le produit final. Le résultat est tellement uniformisé qu’il ne ressemble plus à rien. Et il est normal de ne pas aimer un produit qui ne ressemble à rien.

La plupart des consommateurs n’ayant aucun point de comparaison possible, ils ne pourront pas demander une amélioration des qualités gustatives du lait : seuls les éleveurs peuvent exiger qu’on cesse de dénaturer de la sorte leur production. Et ils seraient les premiers bénéficiaires d’une telle mesure : quiconque redécouvre vraiment le lait se met instantanément à en consommer beaucoup plus.

BIEN DANS LEURS SABOTS

Après quatre ans à traîner mes bottes de ferme en ferme, je pensais avoir globalement fait le tour des façons de procéder possibles, mais l’élevage bovin reste un univers toujours plein de surprises et voilà que j’en découvre un nouveau où on fait l’inverse de ce qui se pratique communément sur bien des points. J’ai apprécié mes différentes expériences, mais celle-ci a une saveur particulière, je ne résiste pas à vous présenter ici toutes les raisons pour lesquelles cet élevage en particulier est vite devenu mon préféré.

C’est une grande ferme parce qu’elle a deux activités : vaches allaitantes – vaches à viande, si vous préférez – et vaches laitières. Mais il n’y a qu’une grosse quarantaine de laitières. Je n’interviens pas du tout sur la partie allaitantes de cet élevage, je ne pourrais donc pas vous en dire grand-chose si ce n’est que les Limousines sont très jolies et les veaux pas du tout sauvages. Presque pas assez, d’ailleurs. L’autre jour, je me suis retrouvée nez à museau avec un taurillon qui baguenaudait hors de sa pâture. Bien sûr, j’ai immédiatement appelé le patron pour lui signaler l’affaire, il m’a répondu :
« Ah oui, je vois lequel. Non, mais c’est normal : il commence à être grand, il en a marre de sa mère, alors de temps en temps il va se promener et ensuite il retourne dans les pattes de sa mère, laisse-le, je verrai ça plus tard. »
Soyons clair : c’est ce que j’appelle une réponse non-conforme. Normalement, ça ne marche pas comme ça. Mais mon job ne consiste pas à décider de ce qui est bien ou pas, c’est de faire ce qu’on me demande. J’ai donc laissé le taurillon tranquille, et, de fait, il est retourné à sa place peu de temps après.

Côté élevage laitier, j’ai pu voir beaucoup plus largement comment ça fonctionne et je suis allée de surprise en surprise. Dans la grande majorité des élevages, les choses sont toujours à peu près organisées de la même façon : quand une vache vêle, on emmène le veau aussi vite que possible dans la nursery et la vache rejoint tout de suite le troupeau des laitières pour passer à la traite. Le veau reçoit son lait dans un seau – il faut donc lui apprendre à baisser la tête – et il est sevré vers deux mois. Il commence à avoir du foin et à être en groupe après avoir été sevré. Entendons-nous bien : je ne porte aucun jugement de valeur sur cette façon de fonctionner, tout s’explique, et rien de tout ça ne relève dans l’absolu de la maltraitance. Mais dans cet élevage-là, on ne fait pas du tout comme ça. D’abord, le veau reste 24 heures avec sa mère. Si le vêlage a été difficile, ce délai sera rallongé : la vache est mise quelques jours au repos et quitte à être au repos, on lui laisse son veau, puis on y va progressivement : la vache ne passera d’abord à la traite que le matin, après quoi elle retourne avec son veau. Ça n’est qu’au bout d’une semaine qu’ils seront séparés pour prendre un rythme normal de deux traites par jour. Dans tous les cas, même quand une vache est séparée de son veau, le veau est placé à un endroit où elle peut tout à fait venir le voir, le renifler, le lécher et l’allaiter pendant une semaine. Ensuite le veau passe dans une case individuelle de la nursery, mais le bâtiment est organisé de telle sorte que les vaches gardent un contact visuel avec les veaux jusqu’à leur sevrage complet qui n’intervient qu’entre quatre et six mois, selon les individus.

On m’avait toujours dit que procéder de la sorte créait des séparations plus difficiles et que les veaux sevrés tardivement avaient du mal à perdre le réflexe de téter, et qu’il est compliqué de leur apprendre à baisser la tête pour boire au seau. Je ne peux que constater que si les choses sont faites correctement, c’est absolument faux. Au début, les vaches restent près de la nursery et donc de leurs veaux, mais très vite, elles s’en désintéressent tout à fait et retournent d’elles-mêmes à leur vie de vache en troupeau. Quant aux veaux sevrés tard, je n’en ai vu aucun téter ses comparses. Certes, ils sont sevrés plus vieux et sont nourris au biberon puis au seau à tétine pendant un mois. Mais une fois ce premier mois écoulé, ils ont déjà accès à du foin. Ceux qui élèvent des veaux élevés sous la mère en pâture le savent : les veaux commencent à brouter bien avant d’être sevrés, effectivement, souvent vers un mois. Le foin a un avantage certain : c’est un aliment sec qui donne soif. On leur donne donc en même temps de l’eau tiède, et ils comprennent vite tout seuls qu’il faut baisser le nez pour boire. Dès lors, il n’y a rien de particulier à leur expliquer quand on leur apporte un seau de lait sans tétine.

En fait tout est d’abord pensé non pour le confort de l’éleveur mais bien pour celui des bêtes. Et par effet rebond, c’est aussi beaucoup plus confortable pour les humains.

Le troupeau est vif sans être effrayé. Les vaches ne montrent aucun signe de stress. Elles sont assez distantes avec les humains sans en avoir peur. Les veaux sont d’une simplicité déconcertante à déplacer. On peut isoler une vache du troupeau avec la même extrême simplicité. La production est bonne et de qualité.

Les bâtiments ne sont pas particulièrement récents, rien n’est robotisé et pourtant, c’est bien là que j’ai rencontré le plus grand confort de travail. L’éleveur, quant à lui, n’a rien d’un illuminé. C’est un agriculteur tout ce qu’il y a de plus conventionnel et qui a simplement organisé les choses en fonction de ce qui lui paraissait le mieux pour tout le monde. Il montre une attention soutenue pour ses bêtes et de tout cet ensemble de petites choses, ce qui en ressort est une impression de douceur. Ça fait plaisir pour les vaches, et ça rend le travail extrêmement agréable.

(crédit photo : FranceAgriTwittos)

IL N’Y A PAS D’ÉLEVEURS PARFAITS

photo de Michaël Grab

En plusieurs années de pratique en tant qu’ouvrière agricole, j’ai eu l’occasion de découvrir de l’intérieur plusieurs élevages, et je n’en ai jamais vu deux identiques. Chaque éleveur est différent et son élevage lui ressemble. Les bâtiments, l’organisation du travail, la race et le caractère des animaux, la propreté, le matériel… Sans exagérer, quand on passe d’une ferme à une autre, il faut presque repartir de zéro à chaque fois tant les pratiques peuvent être éloignées les unes des autres. Petit tour d’horizon des choses vues.

Il y a des troupeaux de quarante, cinquante, soixante ou cent vingt bêtes et bien évidemment, le travail diffère en fonction de ce paramètre. Il y a des élevages où chaque bête a un nom. Dans d’autres, on appelle les vaches par leur numéro de collier – dans les élevages où les vaches ont un collier – et il y a encore les éleveurs qui n’utilisent pas vraiment de nom officiel mais où les vaches ont un surnom en rapport avec une spécificité physique ou un détail de caractère : la grande, la petite, la douce, la grosse, la pénible. Pour les vaches, ça ne change pas grand-chose : elles identifient de toute façon le mot qu’on emploie pour les appeler que ce soit «douze» ou «Jasmine». Et dans tous les cas, les animaux sont reconnus en tant qu’individus, même si c’est plus compliqué dans les gros troupeaux que dans les petits.

Pour faire avancer les bêtes, il y a aussi autant de méthodes que d’éleveurs. Là, on les appelle et elles viennent, tout simplement. Ailleurs, on les pousse avec un bâton. On peut aussi faire avancer les plus volontaires à la voix et pousser les plus réfractaires avec un bâton. Certains ont un assistant canin pour se charger de cette opération. J’ai même vu un élevage où on ne force les bêtes à rien : on attend qu’elles aient envie d’avancer par elles-mêmes. Et parfois, c’est rudement long.

Il y a des fermes extrêmement propres et d’autres qui le sont moins. J’ai vu des salles de traite au carrelage immaculé et où les vaches n’ont pas une trace de boue ou de bouse sur la robe, d’autres où la salle de traite plus vétuste est en béton brut difficile à nettoyer et où les vaches ont de la boue plein les pattes ; la seule règle, c’est que la salle de traite est toujours le lieu le plus propre de l’élevage. A certains endroits, on désinfecte les mamelles à chaque traite avec une insistance digne d’un bloc opératoire, à d’autres on se contente d’un petit lavage rapide. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les vaches les plus nettoyées ne sont pas forcément celles qui ont le moins de mammites. L’hygiène lors de la traite est fondamentale, mais ça n’est pas le seul paramètre.

Même la gestion des pâtures n’est absolument pas normée. Certains préfèrent de très grandes pâtures où les vaches restent une semaine avant de passer à une autre. D’autres ont de toutes petites pâtures où les vaches ne restent qu’une journée avant d’aller brouter la suivante. On voit aussi des élevages où les vaches ne vont pas en pâture mais où l’herbe est fauchée et déposée dans des mangeoires.

Les soins apportés aux bêtes diffèrent également. Tel éleveur pratiquera systématiquement le parage des sabots – la pédicure – tous les ans, tel autre ne le fera que si nécessaire, et d’autres encore ne le feront jamais. Dans tel élevage on soignera un veau malade qu’il soit mâle ou femelle, dans d’autres on soignera rarement les mâles parce que le marché est catastrophique et que le prix de vente du veau ne remboursera jamais les soins vétérinaires. Le commun des mortels non-éleveur n’aime pas entendre parler des réalités économiques, mais ne leur en déplaise c’est un paramètre fondamental. Il y a des élevages où on ne croise quasiment jamais de bêtes malades, ce sont souvent des élevages dans lesquelles on ne garde les vaches que quelques années : toutes espèces confondues, les jeunes êtres sont en moyenne en meilleure santé que les plus anciens. Dans d’autres fermes, les vaches âgées ont toute leur place dans le troupeau, et tant pis si elles coûtent un peu plus cher en frais vétérinaires.

Alors parmi toutes ces pratiques, laquelle est la meilleure ? Aucune. Ou plutôt toutes. La meilleure pratique est celle qui est la plus adaptée à l’éleveur. Dans chaque élevage, on trouvera des choses qui ne nous plairont pas et d’autres qu’on appréciera. L’éleveur le moins délicat avec ses bêtes peut aussi être celui qui passera par ailleurs le plus de temps et d’argent à leur apporter des soins vétérinaires. Cet éleveur qui ne parle pas à ses bêtes et qui a l’air le plus détaché sera peut-être celui qui pleurera la mort d’une vache. Celui-là qui est le plus méticuleux sur l’hygiène sera celui qui observe le moins bien le comportement du troupeau. Celui qui connaît le mieux le comportement du troupeau au point de détecter un souci d’un seul coup d’œil dans l’étable peut aussi être celui qui réagira le moins vite à un souci de santé sur un individu. Certains se remettront quotidiennement en question, d’autres répéteront toute leur vie les mêmes gestes sans jamais rien changer. Certains continueront à apprendre tout au long de leur vie, d’autres penseront que ce qu’ils savent suffit bien.

Aucun éleveur n’est parfait parce qu’aucun être humain ne l’est. Chacun travaille avec sa sensibilité, sa force, ses connaissances, ses préjugés, ses savoir-faire, sa curiosité. Comme dans n’importe quel autre métier, comme dans toutes les situations de la vie. Nous vivons une époque étrange où les exigences sociétales sont telles qu’on leur demande pourtant la perfection. On vous montrera la vidéo d’une vache sale, ou d’un coup de bâton, et on vous enjoindra à hurler contre de telles pratiques. Mais on ne vous fera pas voir le même éleveur qui vient de passer toute une nuit auprès d’une vache malade, angoissé à l’idée de la voir souffrir. L’exigence de perfection est un leurre voire un mensonge. La perfection n’est pas humaine, elle ne l’a jamais été et elle ne le sera jamais. Nous pouvons tous seulement faire de notre mieux avec ce que nous sommes. Nous nous trompons tous, nous commettons tous des erreurs et pourtant nous essayons tous de faire de notre mieux. Dès lors, pourquoi exiger autre chose des éleveurs ?

LES CONDITIONS D’ÉLEVAGE DES VEAUX LAITIERS

L’autre soir, avec le patron, on a bien rigolé. On avait tous les deux lu un article qui reprochait pour la 158e fois aux éleveurs laitiers de séparer les veaux de leur mère, et on a essayé d’imaginer comment il faudrait procéder dans cet élevage pour ne plus le faire.

En ce moment, il y a 48 vaches laitières qui passent à la traite deux fois par jour, dont 2 qui ont vêlé ces jours-ci. Avec elles, il y a aussi deux génisses qui n’ont pas encore vêlé de leur premier veau : elles sont là pour s’habituer au troupeau des laitières, à son rythme, à l’étable et à la salle de traite. Ainsi, quand elles vêleront, elles auront l’habitude et la traite ne les stressera pas. Ça fait partie de ces petites choses qui prennent du temps, qui ne rapportent pas d’argent, mais qui sont indispensables à l’amélioration du bien-être des vaches au cours de leur vie. Dans la nursery, il y a actuellement six veaux de moins de deux mois, non sevrés, en cases individuelles, dont une petite femelle née prématurée qui est vraiment minuscule, qui ne tient pas très bien sur ses pattes et qui a besoin de soins particuliers. Enfin, il y a encore onze autres jeunes bêtes sevrées réparties en trois cases collectives, par tranche d’âge.

Imaginons donc qu’on mélange tout ce monde là. Déjà, il faudrait revoir l’ensemble du système de clôture des pâtures : les fils sont bien trop hauts pour qu’ils aient la moindre utilité pour des veaux qui passeraient dessous sans le moindre souci. Ça signifie aussi qu’il y aurait beaucoup plus de travail d’entretien à faire sous les fils. En effet, l’herbe dessous ne cesse pas de pousser parce qu’on le lui demande gentiment, l’herbe qui touche les fils rend l’électrification beaucoup moins efficace, et si la clôture n’est pas assez efficace, on va se retrouver avec des veaux et des vaches partout, y compris sur les routes, ce qui est dangereux tant pour les automobilistes que pour les bêtes. Je n’ai néanmoins entendu aucune des personnes réclamant qu’on cesse de séparer les veaux de leur mère se proposer pour venir passer le rotofil sous les kilomètres de clôture, mais c’est sans doute un simple oubli de leur part.

Ensuite, il sera impossible de sevrer les veaux. Il sera donc difficile de faire une transition progressive dans l’alimentation. C’est un moindre mal, dans l’absolu, on peut faire avec. Mais ça fera moins de lait dans la cuve, or le lait est déjà très mal payé, et rien ne viendrait compenser cette perte. Je rappelle à toute fin utile qu’une vache laitière produit beaucoup plus de lait qu’un veau ne peut en téter, en tout cas jusqu’à un certain âge.

Toutes les vaches n’ont pas l’instinct maternel. Certaines vaches refusent de s’occuper de leur veau. Il cherchera donc à aller téter ailleurs. Et ça peut engendrer des tas de problèmes. S’il va téter une génisse qui n’a pas encore de lait, il risque de lui abîmer la mamelle. S’il tête toujours sur le même trayon : même problème. Si plusieurs veaux tètent une même vache très maternelle, ils vont l’épuiser et potentiellement lui provoquer des carences. Mais il y a pire : si une vache est ou a été malade, elle peut avoir reçu un traitement, et un veau, en particulier nouveau-né, qui va téter un antibiotique risque de se détruire les intestins, d’avoir la diarrhée et la diarrhée est la première cause de mortalité chez les jeunes veaux. Enfin, si une vache vêle parmi le troupeau mais ne s’occupe pas de son veau, ce dernier ira se nourrir au premier pis qui passe. A condition qu’un veau plus grand ne l’achève pas en lui mettant des coups de tête parce que c’est sa mamelle à lui, les veaux ne sont pas toujours partageurs. Mais s’il y arrive, le pis de passage ne contient pas de colostrum, élément indispensable à sa survie. Il n’aura donc pas de système immunitaire suffisamment résistant pour vivre. N’allez pas croire que les vaches peu maternelles sont rares : elles sont au contraire assez nombreuses chez les laitières qui ont aussi été sélectionnées pour ça au fil des siècles.

Mais ça n’est pas tout ! La petite femelle fragile dont je parlais tout à l’heure est absolument incapable de suivre le troupeau. Outre qu’elle risquerait d’être écrasée par une vache, ou de se retrouver prise au milieu d’une bagarre – car oui, les vaches parfois se bagarrent – elle n’est pour l’instant pas capable de téter sa mère. Que fait-on ? On la laisse mourir parce que s’en occuper dans une case individuelle heurte les convictions de quelques-uns ?

Outre tous ces points pour lesquels j’aimerais avoir quelques éclaircissements sur la façon de procéder de la part de tous ces gens qui savent mieux que les éleveurs, il en reste un crucial : il est impossible de faire entrer les veaux dans une salle de traite, et encore moins dans le parc d’attente qui la précède où ils se feraient sans doute piétiner. Il faudrait donc séparer les veaux des vaches en amont. Avez-vous déjà couru derrière un veau et essayé de l’attraper ? Moi oui. Le constat est sans appel : un veau a quatre pattes, et moi je n’en ai que deux. On pourrait opter pour la méthode texane et les attraper au lasso. Dans l’absolu, je n’ai rien contre : j’ai toujours rêvé de faire un stage au Texas pour apprendre à me servir d’un lasso. Mais il faut être lucide sur la méthode : c’est brutal. Et il faudrait être brutaux avec les veaux deux fois par jour, plus s’il y a des soins médicaux à leur prodiguer. A supposer qu’on voit rapidement qu’un veau a besoin de soins médicaux : c’est très simple dans une case, beaucoup plus compliqué au milieu d’un troupeau. L’un des avantages des cases à veau, c’est qu’elles nous permettent de les apprivoiser sans brutalité. On s’y occupe d’eux, ils s’y habituent à nous, on les gratte, on les laisse nous renifler, on leur parle et ainsi ils connaissent nos gestes, nos odeurs et notre voix. Une fois devenus vaches, ces veaux nous font confiance, nous suivent et nous n’avons alors jamais à nous montrer brutaux avec eux. C’est là qu’on établit le lien de confiance pour ensuite travailler ensemble dans le calme.

A titre personnel, c’est grâce à ces cases individuelles que j’ai pu apprivoiser Maestro. Il pesait 40 kg quand il est arrivé. Maintenant, c’est un beau taureau de 850 kg, et outre la brutalité inhérente à son volume, il se montre très calme, pas du tout farouche ; en fait, c’est un gros tas de câlins. Laissé sans soins humains quotidiens, il serait quasiment sauvage et en tout cas dangereux pour ses éleveurs, pour moi, et pour quiconque passerait par là. Il en va de même avec les vaches. Celles qui étaient là avant mon arrivée ne m’obéissent pas beaucoup, celles que j’ai vu naître et que j’ai soignées en case individuelle viennent quand je les appelle par leur nom.

Alors certes, ces deux mois en cases individuelles ne sont peut-être pas l’idéal vu de l’extérieur. Mais vu de l’intérieur d’un élevage, ce sont deux mois qui permettent aux vaches de ne pas vivre grand-chose de stressant le reste de leur vie et qui évitent aux humains de prendre des coups de tête.

Après avoir énumérer tous ces points, le patron et moi sommes tombés d’accord : si vraiment il le faut, nous acceptons de fonctionner autrement. Nous invitons donc ceux qui savent si bien comment faire qu’ils en font des tas d’articles à venir nous montrer comment ils procèdent pour s’occuper de tous ces animaux, pour soigner les plus fragiles et pour les apprivoiser sans brutalité, le tout dans les infrastructures existantes. S’ils envisagent de changer les infrastructures pour venir à bien de ce projet, nous ne doutons pas qu’ils accepterons de financer eux-mêmes ce changement : le prix du lait et l’endettement de bien des éleveurs ne leur permettant nullement de le faire.

DES VEAUX ET DES VAUTOURS

Hier, juste avant d’aller bosser, j’ai lu un énième article qui explique que les éleveurs maltraitent les veaux de tout un tas de façons. Je reviendrai plus tard sur le contenu de cet article, pour expliquer – encore – pourquoi ce qui est vu comme de la maltraitance n’en est pas.

En arrivant à la ferme, comme chaque semaine, on a fait un point de situation avec le patron : quelle vache a vêlé, qui doit vêler dans la semaine, qui a fait des bêtises, de quelles natures étaient ces bêtises, où en sont les cultures… Certaines de ces informations me sont indispensables pour faire ma part de boulot, d’autres ne me servent concrètement à rien, mais il me semble impossible de travailler en élevage sans prêter attention à l’ensemble de ce qui le constitue. Techniquement, c’est possible, mais c’est triste. Ce sont des métiers qu’on fait parce qu’on les aime, pas juste pour gagner des sous. Nous avons donc fait le point, et ces jours-ci, il y a eu une triste nouvelle.

Ma copine Melba a vêlé. Le vêlage s’est bien passé et Melba va très bien. Malheureusement, ça n’est pas le cas de son veau, une petite femelle. Normalement, un veau se met rapidement sur ses pattes. C’est une affaire de minutes. Mais ce veau là ne se levait pas. Elle a très vite été transportée au frais, et il a fallu deux personnes pour la nourrir, vu qu’elle ne tenait pas du tout debout. Le lendemain matin, elle était toujours couchée. Le patron n’a pas attendu plus longtemps : il a immédiatement appelé la vétérinaire qui n’a pas traîné et est venue tout de suite. Elle a diagnostiqué un problème intestinal et est intervenue au plus vite : perfusion pour éviter la déshydratation, anti-inflammatoire, antibiotique à large spectre. Mais quelques minutes après l’arrivée de la vétérinaire, le cœur du veau s’est arrêté. La vétérinaire n’a pourtant pas abandonné et a tenté un massage cardiaque. Sans succès. Il était impossible de faire plus ou de faire mieux. Malheureusement, parfois, il n’y a en réalité rien à faire.

Les cyniques ne manqueront pas d’imaginer que tous ces soins n’ont été prodigués que pour des raisons économiques. Dans le monde réel, un éleveur, qui plus est un éleveur qui a quarante ans de métier dans les pattes, sait pertinemment qu’il y a très peu de chances de sauver un nouveau-né qui se porte mal. Comme tous les nouveaux-nés, les veaux de moins de quarante-huit heures sont fragiles. Un éleveur sait également que le coût du traitement sera le même qu’il fonctionne ou pas, et que les tarifs vétérinaires ne sont pas donnés. Non que ça ne le vaille pas, tout le monde doit pouvoir vivre de son boulot. Mais si l’éleveur accepte de payer le vétérinaire avec peu de chances de sauver un veau, ça n’est pas que pour des raisons financières, c’est aussi une question de principe : quand on a la responsabilité d’animaux, ça inclus la responsabilité d’en prendre soin, de s’occuper de leur santé, d’essayer de les sauver, même, parfois – souvent – quand ça peut être un non-sens économique. C’est une question de principe, c’est aussi une question d’honneur.

J’écoutais le patron m’expliquer ce qui s’était passé. Je me disais que son honneur était sauf : il a fait tout ce qu’il pouvait pour sauver le veau de Melba. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser à cet article lu quelques minutes plus tôt mettant une fois de plus en cause l’honneur des éleveurs. Tous ces gens qui font des « enquêtes », tous ces gens qui vendent des articles sur la base de ces « enquêtes » ne sont jamais là pour voir tout ce qui peut être fait au quotidien pour soigner les bêtes, jusqu’à tenter l’impossible, alors même que cet impossible coûte beaucoup d’argent dans un contexte où les productions agricoles leur sont payées à des tarifs parfaitement ridicules. Le travail bien fait ne paie pas, contrairement aux « enquêtes » partisanes et bâclées.

Si un de ces « enquêteurs » était venu après tout ça, il aurait trouvé un petit cadavre de veau. Il l’aurait photographié. Il en aurait conclu que, dans cet élevage, on tue des veaux, ou qu’on les laisse mourir, et le grand public aurait braillé en chœur à l’ignominie. Il n’y a jamais personne pour photographier une vétérinaire qui tente un massage cardiaque. Il n’y a jamais personne pour filmer l’éleveur qui paie la facture. Tels des vautours, ces « enquêteurs » et les médias qui leur donnent la parole n’aiment que les cadavres. Vous me permettrez d’avoir plus de respect pour ceux qui ont le sens de l’honneur.

PIERCING SANS TROU ET HURLEMENT

Nous avons encore constaté la diffusion d’une énième vidéo d’ignorants qui postent des inepties sans comprendre plutôt que de questionner des professionnels. Il s’agissait cette fois de l’anneau anti-tétée.

Alors explications !

Pensant que l’humour par l’absurde avait une plus grande portée que la pédagogie pompeuse, j’ai entrepris, dans un premier temps, de poster une photo de ma patronne et de ses piercings. Mais la chose m’a suffisamment échauffé pour que je transforme le commentaire en billet .

Dans les commentaires on peut lire (attention ça pique les yeux) :

« Que pensez vous des boucle antie tete que les paysans mete aux vache pourai ton intdire cela merci »

Ou, si j’ai bien suivi :

« Que pensez-vous des boucles anti-tétée que les paysans mettent aux vaches ? Pourrait-on interdire cela ? Merci. »

Quand je lis ce genre de questions, premièrement j’observe une minute de silence en la mémoire de la langue française, deuxièmement je me demande bien pourquoi elle est posée.
Je suppose que l’on imagine qu’il s’agit d’une pratique barbare venue du fond des âges, douloureuse pour l’animal, comme toutes ces choses contraires à la juste prise en compte du bien-être animal.

Mais de quoi parlons-nous ?

Anneau anti-tétée la photo fait frémir, n’est-ce pas ?

Alors afin d’éviter un buzz qui véhicule l’ignorance détricotons ce tissu de fausses évidences.
Les boucles anti-tétée sont des anneaux que l’on passe dans le nez. Ils sont surmontés de petits picots peu affûtés, en nombre variable et parfois fusionnés en une fine plaque. Ces picots de métal sont orientés vers l’extérieur, vers l’avant de la génisse, pas vers le nez ou la peau. Ils ne blessent donc pas l’animal qui les porte, et en plus, comme il s’agit de jeunes adolescentes, ce coquet piercing ne traverse pas la cloison nasale. Deux boucles d’oreille, c’est bien suffisant à leur âge.

À moi de poser une question, chers deux-pattes :

Vous êtes-vous demandés pourquoi les éleveurs s’amusent à acheter ces trucs pour les placer sur le nez de certaines de leurs génisses ?

Non ?

Vous en demandez pourtant l’interdiction. Pourquoi ? Parce qu’il y a des picots de métal dessus, que ce n’est pas beau et que ça doit d’une manière ou d’une autre servir à torturer les animaux ?
Et que les éleveurs sont tous de gros salopiauds qu’ il faudrait pendre par les tripes ?

Passons au vif du sujet : ces coquetteries sont en général placées sur le mufle de génisses sevrées (elles ne tètent donc plus leur mère), animaux qui sont le plus souvent regroupés en lots homogènes. Certaines de ces génisses, dites “téteuses” (il doit y avoir d’autres noms ), ont une tendance marquée à téter le pis de leurs jeunes amies. Copines qui ont, comme elles, quelques mois, et qui dissimulent entre leurs cuisses les délicates promesses des plantureuses mamelles à venir.

Non, les éleveurs n’interdisent pas ces jeux innocents parce qu’ils réprouvent la découverte trop précoce du corps de ces adolescentes à travers l’exploration de celui de leurs alter ego. Les paysans sont des gens ouverts et pragmatiques, enclins à laisser faire la nature … tant qu’il n’y a pas de dégâts.

Or, des dégâts, il y en a : en tétant des pis encore secs et fragiles, ces coupables génisses les condamnent à de précoces inflammations et infections qui peuvent entraver le bon développement du pis, voire l’assécher irrémédiablement. Une vache étant élevée pour faire du lait ou des veaux (qui ont besoin de lait), ces jeux les pousseront donc vers un précoce engraissement, puis vers l’abattoir.

La tétée n’étant pas douloureuse, les génisses se laissent faire. C’est pourquoi les éleveurs disposent ces anneaux sur le mufle des tétardes tétouilleuses : pour le coup, ces baisers deviennent douloureux et peu de génisses apprécient les ébats sado-masochistes. Elles cessent donc de se laisser faire et, repoussant les avances, préservent leur poitrine entrecuisse en devenir.

Et voilà. Ces instruments de torture ne sont donc que de simples appareils qui ne blessent pas la coquette qui les porte, ni ses congénères qui évitent alors la tétée. Ils n’empêchent pas de boire, de manger ou d’exprimer un répertoire comportemental normal.

Je suis donc contre leur interdiction ! Et pour la pédagogie.

Pour terminer, je voudrais préciser que je n’ai, par ce billet, chers deux-pattes, nullement l’intention de blesser . Vous ignoriez l’intérêt de ces anneaux, mais au lieu de demander à quoi ils servent, vous avez préféré demander leur interdiction, en pensant qu’ils étaient forcément mauvais. En cela, vous réagissez comme nombre de personnes à des choses que vous ne comprenez pas et que personne ne prend le temps de vous expliquer. Pensez simplement à demander ces explications. N’hésitez pas à poser des questions aux paysans heureux d’échanger avec vous sur leur métier de passion et qui vous parleront bien mieux que moi de bon nombre d’aspects de ce métier d’éleveur au sujet duquel tant de croyances infondées circulent, à l’intersection du choc entre une image que l’on voudrait chérir et idéaliser et des réalités.

L’anthropomorphisme a encore de beaux jours devant lui.

Sinon, je songe à placer un anneau nasal à la Patronne pour qu’elle tête moins de boisson maltée .

Bik Bisous qui sent le bouc .

VU DANS LA PRESSE – 2

WEB-AGRI -> « Recherche animale par fistulation : le groupe Avril et l’Inra répondent aux accusations de l’association L214 », par Arnaud Carpon avec AFP

Dans une nouvelle vidéo, l’association abolitionniste L214 dénonce la pose de hublots sur l’estomac de vaches dans un centre de recherche sarthois du groupe Avril. Le groupe, mais aussi l’Inra, qui utilise ce procédé, justifie son usage pour la recherche animale.

cliquez sur l’image pour lire l’article sur Web-Agri

LE POIDS DES SABOTS, LE CHOC DES PHOTOS

Il est fort probable qu’un jour prochain, une quelconque association animaliste qui aime les images choc sans recul découvrira la cage de contention et en fera des vidéos qui feront hurler des milliers de gens aussi bien intentionnés que mal informés.

Prenons donc les devants : voici une cage de contention avec une pauvre pauvre vache qu’on ne fait rien qu’à maltraiter, voyez plutôt.

photo San’Élevage – www.sanelevage.fr

Évidemment, les vaches n’apprécient pas particulièrement ces engins et il faut souvent ruser pour les y faire entrer. La ruse est d’ailleurs assez basique, en général, elle consiste en une simple friandise. Les éleveurs ont de la chance : les bovins sont des animaux gourmands. Mais pourquoi diantre mettre cette pauvre bête dans pareille position ? C’est fort simple : pour pratiquer une pédicure, quoi qu’en élevage on appelle ça un parage. Les bovins sont des ongulés, c’est à dire qu’ils marchent sur leurs ongles qu’on nomme plus communément par le mot sabot. Contrairement aux chevaux chez qui le sabot est en une seule pièce, le sabot de la vache est fendu. Et contrairement aux chevaux, les vaches ont beaucoup moins l’habitude qu’on leur tripote les pieds, si bien qu’elles se laissent beaucoup moins bien manipuler, or, il arrive qu’elles aient besoin de soins. Et c’est précisément pour ces cas là qu’on utilise une cage de contention avec une poulie qui permet de lui lever les pattes – l’une après l’autre évidemment. Ainsi, on peut procéder aux soins sans qu’elles se sauvent et sans qu’elles mettent leur pied dans le visage ou le thorax du soigneur.

Les problèmes de pied peuvent être de différentes nature et nécessiter plusieurs types d’interventions. Il peut s’agir d’un sabot cassé, d’un abcès, de dermatite, de panaris, de phlegmon … La liste des problèmes potentiels est longue et souvent, les soins nécessiteront une intervention humaine. Certaines vaches ont aussi les ongles qui poussent sans jamais s’user, et ça fini toujours par leur poser des problèmes pour marcher, alors on les immobilise pour tailler les sabots. C’est très impressionnant à voir, d’autant qu’on peut utiliser une disqueuse pour tailler le sabot, mais ça ne leur fait pas plus mal que pour nous quand on se coupe les ongles. Il peut aussi arriver qu’on leur pose des semelles provisoires le temps qu’une blessure cicatrise, qu’on leur mette un bandage ou qu’on se contente d’un bon nettoyage et d’une désinfection, mais dans tous les cas, il faut absolument immobiliser l’animal pour intervenir, y compris d’ailleurs pour sa propre sécurité : certains des outils permettant de les soigner sont coupants et mieux vaut que la vache reste immobile.

À première vue, ces cages semblent peu engageantes, pourtant, elles sont fabriquées en tenant compte d’un certain nombre d’éléments pour réduire au maximum le stress de l’animal. Vous ne trouverez par exemple pas de cage de contention aux parois pleines. En effet, la vache sera beaucoup moins stressée si elle peut voir ses congénères autour d’elle alors qu’un environnement complètement clos active le réflexe de fuite. On installe donc généralement ce dispositif non loin du troupeau. Je ne jurerai pas que les bêtes y passent le meilleur moment de leur vie, mais ça n’est pas non plus traumatisant au point qu’il deviendrait impossible de les y faire retourner ultérieurement.

Il arrive que ces cages soient utilisées pour d’autres types de soins, mais dans la majorité des cas, il s’agit vraiment de l’équivalent bovin du fauteuil d’un pédicure pour les humains.

Si l’on prend cette même image sans explication, si en plus il s’agit d’une vidéo avec une vache qui proteste – et certaines vaches savent protester fort bruyamment, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient en souffrance – allez savoir quelles conclusions on peut en tirer sans connaître ce dispositif. Mais le jour où cela adviendra, vous saurez qu’il s’agit juste d’une séance de pédicure, et vous pourrez même vous en réjouir : un élevage où l’on prend soin des pieds des vaches est un élevage vigilant quand au bien-être des bêtes.

L’ÉTRANGE CAS D’IRIS LA BLANCHE

Iris est une Prim’Holstein presque toute blanche. Sans cette particularité, elle passerait presque inaperçue dans le troupeau : ni dominante, ni meneuse, elle ne figure pas non plus dans la liste des traînardes. Lors de la traite comme pour sortir de la pâture, elle passe toujours parmi les premières sans être en tête. C’est une vache à la fois calme et volontaire, et une excellente laitière. Alors qu’elle est régulièrement l’employée du mois, elle n’est pas longue à traire. Elle n’a jamais été malade, je ne l’ai jamais vue sujette aux boiteries, bref : on pourrait ne lui prêter qu’une attention moyenne tant elle est discrète.

Pourtant, Iris est un cas très particulier, si particulier que je n’ai pas réussi à trouver la moindre explication scientifiquement tenable de cette particularité. C’est qu’Iris ne retient aucune insémination artificielle, alors qu’une journée avec le taureau suffit pour que neuf mois plus tard vienne un petit veau.

C’est qu’Iris a grandi dans la même case collective qu’Ivanhoé, l’ancien taureau de la ferme. Ils avaient le même âge à quelques jours prêts, aussi ont-ils passés plusieurs mois ensemble. Elle n’était alors qu’une génisse, et Ivanhoé était théoriquement loin de l’âge requis pour être un taureau sexuellement actif et fécond. Seulement voilà : personne n’avait expliqué la théorie à Ivanhoé. Iris avait déjà ses chaleurs, mais les femelles sont, toujours en théorie, plus précoces que les mâles. Elle était encore trop jeune pour être inséminée, mais ça non plus, personne ne l’avait expliqué à Ivanhoé, si bien qu’Iris s’est retrouvée gestante bien plus tôt que ne l’avait prévu l’éleveur. Ça n’a pour autant pas engendré de problème particulier. Iris est une grande vache, une des plus grandes du troupeau, preuve que cette grossesse n’a nullement ralenti sa croissance. Le veau est né en bonne santé après un vêlage sans difficulté. Comme je l’ai dit, depuis Iris n’a elle-même jamais eu le moindre souci de santé. Mais depuis, aucune tentative d’insémination artificielle n’a fonctionné. Pour qu’Iris ait un veau, il n’y a qu’une seule solution : la faire monter dans la bétaillère et la mener au taureau. Dans l’absolu, ça n’est pas particulièrement gênant : après tout, le taureau est là pour pallier les éventuels échecs d’insémination artificielle. C’est juste un peu embêtant car ça empêche toute sélection génétique – principale raison du recours habituel à l’inséminateur.

Je ne connais aucun autre cas semblable.

Depuis, Ivanohé a été remplacé par Arthur, qui ne s’appelle pas vraiment Arthur, mais je trouve que ce nom lui convient bien mieux. Son successeur, Maestro, grandit actuellement parmi d’autres génisses du même âge que lui. Mais Maestro est sous surveillance. Comme il n’écoute rien quand on tente de lui expliquer la théorie, il ne sera pas laissé avec les jeunes génisses quand elles commenceront à avoir leurs chaleurs !

BIJOUX ET MAQUILLAGES, LA COQUETTERIE BOVINE

Peut-être qu’en vous promenant le long des pâtures, vous avez constaté que certaines vaches portent un bracelet fluo tandis que d’autres arborent un trait de maquillage rouge au niveau de la mamelle ou des pattes. Vestige de leur visite à un festival ? Coquetterie ? Volonté esthétique des éleveurs ?

Bien évidemment, rien de tout ça, mais ces marquages provisoires sont d’une importance fondamentale : c’est ainsi qu’un éleveur communique une information essentielle à son ou ses salariés, à moins qu’il ne les utilise comme aide-mémoire pour lui-même. Chaque élevage utilise son propre code couleur. Il n’y a aucune sorte de norme légale, ça n’a même rien d’obligatoire, mais c’est absolument indispensable pour éviter les incidents graves, comme d’envoyer le lait d’une vache sous traitement antibiotique dans la cuve à lait.

Les traits rouges sur la mamelle sont une constante, autant que j’aie pu le constater. On signale ainsi un quartier malade, voire un quartier qui ne fonctionne plus du tout, la plupart du temps parce qu’une mammite l’aura fortement abîmé, définitivement ou provisoirement. Jolie, par exemple, lors de sa précédente lactation, arborait un trait rouge sur le quartier arrière-droit de sa mamelle. Ainsi, je savais d’un seul coup d’œil qu’il ne fallait pas traire ce quartier. Dans ce cas-là, on met un bouchon sur le godet de la griffe qui correspond à ce quartier afin de traire les trois autres sans toucher à celui-là. Pour Jolie, ça n’était que provisoire : depuis qu’elle a eu son dernier veau, tout est rentré dans l’ordre, elle n’a plus de trait rouge et on peut traire les quatre quartiers. Par contre, Janny a un quartier définitivement hors service, elle a donc en permanence ce fameux trait rouge. Il s’agit d’une simple craie grasse adaptée pour cet usage. Et à vrai dire, je n’ai pour ma part plus du tout besoin de voir ce trait rouge pour reconnaître Janny. Quant au patron, il n’utilisait aucun marquage avant mon arrivée : il connaît parfaitement chacune de ses vaches et n’a nullement besoin de se rappeler à lui-même quelle vache a un quartier dysfonctionnel. Mais il vaut mieux trop de précautions que pas assez, et il continue à marquer Janny.

Les traits rouges sur les pattes signalent une vache sous antibiotique. Comme il est absolument hors de question de commettre la moindre erreur sur ce point, on n’hésite pas à leur maquiller les pattes comme des voitures volées. On sait ainsi d’un seul coup d’œil que le lait de cette vache doit être écarté du reste et jeté. On procédera ainsi pendant toute la durée de traitement et même pendant une semaine après la fin dudit traitement afin d’être absolument certain que la vache aura bien éliminé la moindre molécule d’antibiotique. Pour écarter son lait, c’est fort simple : on crée une dérivation sur la machine à traire et son lait va dans un pot à lait et non dans la cuve. Ensuite, on passe un coup de jet d’eau dans la griffe pour bien la rincer. On ne plaisante pas avec les antibiotiques.

Les bracelets peuvent être utilisés pour signaler plusieurs situations. Là où je travaille, c’est très simple : un bracelet rose signale une vache qui vient de vêler. Elle ne produit donc pas du lait mais du colostrum destiné à son veau. On effectuera donc là aussi une dérivation pour recueillir le précieux colostrum et, après la traite, on le donnera au nouveau-né concerné. Une vache portera ce bracelet pendant une semaine après la date du vêlage.

Les bracelets jaune, eux, désignent les génisses qui n’ont pas encore vêlé. Inutile de les traire : elles ne produisent pas encore de lait. Elles sont là pour apprendre à passer en salle de traite, à patienter dans le parc d’attente, s’habituer aux bruits et à rester calmes entre deux copines. Ce temps-là leur permet également de trouver leur place dans la hiérarchie du troupeau quelques semaines avant le vêlage et ce afin de limiter le stress en les contraignant à faire face à plusieurs changements en même temps. Si, le même jour, elles devaient vêler pour la première fois, rencontrer leur nouveau troupeau et être confrontées au nouvel environnement qu’est la salle de traite, ça ferait vraiment beaucoup pour une seule vache ! Alors le patron procède par étape. Ça n’est pas forcément le cas dans tous les élevages, mais en causant avec des collègues, j’ai découvert à quel point c’est pourtant une étape indispensable : ses vaches, contrairement à d’autres, ne tapent jamais.

Voilà comment on évite les erreurs avec de simples marquages. Néanmoins, les bracelets ont un inconvénient : parfois, ils se détachent. Ce sont de simples velcros, et parfois, d’un coup de patte, d’un coup de langue ou d’une balade dans les broussailles, la vache s’en débarrasse. C’est ce qui m’est arrivée hier. Les cinq premières vaches à traire sont entrées sur le quai et j’ai tout de suite trouvé très bizarre que Flûte soit parmi elles. Flûte est une feignasse à grosse mamelle et trayons courts caractéristiques. Elle passe toujours sur le quai de droite parmi les dernières. Et voilà que ma Flûte était parmi les premières sur le quai de gauche ! Bien sûr, j’ai trouvé ça étrange, mais il arrive qu’une vache change ses habitudes. J’ai procédé comme d’habitude : j’ai nettoyé sa mamelle, et tiré les premiers jets de lait à la main – on procède ainsi afin de vérifier qu’il n’y a pas de mammite. Mais ça n’était pas du lait qui sortait de la mamelle de Flûte ! C’était très jaune, très gras, bref : du colostrum ! Ça n’était pas Flûte, mais je ne suis pas complètement à côté de la plaque : c’était sa fille, Indienne, qui a exactement la même mamelle ! Je n’ai pas retrouvé le bracelet, mais son veau – une jolie petite femelle très sympa – a bien eu son colostrum. Et j’ai été rudement contente que ce détachage de bracelet arrive maintenant que je suis rodée à la traite plutôt que lors de ma première semaine !

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