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JE VOIS DES PETITS VEAUX PARTOUT

Quand les animalistes veulent vous faire croire que les éleveurs sont des brutes, il y a toujours le même “argument’ qui revient : on sépare les veaux de leurs mères dès la naissance et c’est horrible.

 

Je ne reviendrai pas sur les limites de l’anthropomorphisme, je crois en avoir déjà parlé cent fois. Mais je constate que s’il y a effectivement des élevages où on sépare le veau de la vache dès sa première heure de vie, ça n’est vraiment pas une constante partout. J’ai vu de tout, en réalité : des veaux séparés au bout d’une heure, un, deux ou trois jours, des veaux nourris au lait en poudre, des veaux nourris au biberon ou au seau, des veaux placés en nourrice …

En réalité, chaque éleveur fait en fonction de sa personnalité, de ses observations et de ses infrastructures.

Avec une nouvelle ferme, je découvre encore une nouvelle façon de faire.

Les mâles, qui sont vendus vers un mois, sont laissés avec le troupeau. En théorie, c’est leur mère qui les nourrit, en pratique, si certains tètent exclusivement leur mère, d’autres passent d’un pis à l’autre. Il arrive aussi qu’une mère ne s’occupe pas du tout de son veau : il y en a un comme ça en ce moment, donc je le nourris au biberon avec le lait de sa mère, du coup cette andouille me prend pour sa mère, me suit partout, essaie tantôt de me téter le pantalon, tantôt les manches, et ce matin il a même profité que j’étais penchée en avant pour carrément me choper un sein. Heureusement que la cotte est épaisse. P’tit con. Le gros avantage de ce fonctionnement, c’est que ça met d’excellente humeur le matin de voir des petits veaux courir partout dans l’étable. L’inconvénient, c’est que quand il faut les chopper le jour où l’acheteur vient les chercher, ça vire vite au générique de Benny Hill.

Pour les femelles, la règle fondamentale est : ça dépend. Si tout se passe normalement, les velles restent trois jours avec leur mère. Mais ça peut être moins si la vache ne s’en occupe pas, ça peut aussi être rallongé jusqu’à une semaine si le veau est faiblard, si le vêlage a été difficile, si on n’a pas le cœur à les séparer de suite… Il n’y a pas de règle écrite.

L’autre argument des animalistes, c’est que c’est très très mal de voler le lait des vaches deux fois par jour alors que le lait, c’est pour les veaux. Bon, déjà les veaux sont nourris au lait jusqu’au sevrage. Ensuite, depuis dix jours, on ne trait plus qu’une fois par jour, le matin. Bien sûr, la plupart des éleveurs hurlent que les vaches vont souffrir voire être malades. En réalité, elles ne montrent aucun signe d’inconfort, et les résultats du labo disent qu’elles n’ont aucun problème particulier. La ration alimentaire a été rééquilibrée en fonction, la production quotidienne a chuté d’environ 30% : tout le monde s’adapte et vit fort bien ce changement. En fait, au bout de trois jours, les vaches ont compris qu’il était inutile de se présenter à la salle de traite le soir.
Croyez-en mon expérience qui commence à s’étoffer : ceux qui vous disent que “dans les élevages – on fait comme ci ou comme ça” vous racontent forcément des carabistouilles. Il n’y a vraiment pas de dogmes figés sur les façons de faire. “Ça dépend” reste la seule réponse valable.

I’M A POOR LONESOME COW-GIRL


Je l’ai soigneusement nettoyé, et puis j’ai raccroché le vieux tablier bleu à sa patère, dans la laiterie, derrière le tank à lait, entre le tablier du patron et celui de la patronne, verts, ceux-là. Je n’ai jamais pu me résoudre à utiliser l’un des leurs. Ils n’auraient rien dit, j’en suis sûre, mais je ne sais pas … Chacun sa place …
J’ai pris une grosse inspiration. J’essaie de ne pas pleurer. Je suis allée m’occuper des veaux pendant que le bac de lavage de la machine à traire se remplissait. Je libère les cornadis, remplis les seaux de granules pour le lendemain matin, mets de l’eau à celui qui sera bientôt sevré et rejoindra une case collective, et du foin dans le râtelier des plus grands. Un câlin à chacun. Le veau de Mangue n’a que deux jours, il ressemble à un petit faon dalmatien. Celui d’Illico a un jour de plus. C’est un très gros veau, un croisé blanc-bleu-belge qui ressemble à une grosse peluche.
Respire.
Je retourne dans la salle de traite. Le lavage part. Voilà. J’ai fini. J’ai fini la traite de ce soir, la dernière ici après presque quatre ans. Les patrons prennent une retraite bien méritée. Les repreneurs sont jeunes et n’ont pas besoin de moi. Un autre troupeau m’attend, ailleurs. Mais il faut dire adieu à celui-là. Mon premier troupeau. J’en ai vu d’autres, mais aucun aussi longtemps, aussi régulièrement. Respire.
Rien, absolument rien ne me prédestinait à devenir vachère sur le tard. Née en ville, ancienne végétarienne avec des idées très arrêtées sur l’élevage, des boulots, j’en ai fait plein. Des boulots abscons. Des boulots passionnants. J’ai répondu au téléphone, vendu et écrit des livres, accompagné des humains abîmés, ramassé des patates, nettoyé des écuries… Jamais je n’ai eu autant de mal avec un dernier jour. J’ai atterri là à cause de – grâce à – mon patron qui ne l’était pas encore. C’est mon voisin. Je le regardais bosser. J’entendais ses vaches pousser des cris quand son tracteur approchait. Je voyais ses vaches se précipiter vers lui quand il longeait une pâture. Ça ne collait pas avec mes idées arrêtées sur l’élevage. Alors j’ai voulu savoir. Je lui ai demandé si je pouvais venir assister à une traite, il a accepté et m’a appris les bases. J’ai adoré, y suis retournée plusieurs fois, puis j’ai trouvé une formation pour en apprendre plus, et la vie faisant parfois des blagues, il s’est trouvé qu’il a eu besoin de main d’œuvre à peine avais-je fini la formation. J’ai signé chez lui il y a presque quatre ans et pendant presque quatre ans, il a continué à m’apprendre des tas de choses. A chaque fois que j’avais l’illusion d’avoir tout compris, il se passait quelque chose pour qu’il m’en apprenne encore.
Maintenant, c’est fini. Respire.
Je ne peux pas partir sans aller voir mes copines une dernière fois. Je vais faire le tour de l’étable. Mangue vient me voir tout de suite. Mangue, le chef du gang des copines – Marquise, Melba (la plus belle !) et dans une moindre mesure, Mascotte. Un câlin à chacune. Attirées par cet attroupement saugrenu, d’autres rappliquent. Miranda, Miami. Je les ai toutes vues veaux. Respire.
Je devrais être partie depuis longtemps. Je ne peux pas. Je veux dire au revoir à tout le monde. Jamila, que j’ai vue très malade, un sale virus dans l’intestin. Le véto prédisait le pire : soixante-quinze pourcents de mortalité. Elle a eu deux veaux depuis, et elle va très bien, avec son sale caractère. Les longues à traire : Génération et Laitière. Les nourrices, Java et Fasila, Fasila la baveuse. llico qui me rendait dingue à appuyer sur l’interrupteur du jet à haute pression avec la langue et qui m’a bien attristée quand elle a arrêté de le faire. La reine des trouillardes qui fuit devant son ombre : Mazurka. Les plus vieilles : Felicita, la seule qui un jour m’a tapée et a failli me casser le bras, je ne saurai jamais pourquoi, et Fanny. Javanaise la chatouilleuse au nez rose. Nouveauté, dite Grosse Tête, la vache la plus lente de l’univers et Malpolie qui ne dit jamais bonjour, mais qui aujourd’hui veut bien me renifler. Et la bouseuse patentée : Harissa. Elles sont toutes là à se demander ce que je fiche là. Et voilà Nacre. Nacre, la vache la plus amicale qu’on puisse rencontrer. Forcément, ça ne sert plus à rien que je respire, c’est fichu : je pleure, maintenant. Nacre me met des grands coups de langue râpeuse sur la joue tandis que Nature a posé sa tête contre ma cuisse pour mieux se faire gratter le chignon.
Je sais bien qu’il faut que je parte ! Mais encore un instant. J’ai encore besoin de rester parmi elles. J’ai besoin de penser à celles qui ne sont pas dans le troupeau parce qu’elles sont taries. Gaïa la vache qui tousse quand elle n’est pas contente. Javalight qui a besoin de faire un tour de piste pour bouser avant d’aller sur le quai de traite. Fiesta, la vieille et grosse Fiesta au cou de laquelle un jour je m’agrippais pour ne pas me faire piétiner et qui n’en remua pas une oreille. Et puis, je pense aussi à celles qui sont parties. La grosse et immense Flûte qui à la fin de sa vie devint si agressive avec les autres vaches qu’il fallut s’en débarrasser parce qu’elle cassa la patte d’une jeune vache. Flambie, la première vache que je découvris morte sans qu’on sache bien pourquoi et qui m’obligea bien malgré elle à devoir admettre que quiconque choisit de travailler avec le vivant choisit aussi d’affronter la mort. Douchka, ma bonne vieille et douce Douchka ! Californie au long pis, Jabadao qui me faisait vivre l’enfer et que pourtant je pleurais le jour où il fallut l’euthanasier.
Nacre est toujours là à essayer de me manger les cheveux. Les vaches commencent toutes à s’énerver, ma présence parmi elles à cette heure est trop incongrue. Je ne peux pas rester là toute la nuit, il faut bien que je parte. Je m’y résous à contrecoeur.
La météo a décidé de coller au moment, la radio aussi. Un brouillard a recouvert les pâtures alentours, l’autoradio crache un vieux blues un peu sale.
C’est terrible de devoir quitter des copines qu’on a vu pour certaines naître, grandir et vêler. J’en rencontrerai d’autres, mais il faudra du temps pour retisser tous ces liens. Maintenant j’en suis certaine : si l’humanité, dans l’antiquité, a fait des vaches des divinités, ça n’est pas seulement parce qu’elles nous nourrissent, c’est aussi parce que leur capacité à nous sentir, à sentir nos émotions, va bien au-delà de la capacité d’empathie des humains. J’ignore comment elles font, mais elles nous équilibrent. Je dois quitter mes copines, mais je ne pourrai plus jamais vivre loin des vaches.
Je rentre chez moi bien triste. Ce soir, I’m a poor lonesome cow-girl.

LES Y’A QU’À FAUT QU’ON DES CIRCUITS COURTS


Lorsqu’on évoque les difficultés des éleveurs à vendre leurs bêtes à viande, un cri s’élève de toute part – en tout cas du côté de ceux qui connaissent peu, mal, ou pas du tout l’élevage : « Ils n’ont qu’à vendre leurs bêtes en circuit court », et en général, les crieurs entendent par là « en vente directe ». Je suis au regret de vous le dire brutalement : c’est une grosse bêtise. Mais il ne suffit pas de le dire, il faut aussi l’expliquer.

Tout d’abord, les lieux d’élevage ne sont pas, vous l’aurez remarqué, au cœur des villes, contrairement à l’immense majorité des consommateurs. Un habitant du cœur de Paris ne va pas se rendre en Normandie ou en Bourgogne pour acheter un colis de viande. Et c’est pire encore pour un habitant de Marseille : pour des raisons climatiques évidentes, la Provence n’est pas une région qui produit de la viande de bœuf. Il faut donc qu’il existe des réseaux de distribution dans les villes et dans les régions non productrices. Si tous les éleveurs passaient à la vente directe, ou même aux circuits courts dans le sens le plus large, nombre de zones ne seraient plus du tout approvisionnées.

Ensuite, nombre d’éleveurs sont déjà passés à ces types de distribution. Et pour quelques-uns, qui seront de plus en plus nombreux, c’est l’échec assuré. En effet, puisque les élevages sont sur des zones où le nombre de consommateurs reste limité, le marché du circuit court commence à être saturé. Ceux qui se sont lancés depuis longtemps ont eu le temps de développer leur réseau d’acheteurs, ceux qui arrivent maintenant peinent à le faire, ou n’y arrivent qu’en asséchant un réseau déjà existant. Quand il y a trop d’offres dans des zones où la demande est restreinte, ça ne peut pas fonctionner.

Un autre souci est bien connu par beaucoup d’artisans, surtout à l’approche des fêtes de fin d’année : si les réseaux sociaux pullulent de gens qui appellent à acheter leurs cadeaux chez des artisans, la réalité, c’est que l’immense majorité des consommateurs achètent des bricoles en plastique produites au bout du monde tandis que les artisans peinent souvent à écouler leur production. Il en va de même pour les producteurs de viande : le décalage entre le discours et la réalité est énorme, et parmi ceux qui les incitent à passer à la vente directe, rares sont les clients qui prendront réellement la peine de se rendre dans une ferme quand il est si simple d’acheter de la viande en barquette au supermarché.

Enfin, pour la plupart des éleveurs, passer à la vente directe est absolument impossible pour deux raisons majeures. Tout d’abord, ils n’ont pas le temps. Quand on travaille déjà douze heures par jour trois cents soixante-cinq jours par an, où voulez vous trouver le temps de développer un nouvel atelier ? Parce que la vente directe, ça prend du temps : il faut tenir une boutique, réaliser et faire circuler la publicité susceptible de faire venir des clients, il faut éventuellement se former pour ce nouveau métier, et il n’y a pas de place dans leur emploi du temps pour ça. Ensuite, la réalité économique ne laisse pas forcément de possibilité pour ça non plus. Il faut aménager une boutique, payer l’abattoir, payer un boucher … On ne peut pas juste poser des tréteaux dans la cour de la ferme. Il faut une chambre froide, des vitrines réfrigérées, du matériel pour emballer … Rien de tout cela n’est gratuit, or les taux d’endettement des éleveurs sont souvent élevés. Où trouveraient-ils l’argent pour ces nouveaux investissements à risque ?

Il existe d’autres raisons encore qui rende difficile la vente directe, elles seront traitées dans un autre article.

Bien sûr, si on a près de chez soi un éleveur qui pratique la vente directe, il serait fort dommage de ne pas le soutenir en se fournissant directement chez lui. Mais penser que toute la production peut s’écouler de la sorte est au mieux naïf. Dans tous les cas, les circuits courts ne sont pas et ne seront jamais la solution à tous les problèmes rencontrés par les éleveurs, qu’on parle des prix honteux auxquels des grossistes achètent leurs bêtes – quand ils les achètent – ou des marges abusives des distributeurs. La vente directe est une micro-solution à des problèmes énormes, il est fort dommage qu’un microcosme pense qu’il puisse s’agir d’une panacée.

BIEN DANS LEURS SABOTS

Après quatre ans à traîner mes bottes de ferme en ferme, je pensais avoir globalement fait le tour des façons de procéder possibles, mais l’élevage bovin reste un univers toujours plein de surprises et voilà que j’en découvre un nouveau où on fait l’inverse de ce qui se pratique communément sur bien des points. J’ai apprécié mes différentes expériences, mais celle-ci a une saveur particulière, je ne résiste pas à vous présenter ici toutes les raisons pour lesquelles cet élevage en particulier est vite devenu mon préféré.

C’est une grande ferme parce qu’elle a deux activités : vaches allaitantes – vaches à viande, si vous préférez – et vaches laitières. Mais il n’y a qu’une grosse quarantaine de laitières. Je n’interviens pas du tout sur la partie allaitantes de cet élevage, je ne pourrais donc pas vous en dire grand-chose si ce n’est que les Limousines sont très jolies et les veaux pas du tout sauvages. Presque pas assez, d’ailleurs. L’autre jour, je me suis retrouvée nez à museau avec un taurillon qui baguenaudait hors de sa pâture. Bien sûr, j’ai immédiatement appelé le patron pour lui signaler l’affaire, il m’a répondu :
« Ah oui, je vois lequel. Non, mais c’est normal : il commence à être grand, il en a marre de sa mère, alors de temps en temps il va se promener et ensuite il retourne dans les pattes de sa mère, laisse-le, je verrai ça plus tard. »
Soyons clair : c’est ce que j’appelle une réponse non-conforme. Normalement, ça ne marche pas comme ça. Mais mon job ne consiste pas à décider de ce qui est bien ou pas, c’est de faire ce qu’on me demande. J’ai donc laissé le taurillon tranquille, et, de fait, il est retourné à sa place peu de temps après.

Côté élevage laitier, j’ai pu voir beaucoup plus largement comment ça fonctionne et je suis allée de surprise en surprise. Dans la grande majorité des élevages, les choses sont toujours à peu près organisées de la même façon : quand une vache vêle, on emmène le veau aussi vite que possible dans la nursery et la vache rejoint tout de suite le troupeau des laitières pour passer à la traite. Le veau reçoit son lait dans un seau – il faut donc lui apprendre à baisser la tête – et il est sevré vers deux mois. Il commence à avoir du foin et à être en groupe après avoir été sevré. Entendons-nous bien : je ne porte aucun jugement de valeur sur cette façon de fonctionner, tout s’explique, et rien de tout ça ne relève dans l’absolu de la maltraitance. Mais dans cet élevage-là, on ne fait pas du tout comme ça. D’abord, le veau reste 24 heures avec sa mère. Si le vêlage a été difficile, ce délai sera rallongé : la vache est mise quelques jours au repos et quitte à être au repos, on lui laisse son veau, puis on y va progressivement : la vache ne passera d’abord à la traite que le matin, après quoi elle retourne avec son veau. Ça n’est qu’au bout d’une semaine qu’ils seront séparés pour prendre un rythme normal de deux traites par jour. Dans tous les cas, même quand une vache est séparée de son veau, le veau est placé à un endroit où elle peut tout à fait venir le voir, le renifler, le lécher et l’allaiter pendant une semaine. Ensuite le veau passe dans une case individuelle de la nursery, mais le bâtiment est organisé de telle sorte que les vaches gardent un contact visuel avec les veaux jusqu’à leur sevrage complet qui n’intervient qu’entre quatre et six mois, selon les individus.

On m’avait toujours dit que procéder de la sorte créait des séparations plus difficiles et que les veaux sevrés tardivement avaient du mal à perdre le réflexe de téter, et qu’il est compliqué de leur apprendre à baisser la tête pour boire au seau. Je ne peux que constater que si les choses sont faites correctement, c’est absolument faux. Au début, les vaches restent près de la nursery et donc de leurs veaux, mais très vite, elles s’en désintéressent tout à fait et retournent d’elles-mêmes à leur vie de vache en troupeau. Quant aux veaux sevrés tard, je n’en ai vu aucun téter ses comparses. Certes, ils sont sevrés plus vieux et sont nourris au biberon puis au seau à tétine pendant un mois. Mais une fois ce premier mois écoulé, ils ont déjà accès à du foin. Ceux qui élèvent des veaux élevés sous la mère en pâture le savent : les veaux commencent à brouter bien avant d’être sevrés, effectivement, souvent vers un mois. Le foin a un avantage certain : c’est un aliment sec qui donne soif. On leur donne donc en même temps de l’eau tiède, et ils comprennent vite tout seuls qu’il faut baisser le nez pour boire. Dès lors, il n’y a rien de particulier à leur expliquer quand on leur apporte un seau de lait sans tétine.

En fait tout est d’abord pensé non pour le confort de l’éleveur mais bien pour celui des bêtes. Et par effet rebond, c’est aussi beaucoup plus confortable pour les humains.

Le troupeau est vif sans être effrayé. Les vaches ne montrent aucun signe de stress. Elles sont assez distantes avec les humains sans en avoir peur. Les veaux sont d’une simplicité déconcertante à déplacer. On peut isoler une vache du troupeau avec la même extrême simplicité. La production est bonne et de qualité.

Les bâtiments ne sont pas particulièrement récents, rien n’est robotisé et pourtant, c’est bien là que j’ai rencontré le plus grand confort de travail. L’éleveur, quant à lui, n’a rien d’un illuminé. C’est un agriculteur tout ce qu’il y a de plus conventionnel et qui a simplement organisé les choses en fonction de ce qui lui paraissait le mieux pour tout le monde. Il montre une attention soutenue pour ses bêtes et de tout cet ensemble de petites choses, ce qui en ressort est une impression de douceur. Ça fait plaisir pour les vaches, et ça rend le travail extrêmement agréable.

(crédit photo : FranceAgriTwittos)

LES CONDITIONS D’ÉLEVAGE DES VEAUX LAITIERS

L’autre soir, avec le patron, on a bien rigolé. On avait tous les deux lu un article qui reprochait pour la 158e fois aux éleveurs laitiers de séparer les veaux de leur mère, et on a essayé d’imaginer comment il faudrait procéder dans cet élevage pour ne plus le faire.

En ce moment, il y a 48 vaches laitières qui passent à la traite deux fois par jour, dont 2 qui ont vêlé ces jours-ci. Avec elles, il y a aussi deux génisses qui n’ont pas encore vêlé de leur premier veau : elles sont là pour s’habituer au troupeau des laitières, à son rythme, à l’étable et à la salle de traite. Ainsi, quand elles vêleront, elles auront l’habitude et la traite ne les stressera pas. Ça fait partie de ces petites choses qui prennent du temps, qui ne rapportent pas d’argent, mais qui sont indispensables à l’amélioration du bien-être des vaches au cours de leur vie. Dans la nursery, il y a actuellement six veaux de moins de deux mois, non sevrés, en cases individuelles, dont une petite femelle née prématurée qui est vraiment minuscule, qui ne tient pas très bien sur ses pattes et qui a besoin de soins particuliers. Enfin, il y a encore onze autres jeunes bêtes sevrées réparties en trois cases collectives, par tranche d’âge.

Imaginons donc qu’on mélange tout ce monde là. Déjà, il faudrait revoir l’ensemble du système de clôture des pâtures : les fils sont bien trop hauts pour qu’ils aient la moindre utilité pour des veaux qui passeraient dessous sans le moindre souci. Ça signifie aussi qu’il y aurait beaucoup plus de travail d’entretien à faire sous les fils. En effet, l’herbe dessous ne cesse pas de pousser parce qu’on le lui demande gentiment, l’herbe qui touche les fils rend l’électrification beaucoup moins efficace, et si la clôture n’est pas assez efficace, on va se retrouver avec des veaux et des vaches partout, y compris sur les routes, ce qui est dangereux tant pour les automobilistes que pour les bêtes. Je n’ai néanmoins entendu aucune des personnes réclamant qu’on cesse de séparer les veaux de leur mère se proposer pour venir passer le rotofil sous les kilomètres de clôture, mais c’est sans doute un simple oubli de leur part.

Ensuite, il sera impossible de sevrer les veaux. Il sera donc difficile de faire une transition progressive dans l’alimentation. C’est un moindre mal, dans l’absolu, on peut faire avec. Mais ça fera moins de lait dans la cuve, or le lait est déjà très mal payé, et rien ne viendrait compenser cette perte. Je rappelle à toute fin utile qu’une vache laitière produit beaucoup plus de lait qu’un veau ne peut en téter, en tout cas jusqu’à un certain âge.

Toutes les vaches n’ont pas l’instinct maternel. Certaines vaches refusent de s’occuper de leur veau. Il cherchera donc à aller téter ailleurs. Et ça peut engendrer des tas de problèmes. S’il va téter une génisse qui n’a pas encore de lait, il risque de lui abîmer la mamelle. S’il tête toujours sur le même trayon : même problème. Si plusieurs veaux tètent une même vache très maternelle, ils vont l’épuiser et potentiellement lui provoquer des carences. Mais il y a pire : si une vache est ou a été malade, elle peut avoir reçu un traitement, et un veau, en particulier nouveau-né, qui va téter un antibiotique risque de se détruire les intestins, d’avoir la diarrhée et la diarrhée est la première cause de mortalité chez les jeunes veaux. Enfin, si une vache vêle parmi le troupeau mais ne s’occupe pas de son veau, ce dernier ira se nourrir au premier pis qui passe. A condition qu’un veau plus grand ne l’achève pas en lui mettant des coups de tête parce que c’est sa mamelle à lui, les veaux ne sont pas toujours partageurs. Mais s’il y arrive, le pis de passage ne contient pas de colostrum, élément indispensable à sa survie. Il n’aura donc pas de système immunitaire suffisamment résistant pour vivre. N’allez pas croire que les vaches peu maternelles sont rares : elles sont au contraire assez nombreuses chez les laitières qui ont aussi été sélectionnées pour ça au fil des siècles.

Mais ça n’est pas tout ! La petite femelle fragile dont je parlais tout à l’heure est absolument incapable de suivre le troupeau. Outre qu’elle risquerait d’être écrasée par une vache, ou de se retrouver prise au milieu d’une bagarre – car oui, les vaches parfois se bagarrent – elle n’est pour l’instant pas capable de téter sa mère. Que fait-on ? On la laisse mourir parce que s’en occuper dans une case individuelle heurte les convictions de quelques-uns ?

Outre tous ces points pour lesquels j’aimerais avoir quelques éclaircissements sur la façon de procéder de la part de tous ces gens qui savent mieux que les éleveurs, il en reste un crucial : il est impossible de faire entrer les veaux dans une salle de traite, et encore moins dans le parc d’attente qui la précède où ils se feraient sans doute piétiner. Il faudrait donc séparer les veaux des vaches en amont. Avez-vous déjà couru derrière un veau et essayé de l’attraper ? Moi oui. Le constat est sans appel : un veau a quatre pattes, et moi je n’en ai que deux. On pourrait opter pour la méthode texane et les attraper au lasso. Dans l’absolu, je n’ai rien contre : j’ai toujours rêvé de faire un stage au Texas pour apprendre à me servir d’un lasso. Mais il faut être lucide sur la méthode : c’est brutal. Et il faudrait être brutaux avec les veaux deux fois par jour, plus s’il y a des soins médicaux à leur prodiguer. A supposer qu’on voit rapidement qu’un veau a besoin de soins médicaux : c’est très simple dans une case, beaucoup plus compliqué au milieu d’un troupeau. L’un des avantages des cases à veau, c’est qu’elles nous permettent de les apprivoiser sans brutalité. On s’y occupe d’eux, ils s’y habituent à nous, on les gratte, on les laisse nous renifler, on leur parle et ainsi ils connaissent nos gestes, nos odeurs et notre voix. Une fois devenus vaches, ces veaux nous font confiance, nous suivent et nous n’avons alors jamais à nous montrer brutaux avec eux. C’est là qu’on établit le lien de confiance pour ensuite travailler ensemble dans le calme.

A titre personnel, c’est grâce à ces cases individuelles que j’ai pu apprivoiser Maestro. Il pesait 40 kg quand il est arrivé. Maintenant, c’est un beau taureau de 850 kg, et outre la brutalité inhérente à son volume, il se montre très calme, pas du tout farouche ; en fait, c’est un gros tas de câlins. Laissé sans soins humains quotidiens, il serait quasiment sauvage et en tout cas dangereux pour ses éleveurs, pour moi, et pour quiconque passerait par là. Il en va de même avec les vaches. Celles qui étaient là avant mon arrivée ne m’obéissent pas beaucoup, celles que j’ai vu naître et que j’ai soignées en case individuelle viennent quand je les appelle par leur nom.

Alors certes, ces deux mois en cases individuelles ne sont peut-être pas l’idéal vu de l’extérieur. Mais vu de l’intérieur d’un élevage, ce sont deux mois qui permettent aux vaches de ne pas vivre grand-chose de stressant le reste de leur vie et qui évitent aux humains de prendre des coups de tête.

Après avoir énumérer tous ces points, le patron et moi sommes tombés d’accord : si vraiment il le faut, nous acceptons de fonctionner autrement. Nous invitons donc ceux qui savent si bien comment faire qu’ils en font des tas d’articles à venir nous montrer comment ils procèdent pour s’occuper de tous ces animaux, pour soigner les plus fragiles et pour les apprivoiser sans brutalité, le tout dans les infrastructures existantes. S’ils envisagent de changer les infrastructures pour venir à bien de ce projet, nous ne doutons pas qu’ils accepterons de financer eux-mêmes ce changement : le prix du lait et l’endettement de bien des éleveurs ne leur permettant nullement de le faire.

MAIS QUE MANGENT DONC LES VACHES ?

Instinctivement, vous êtes tentés de répondre : « de l’herbe ! ». Ou si vous êtes facétieux : « du soja ! ». Mais vous êtes malins et vous vous doutez qu’il y a un piège. Et si vous êtes un habitué de la Botte de Paille, vous savez que la bonne réponse est : « ça dépend ». Car en effet, « de l’herbe », ça ne veut pas dire grand-chose.

pâturage

Pour commencer, il peut y avoir confusion sur ce qu’est une pâture, car il en existe en réalité de deux sortes.

La première est la pâture dite permanente. On appelle pâture ou prairie permanente une surface couverte de plantes herbagères depuis au moins cinq années. Entrent aussi dans cette catégorie des prairies permanentes les landes, parcours, estives et autres surfaces où les animaux d’élevage peuvent croûter dans les régions où il ne pousse pas d’herbe au sens où on l’entend communément. Mais une prairie permanente n’est que rarement un espace sauvage. Elle peut être labourée et ré-ensemencée : tant qu’on n’y fait pas pousser autre chose que des plantes herbagères, ça reste une prairie permanente. Et comme rien n’est jamais simple, il y a une sous-catégorie de prairies permanentes qui, elles, n’ont pas le droit d’être labourées, réensemencées ou converties en terre cultivable : ce sont les prairies permanentes sensibles. Il s’agit essentiellement de prairies situées en zone Natura 2000 et présentant une biodiversité riche. Comme vous pouvez le constater sur la carte ci-dessous, ces prairies permanentes sont en réalité fort rares.

les prairies sensibles en France

En dehors de ces zones, les prairies sont donc en réalité des zones cultivées, mais uniquement de plantes herbagères contrairement à la seconde catégorie constituée par les prairies temporaires. Mais puisque décidément, en élevage, rien n’est jamais simple, il y a aussi deux sous catégories de prairies temporaires. Il y a d’abord les prairies de fauche. On n’y mène pas les bêtes, ce sont les prairies qui sont semées pour constituer le stock de foin pour l’hiver. Puis il y a des prairies temporaires où effectivement les vaches vont brouter. Toutes les prairies temporaires entrent dans un schéma de rotation des cultures. On pourra par exemple y faire pousser de l’herbe à foin pendant quatre ans et du maïs la cinquième année. Cette forme de rotation a énormément d’avantages, y compris sous un angle écologique, mais c’est un sujet complexe sur lequel nous reviendrons une autre fois, aujourd’hui, nous allons nous concentrer sur la nourriture des vaches.

Maintenant que vous savez tous que les prairies sont rarement des espaces sauvages, qu’elles sont en réalité cultivées, vous vous demandez forcément avec quoi on les ensemence, et c’est là que ça devient compliqué, encore plus compliqué que les histoires de types de prairies, car c’est là que commence le « ça dépend ». De nombreux paramètres peuvent entrer en compte : la nature du sol, le climat, la formation de l’éleveur, la façon dont il aura questionné (ou pas) sa formation initiale, la taille des parcelles, etc. D’un coté, vous trouverez des éleveurs qui ne jureront que par le ray-grass, et parmi eux, il y aura les défenseurs du ray-grass anglais et ceux du ray-grass italien. De l’autre côté du très large spectre que constituent les éleveurs, vous trouverez ceux qui défendent l’idée qu’une bonne pâture doit être constituée d’au moins quarante-deux plantes différentes pour bien nourrir les vaches. Car ce qu’on appelle communément de l’herbe est en réalité un vaste choix de cultures possibles. On pourra ainsi trouver dans les pâtures, outre les ray-grass, différentes sortes de fétuques, du dactyle, de la fléole, du pâturin des près, du pâturin commun, de la crételle, du plantain, de l’agrostide, de la houlque laineuse, etc. Voilà bien la complexité des prairies : il nous faudrait un herbier fort dense pour inventorier tout ce qu’on peut y trouver, d’autant que les plantes sauvages peuvent y pousser entre ce qui y a été semé, et les vaches mangent tout ça, mais pas que ça.

la houlque laineuse

En effet, en plus des herbes qu’elles pâturent, la ration des vaches pourra être complétée par d’autres aliments, surtout l’hiver où la nourriture se fait rare dans les prairies. On trouvera souvent du maïs, mais il n’est pas du tout rare de trouver tout un tas de légumineuses : des pois, de la betterave fourragère, de la féverole, du trèfle, de la luzerne, etc. Les légumineuses sont riches en protéines, et il y a de fortes chances, si vous en trouvez dans un élevage, que vous n’y voyez pas par ailleurs de soja. En fait, si le soja fait beaucoup de bruit, on en donne en réalité très peu aux bovins français. Nombre d’éleveurs ont encore une logique d’autonomie. Tant pour des raisons financières que culturelles, ils n’aiment pas beaucoup acheter à l’extérieur et préfèrent produire eux-mêmes. Or, le tourteau de soja est un produit d’importation. Nombreux sont ceux qui se tournent vers des cultures que leurs parents avaient abandonnés, et on voit de nouveau des champs de betteraves fourragères par exemple.

Dans les élevages laitiers, les herbes constituent environ les deux-tiers de l’alimentation des animaux, soit en frais pâturé ou coupé du jour, soit en herbes conservées. Cette part monte à 80 % dans les élevages de races à viande. Il est à noter qu’il existe plusieurs façon de conserver les herbes fauchées. La première, tout le monde la connaît : c’est le foin.

du bon foin pour passer l’hiver !

On fauche une pâture, on laisse les herbes sécher au soleil (et ces jours là tout le monde prie très fort pour qu’il ne pleuve pas, même les plus incroyants), on mélange, on laisse encore sécher (et on prie une seconde fois) puis on presse en « roundballers » – ou ballots – qu’on laissera encore sécher au soleil, mais à ce stade, la pluie ne pose plus de problème. Les herbes (ainsi que certaines légumineuses) peuvent aussi être ensilées exactement comme le maïs. L’ensilage est une fermentation anaérobie, c’est à dire qu’on va mettre toute la matière dans un silo, tasser très très fort pour en chasser tout l’air et fermer hermétiquement avant de laisser fermenter. L’herbe ensilée est un peu la choucroute des vaches. Ça change le goût (les vaches en raffolent), l’odeur et les qualités nutritives, ça se conserve une bonne année et ça permet de tenir tout l’hiver. Il existe encore une solution intermédiaire : l’herbe enrubannée. On fauche, on laisse sécher l’herbe mais seulement un petit peu, on presse sous forme de ballot qu’on enrubanne sous un film plastique (en général biodégradable). C’est aussi une fermentation anaérobie. Enfin, il existe une autre méthode de conservation des herbes fauchées bien connue des Suisses en particulier mais plus rare chez nous : le séchoir à foin. On récolte le fourrage et on le met dans un séchoir où il sera traversé par un air chaud envoyé par un système de ventilateurs.

Le maïs ensilé, quant à lui, constitue en moyenne 20 % de la ration des vaches. Est-ce que les vaches pourraient se passer de maïs ? Évidemment, à condition d’avoir des pâtures suffisamment riches par ailleurs. Même si ça ne leur ferait pas forcément plaisir, le maïs étant aux vaches ce que le chocolat est à la personne qui est en train de rédiger cet article. Est-ce que les éleveurs pourraient se passer de maïs ? C’est plus compliqué. Il leur faudrait alors plus de surfaces de prairies et plus de vaches pour produire les mêmes volumes. Ou mieux : il faudrait que leurs productions soient mieux payées pour qu’ils puissent se permettre de produire moins. Il faudrait aussi leur ré-apprendre à fonctionner sans.

À quoi sert le maïs ? À augmenter un peu la production de lait et les bénéfices des vendeurs de semences de maïs et de correcteurs azotés. Car si on donne du maïs aux vaches, il faut aussi leur donner des correcteurs azotés pour qu’elles le digèrent correctement. Qu’est-ce qu’un correcteur azoté ? Eh bien, les tourteaux de soja ou de colza, par exemple, sont des correcteurs azotés : la petite partie de nourriture pour les vaches que la plupart des éleveurs ne peuvent pas produire eux-mêmes. À ce stade, j’entends nombre d’éleveurs fulminer. Mais c’est une réalité : la seule raison pragmatique de donner du maïs aux bovins n’est pas nutritionnelle, mais bien économique. Il n’y a là nul jugement, c’est un simple constat qui par ailleurs engage autant les consommateurs que les éleveurs : pour que la production se fasse au mieux, il est indispensable que les consommateurs n’aillent pas au moins cher.

Il y a enfin un dernier élément qui peut entrer dans la composition de la ration des vaches : les compléments alimentaires tels que le sel, des minéraux ou des vitamines. C’est en volume une part ridicule de leur ration, mais cette part évite d’éventuelles carences, exactement comme il peut nous arriver de faire une cure de vitamine C ou de magnésium. En tête des éléments dont manquent souvent les vaches, on trouve le sélénium. Certains sols en contiennent suffisamment, mais les sols acides des massifs granitiques, par exemple, en empêchent l’assimilation. On en trouve dans certaines plantes, comme les endives, mais les vaches n’aiment pas les endives. En tout cas, j’ai pour ma part essayé d’en donner à ma vache, et elle a fait une épouvantable grimace. On complète donc les rations avec des minéraux et vitamines de sorte à garder les animaux en bonne santé.

Si j’en crois les chiffres donnés par l’Institut de l’élevage, et je n’ai aucune raison de ne pas les croire, les céréales constituent 5,6 % des rations des bovins, mais cela ne concernerait que les races à viande. N’ayant pour ma part jamais vu d’éleveurs donner de céréales à ses bêtes, je ne suis pas en mesure de vous en dire plus à ce sujet.

Bien évidemment, tout ceci est valable pour les élevages français. Chaque pays a une approche très différente de l’alimentation des bovins. La part de maïs et de soja est beaucoup plus élevée dans les élevages Américains tandis que les vaches suisses mangent beaucoup moins de maïs que les nôtres.

Il reste une dernière question : de quelle quantité de nourriture a besoin cette grosse bestiole qu’est la vache ? Vous me voyez venir ? Ça dépend ! Eh oui, ça dépend, exactement comme nous : un kilo de salade ne vaut pas un kilo de frites, un grand gaillard de cent kilos mangera souvent plus qu’un gringalet de quarante-cinq kilos, certains ne prendront pas un gramme en s’empiffrant et d’autres grossiront en regardant la vitrine du pâtissier.

C’est la même chose pour les bovins : un kilo de mauvais fourrage ne vaut pas un kilo de fourrage riche et une vache laitière de grande race ne mangera pas la même chose qu’une petite vache Highland qui est une race qui valorise bien des fourrages très pauvres. Pour la vache, on comptera donc en matière sèche, l’eau contenue par les herbes pâturées n’étant pas nourrissante en soi et les études montrent que la consommation journalière varie de 12 à 30 kg.

Vous le voyez, la question de l’alimentation des vaches n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire. Et ça n’est rien du tout en comparaison de la complexité de leur système digestif. Mais nous reviendrons sur les quatre estomacs du bovin un autre jour.

POURQUOI SÉPARE-T-ON LES VEAUX DE LEUR MÈRE ?

 

« Pourquoi sépare-t-on les veaux de leur mère ? », telle est la question qu’on nous pose le plus souvent concernant les élevages laitiers. Enfin… En réalité, on nous assène plutôt des affirmations anthropomorphiques concernant la séparation des veaux de leur mère, mais il y a aussi des gens pleins de bonne foi qui ne demandent qu’à comprendre, nous allons donc le leur expliquer ici.

Il faut avant tout faire la part des choses : tous les veaux ne sont pas séparés de leur mère à la naissance. Cet acte concerne essentiellement les veaux de races laitières, les veaux de races dites allaitantes, c’est-à-dire à viande, restent un certain temps – variable selon les élevages – sous la mère. Il en va autrement dans les élevages laitiers. Là, en effet, on retire les veaux relativement vite, mais le délai exact diffère d’un élevage à un autre, selon tout un tas de critères qui vont des conditions de vêlage aux infrastructures en passant par la sensibilité particulière de l’éleveur. Certains le feront dans l’heure, d’autres dans la journée. Dans tous les cas, on laisse toujours le temps à la vache de lécher son veau. Comme tous les mammifères, le petit veau tout juste sorti du ventre de sa mère est tout mouillé et même très gluant, si bien que, très vite, la vache le lèche pour le sécher, et c’est très important pour qu’il n’attrape pas froid. Certaines vaches, pourtant, ont si peu d’instinct maternel qu’elles ne le font pas, et quand ça arrive, c’est l’éleveur qui doit le sécher : il frotte alors le veau avec de la paille. D’autres saupoudrent du son de blé sur le veau pour inciter la vache à le lécher. Ça ne fonctionne pas à tous les coups, alors il faut en revenir au bouchon de paille. En fait, contrairement aux vaches allaitantes, les vaches laitières ont un instinct maternel généralement peu développé pour une raison fort simple : la sélection génétique.

Voilà dix mille ans que nous élevons des vaches. Pendant dix mille ans, nous avons procédé à une sélection des individus afin d’effectuer des croisements qui avantagent ce qui nous intéresse le plus. Pour les vaches à viande, nous avons privilégié le développement musculaire afin d’obtenir plus de steaks, pour les vaches à lait, nous avons choisi les plus belles mamelles afin d’obtenir plus de lait. Ainsi, de nos jours, les allaitantes – Limousines ou Charolaises, par exemple – produisent juste ce qu’il faut de lait pour leurs veaux alors que les laitières – Normandes ou Prim’Holstein – peuvent produire trente litres de lait par jour alors qu’un veau d’une semaine n’a besoin que de quatre à cinq litres pour se nourrir. En effectuant une sélection génétique, nous avons aussi privilégié certains comportements, exactement comme nous l’avons fait par ailleurs avec les chiens. Le Border Collie est un excellent chien de troupeau parce qu’au fil des siècles nous avons favorisé la reproduction des individus qui montraient les meilleurs dispositions pour l’aide au déplacement des troupeaux. La Prim’Holstein n’a pas un instinct maternel très développé car nous avons privilégié les individus qui n’essayaient pas de nous encorner quand on s’approchait de leurs petits.

Grâce à ces dix mille ans de sélection, nous pouvons aujourd’hui retirer un veau à sa mère sans nous faire encorner, et même sans qu’elle hurle pendant des jours. Il arrive qu’une vache appelle son veau. La plupart du temps, ça ne dure que quelques heures. Il arrive aussi qu’un veau appelle sa mère. Ça s’arrête toujours au moment où on lui apporte un seau ou un biberon de lait. Et en général, une fois qu’il a mangé, comme tous les bébés, il dort. Vous avez sans doute vu de ces vidéos où des vaches poussent des hurlements : dans l’immense majorité des cas, et n’importe quel éleveur pourra vous le confirmer, il s’agit de vaches en chaleur : elles n’appellent pas leur veau mais le taureau.

« Pourquoi ne laisse-t-on pas les veaux téter ? », me demanderez-vous. C’est une excellente question à laquelle il y a plusieurs réponses qui s’ajoutent. J’ai déjà partiellement répondu à cela plus haut : d’abord parce que le but d’un élevage laitier est de produire du lait, qu’il faut donc traire les vaches et qu’il est techniquement impossible de faire entrer une vache avec son veau dans une salle de traite. Quant à les séparer avant, à supposer que ça soit réalisable, ça prendrait un temps fou pour un bénéfice nul. Ensuite, parce que la vache va produire quoi qu’il arrive beaucoup plus de lait que le veau n’en boira, et si on ne la trait pas, ses mamelles pleines vont finir par lui faire très mal. Il y a encore d’autres raisons plus techniques.

Deux à trois mois avant de vêler, une vache laitière est tarie afin que toutes ses ressources soient consacrées au veau. Elle est en quelque sorte mise en congé maternité. La phase de tarissement permet également de préparer et de reposer la mamelle pour le prochain cycle de lactation. C’est une période délicate, car c’est lors du tarissement qu’une vache présente le plus de risque de développer une infection de la mamelle : une mammite. On peut procéder de différentes manières pour l’éviter. La plus courante consiste en une injection intra-mammaire préventive d’antibiotique. Non, ça ne fait pas mal à la vache. On utilise aussi souvent un obturateur de trayons pour empêcher les bactéries d’y entrer. Pour le dire plus clairement, on met un bouchon de kératine dans les trayons, et on l’ôte avant la première traite. Et ça non plus, ça n’a rien de douloureux pour la vache.

Le troupeau des taries est séparé des autres vaches. Certains éleveurs les gardent en bâtiment, d’autres leur réservent une pâture rien que pour elles. Quand une vache vêle, s’il y a un bouchon, le veau ne peut pas téter. Mais il peut y avoir bien plus grave. Si la mère appartient à l’ample catégorie des vaches peu maternelles, le veau risque d’aller en téter une autre, qui n’a pas de lait, mais qui a des antibiotiques dans la mamelle. Et un veau qui n’a pas encore eu de colostrum – donc ce dont il a besoin pour développer son système immunitaire – qui avale des antibiotiques est condamné : les antibiotiques risquent de lui détruire l’intestin, il aura la diarrhée, et la diarrhée est la première cause de mortalité chez les veaux.

Enfin, il y a encore deux raisons de séparer le veau de sa mère. La première, c’est que ça permet de désinfecter le cordon ombilical, la seconde, c’est que ça évite – car ça arrive relativement régulièrement – que la vache ne tête le cordon ombilical … et vide le veau de son sang. Oui, je sais, c’est dégoûtant, mais ça arrive.

Comme vous le voyez, si on sépare le veau de la vache, ça n’est pas parce que les élevages laitiers sont peuplés d’humains sadiques. Ça n’est pas non plus comparable au fait d’arracher un nourrisson humain des bras de sa mère, l’humain n’étant pas issu de dix mille ans de sélection génétique. En outre, il faut très peu de temps à un veau pour s’habituer à sa mère de substitution : l’éleveur, l’éleveuse ou le salarié qui a la responsabilité des soins à apporter aux veaux. D’autant que la majorité des humains réagit systématiquement de la même façon devant n’importe quel bébé de n’importe quelle espèce : on le trouve mignon, on veut lui faire des câlins – et on ne s’en prive pas – et notre propre instinct de protection s’exprime pleinement. Et le spectacle des éleveurs costauds et aguerris tout attendris devant les veaux est toujours particulièrement croquignolesque, mais ne le répétez pas trop : la plupart d’entre-eux essaie de faire croire qu’ils sont des durs et n’admettront pas en public qu’ils passent des plombes à leur faire des gouzi-gouzis.

LES RISQUES DU METIER

Pour la première fois en un an et demi, hier, j’ai mis un vrai coup de bâton à une vache. Je n’en suis pas fière, mais je n’en ai pas honte non plus : c’était le seul moyen de garder mes bras intacts.

Il faut savoir que dans les élevages laitiers, la grande majorité des accidents se produit dans la salle de traite. Il y a des tas de façons de s’y faire très mal. La glissade est un grand classique. Et les carrelages anti-dérapants ou les bottes à semelle crantée n’empêchent pas tous les vols planés, avec parfois atterrissage de la tête sur un rebord métallique. Il y a aussi les barrières des bouts de quai de traite : elles sont pile à hauteur de crâne, et si une vache y met un grand coup, c’est la fracture assurée. Il y a la manipulation des produits de nettoyage de la machine à traire, un jour un acide, et le lendemain une base de type ammoniac – qui ont brûlé bien des mains et bien des yeux. Il y a encore les ponts basculants, qui sont très lourds et qui ont blessé et même tué plusieurs éleveurs. Avec beaucoup de vigilance et de prudence, nombre de ces accidents peuvent être évités. Mais le plus grand facteur de risque est par nature imprévisible : il s’agit des animaux eux-mêmes.

Il y a les coups mineurs. L’autre jour, j’ai pris un coup de queue de vache dans l’oreille. J’ai eu très mal et mon oreille est restée rouge pendant deux jours. Vu de l’extérieur, c’est rigolo, n’empêche que ça fait mal. Deux jours plus tard, rebelote : splatch ! Un coup de queue dans le plexus, ça m’a coupé le souffle. Les vaches remuent sans arrêt de la queue. Ça n’a l’air de rien, mais le muscle qui permet de la faire bouger est très costaud. Dans l’immense majorité des cas, on prend l’équivalent d’une grosse baffe et ça n’est pas très grave. Mais des éleveurs y ont laissé un œil.

Il y a des accidents beaucoup plus graves. Vous pouvez vous trouver au milieu du troupeau dans un espace clos, comme le parc d’attente, par exemple, pile au moment où un bruit va effrayer les bêtes. Au mieux, vous aurez juste les pieds écrabouillés – mais comme vous êtes sérieux, vous portez des bottes de sécurité et ça limite les risques de fracture – au pire, vous pouvez mourir la cage thoracique écrasée, ou piétiné si par malheur vous chutez. Ça n’a rien d’une fiction, ce genre d’accidents arrive régulièrement.

Enfin, il y a l’accident le plus courant : l’avant-bras brisé par un coup de patte au moment de nettoyer la mamelle ou de traire. Car nos avant-bras ne sont que des brindilles face à un coup de patte de vache. Et c’est ce qui a failli m’arriver hier.

J’ai de la chance : le troupeau avec lequel je travaille est vraiment calme. Dans certains élevages, on est obligé d’utiliser des entraves pour immobiliser les vaches et les empêcher de taper ; là où je bosse, il n’y a même pas d’entrave. Le patron n’aime pas ça, ça fait un peu mal aux vaches et il pense que l’utilisation d’une entrave est un constat d’échec. Il pense qu’il vaut mieux apprendre aux bêtes à rester calmes. Ça prend un peu plus de temps à leur arrivée, et ça en fait gagner beaucoup tout au long de leur vie. Et j’ai tendance à penser qu’il a raison, puisque ses bêtes ne tapent pas. Sauf Lamiss. Dès qu’elle est arrivée dans la salle de traite, elle a tapé. En général, j’emploie toujours la même technique dans ces cas-là : je la laisse se calmer, je m’occupe d’une autre vache, et quand je reviens, elle se laisse faire. Eh bien hier, ça n’a pas marché. Elle a tapé très fort, plusieurs fois, et je me remercie d’avoir d’excellents réflexes. À quelques micro-secondes près, j’étais bonne pour l’hôpital et le plâtre. J’ai laissé Lamiss se calmer. Elle a encore tapé. Je l’ai engueulée très fort. Ça n’y a rien changé. Elle a tapé si fort qu’elle en a complètement explosé la griffe de traite. Il y avait des tuyaux arrachés et des morceaux partout. J’ai tout remonté, j’ai re-tenté le coup, et paf ! Elle a encore mis un gros coup de patte. Alors j’ai fait comme le patron m’avait dit de faire si ça arrivait : je suis allée chercher le bâton, je lui en ai mis un bon coup sur la cuisse en criant « Lamiss, ça suffit ! », et … je l’ai branchée sans qu’elle bouge une oreille.

Je comprends que ça puisse choquer qu’on use parfois de cette sorte de violence. Si une caméra avait été là, on aurait coupé les coups de pattes au montage et je faisais la une des bourreaux d’animaux. Mais Lamiss doit bien peser ses six cents kilos, et comme toutes les vaches, elle a la peau épaisse. Bien sûr, elle sent le coup, la preuve, c’est qu’elle se calme, mais ça n’a rien à voir avec ce que nous ressentons avec le même coup de bâton – en plastique souple. Les vaches ne comprennent pas « s’il-te-plaît ». Elles ne comprennent pas plus les grands discours sur le respect mutuel. Il n’y a qu’à voir avec quelle violence elles se battent parfois entre elles pour le comprendre, et aussi pour se rendre compte que mon coup de bâton n’a pas grand-chose à voir avec les grands coups de têtes qu’elles se mettent dans le ventre. Quand une vache commence à faire ainsi l’andouille, elle est dangereuse pour nous, et il nous faut ré-affirmer notre position hiérarchique. Comme je ne suis pas en mesure de lui expliquer que c’est moi le chef en lui mettant un coup de tête dans le ventre, je procède autrement. Et un seul coup suffit.

Lamiss a un sale caractère. Elle retentera de frapper, je n’en doute pas. Le sachant, je fais très attention avec elle. Mais si elle recommence, alors je devrais encore lui expliquer que ça n’est pas elle qui commande. Sachez par ailleurs qu’une vache qui serait impossible à calmer finirait par être envoyée à l’abattoir. Je doute que Lamiss en arrive là, mais aucun éleveur responsable ne garde une bête dangereuse. Les métiers de l’agriculture sont déjà hautement accidentogènes, il est hors de question de prendre des risques inconsidérés avec des bêtes ingérables.

DEDANS – DEHORS : LE DILEMME DES VACHES

Si on laisse le choix aux vaches entre une belle pâture bien grasse et une étable, elles se précipiteront immédiatement dans la belle pâture. Enfin, ça, c’est ce que je croyais. Mais la réalité est plus compliquée.

Les vaches sont gourmandes et un peu fainéantes, il faut bien le dire. Si elles ont le choix entre passer la journée à brouter ou manger ce qu’on leur met à l’auge, beaucoup préféreront manger à l’auge, surtout si la nourriture y est plus appétente : maïs ou herbe ensilée, les vaches aiment beaucoup ce qui a fermenté. Comme dit souvent mon patron : « si on te laisse le choix entre des épinards bouillis ou du chocolat, tu ne prendras pas les épinards ! » Et c’est exactement la même chose pour les bovins, sauf qu’il est rare – mais ça existe, si si ! – qu’on complémente les vaches avec du cacao. Alors quand, après la traite, j’ouvre l’étable pour que les vaches retournent dehors, eh bien la plupart du temps, si elles n’ont pas fini de croûter le maïs, il ne se passe rien. Et c’est bien pire s’il pleut.

Imaginez que vous ayez le choix entre vous coucher dans un bon lit de paille fraîche ou aller dormir dans l’herbe mouillée : choisiriez-vous l’herbe mouillée ? Non, évidemment. Eh bien ça n’est pas différent pour les vaches. Donc, quand on ouvre l’étable sur un rideau de pluie, les bêtes vous regardent en coin, d’un air de dire :

« Non, mais tu rigoles, là ? C’est pas un temps à mettre un troupeau dehors ! »

Et si vous pensez que c’est plus simple l’été, sachez qu’au-delà de 24°C, les vaches sortent de leur température de confort. Et ça ne leur plaît pas. Alors elles préfèrent traîner la patte dans l’étable où il fait souvent plus frais. Et où il y a beaucoup moins de mouches.

En fait, il est bien plus facile de faire aller les vaches de la pâture à l’étable que l’inverse. Dans le premier cas, on ouvre la clôture, et elles se précipitent jusqu’aux cornadis dans l’étable. Dans le second cas, il faut pousser le troupeau dehors.

Mais alors, me direz-vous : les vaches sont mieux dedans, nul besoin de les mettre dehors ! Je ne dirais pas ça. Les vaches préfèrent être dedans par confort et fainéantise. Mais le confort et la fainéantise ne sont pas forcément ce qui fait prendre les meilleures décisions. La plupart des enfants préfèrent les nouilles aux légumes, mais tout le monde sait qu’on ne peut pas les laisser ne manger que des nouilles. Voilà pourquoi on ne leur demande pas leur avis et qu’on pousse le troupeau dehors et qu’on donne des légumes aux enfants, qu’ils le veuillent ou non.

Et puis si les vaches apprécient leurs deux heures d’étable matin et soir, quand vient le printemps et qu’elles retournent dehors pour la première fois après les mois d’hiver à l’abri, elles oublient confort et fainéantise et sont bien contentes de retourner brouter. D’ailleurs, il n’est pas rare durant l’hiver qu’elles montrent leur impatience en ouvrant grand l’étable : elles poussent la porte coulissante avec leur nez, et on comprend alors qu’elles ont vraiment envie de sortir. Ou de nous embêter, allez savoir. Heureusement, la porte coulissante n’est qu’une des deux fermetures, la seconde étant une barrière bloquée par un goupillon, et pour l’instant, aucune n’a encore compris comment enlever ledit goupillon.

Alors bien sûr que la place des vaches est dehors, mais il faut régulièrement le leur rappeler.

CÂLIN DE VACHE

Hier, Garance était toute bizarre.

Garance est une des plus grandes vaches du troupeau, avec Gaïa. Elle fait pas loin d’un mètre soixante au garrot, et elle doit peser tranquillou ses six cents kilos. C’est vraiment une grosse vache, et ça n’a rien d’une injure. Elle est plutôt calme et volontaire, toujours parmi les premières en tout : pour rentrer à l’étable, pour entrer en salle de traite ou pour retourner dans la pâture. Et comme ses congénères, elle est plutôt distante avec les humains. Il y a des races, des troupeaux et des individus plus ou moins pot de colle, mais dans cette ferme, les vaches aiment surtout qu’on leur fiche la paix. Cependant, hier, Garance avait une autre façon de voir les choses.

En sortant de la pâture, elle est restée un bon moment à me regarder avant d’éternuer et de descendre à l’étable. J’ai, comme d’habitude, préparé la salle de traite pendant que les vaches prenaient leur goûter, mais quand je suis allée ouvrir le parc d’attente, Garance m’attendait la tête posée sur la barrière. Je lui ai gratté le museau et elle a poussé un gros soupir. J’ai eu bien de la peine à pousser la grille sur laquelle elle s’appuyait – six cents kilos, vous dis-je ! – puis, passée de l’autre côté, je lui ai caressé l’encolure. Là, elle a baissé sa grosse tête, l’a posée tout doucement contre ma cuisse et est restée sans bouger. Alors j’ai continué à la gratter : derrière les oreilles, ça avait l’air pas mal, mais le mieux, c’était sous le menton. Ça a duré un moment : elle ne voulait plus bouger ! Je l’ai poussée, elle a quand même bien voulu avancer, et je suis allée chercher les autres. Garance est passée la première à la traite, a reniflé partout au moment de sortir, a pris son temps pour le faire mais est sortie quand même. J’ai poursuivi la traite, mais au moment de racler la bouse dans le parc d’attente, qui vois-je, la tête posée sur la barrière ? Ma Garance, qui attendait pour un nouveau câlin ! Certes, je n’avais pas que ça à faire. Mais franchement, comment résister à cette grosse tête quémandant des grattouilles ?

Il a quand même fallu que je finisse de nettoyer, que j’ouvre l’étable pour que les vaches les plus volontaires retournent à la pâture et que j’aille m’occuper des veaux. Un peu d’eau ici, un peu de foin là, je vérifie que tout le monde va bien et avant de sortir, je fais un câlin à chacun. Enfin… À chacun parmi les volontaires, parce qu’il y a des veaux qui ne veulent pas entendre parler de câlin. Et quand j’arrive devant la porte de l’étable, pour aller pousser les gourmandes toujours occupées aux cornadis, je trouve… Garance qui m’attendait ! Je passe le fil qui nous sépare, me plante devant elle les mains sur les hanches en lui demandant ce qu’elle veut encore et Garance… pose doucement sa tête sur ma cuisse. Et c’est reparti pour une troisième séance de je te gratte le derrière des oreilles et le fanon. J’ai eu bien de la peine à la faire remonter à la pâture, et quand je me suis éloignée, elle a poussé un long meuglement triste. Mais je ne pouvais quand même pas passer toute la nuit avec le troupeau !

Tout ça me semblait quand même fort étrange. Elle ne fait jamais ça, d’habitude. J’ai bien vérifié, elle n’avait absolument pas ses chaleurs. Alors quoi ? Mystère !

Sur la route du retour, j’ai croisé le patron. On s’est arrêté pour papoter quelques minutes, et je lui ai décrit l’étrange comportement de Garance.

« Ah ben oui, s’est-il écrié. Ça, c’est parce que ma petite fille n’est pas venue depuis presque un mois ! »

À vrai dire, je ne voyais pas bien le rapport. Mais il a poursuivi :

« Garance, c’est sa vache. Elle l’a vue naître et depuis qu’elle est toute petite, elle va la voir et reste avec elle, la gratte, se couche contre elle, et ça peut durer longtemps ! Alors là, Garance doit s’ennuyer, et elle cherche quelqu’un pour remplacer la petite ! »

Ce soir, j’expliquerai à Garance que c’est les vacances scolaires et que la petite fille ne devrait pas tarder à arriver.

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